‹ Esquisse d'une Esthétique Musicale ScientifiqueChapitre 19 sur 100 · Ê L'ESSENCE DE L'ART · texte numérisé non relu

Ê L'ESSENCE DE L'ART

lifs des divers arts coïncident ou s'écartent démesurément, soil dans leur succession historique, soit dans leur localisation géographique, la civilisation qu'ils représentent a été plus ou moins féconde, puissante et expansive. En dehors de ce point de vue relaliviste, des conceptions aussi différentes que le plain-chant ou l'harmonie moderne, la Bible, l'épopée ou la tragédie, demeurent presque sans aucune commune mesure, et la comparaison de leurs valeurs relatives est livrée à l'arbitraire de l'appréciation purement individuelle : en pareille matière, on sait que l'influence des études et du milieu, ou l'éducation religieuse du jeune âge, peuvent créer des préférences très artificielles.

C'est ainsi que non seulement l'introduction du facteur sociologique permet de justifier le relativisme naturaliste, mais elle oblige à le dépasser. Car il doit être dépassé. Cette suspension du jugement, cette attitude expectative de la critique n’est que le commencement de la sagesse; mais elle n’en est pas la fin. C’est une singulière illusion de croire que la science de l'esthétique, pour être une science, doit être une science physique. Le naturalisme le plus décidé, celui de Taine par exemple, après avoir constaté, est amené à juger malgré lui au nom d’un « Idéal dans l'art » dont il a mal compris d'ailleurs le vrai caractère historique. La science intégrale de l'esthétique est et doit être « normative », c'est-à-dire établir une échelle objective des valeurs. Ce n’est qu’à ce prix que, tout en devenantunescience, elle reste une esthétique.

Au reste, en formulant ces principes, le sociologue ne prétend promulguer nulle vérité nouvelle : il synthétise seulement dans une seule méthode les hésitations, les Limidités et les hardiesses confusément mêlées de la critique d’art contemporaine. C'est le triomphe de la méthode sociologique de se borner en toute chose à consacrer et réduire à leurs lois des faits tellement éclatants qu'ils sont déjà enregistrés de toute part dans la mémoire des hommes, bien que leur vraie nature soit ordinairement méconnue.

-NIT. L’essence de l’art.

Nous pouvons comprendre maintenant pourquoi l'essence de l'art n'a jamais été présentée que sous une forme fragmentaire et peu satisfaisante par les grands théoriciens de l'esthétique. C'est qu'ils ne l'ont jamais comprise intégralement. Une synthèse de chacun de leurs points de vue partiels fera seule apercevoir sa véritable nature. Cette synthèse définitive constitue l’objet de l'esthétique intégrale.

Les éléments abstraits ou numériques nous présentent nécessairement l'œuvre d'art comme l'unité d'une multiplicité : car telle est la fonction de tout nombre. Vérité indéniable, mais vérité bornée. Car elle appelle une réserve expresse : c'est que le mode selon lequel doit se réaliser concrètement cette unilé reste, du point de vue abstrait, entièrement indéterminé. Une quantité littéralement indéfinie de combinaisons, plus ou moins simples et exactes, reste possible; et rien, dans la logique interne des nombres, ne nous permet de choisir entre elles. Les données numériques ne fournissent au jugement de goût que des possibles indéterminés et non des réalités esthétiques. Telle est la véritable portée de la théorie intellectualiste de l’art.

Les éléments psycho-physiologiques nous permettent de poser cette unité du multiple sous une forme plus concrète : l'agrément. Ils nous présentent par conséquent un ordre de possibilités esthétiques de qualité plus déterminée et de nombre plus restreint.

Le point de vue psychologique proprement dit restreint encore et précise l'idée de plaisir esthétique en le définissant comme une perception aclive, une faculté de mesure très spécialisée. Cette aclivité n'élant originaire d'aucune des autres fonctions dites sérieuses : — économie, religion, politique (conception mesquine : comme si toute fonction sociale n'élait pas sérieuse !), — elle peut négativement être dite désintéressée ou être appelée un jeu. Mais dès maintenant la théorie du jeu doit nous paraître sans valeur positive. Elle définit ce que l'art n’est pas, mais non ce qu'il est. Dans toute activité, c'est l'intérêt, quel qu'il soit, qui est positif; être désintéressé, c'est ne pas faire ceci ou cela; ce n’est pas remplir une fonction ou représenter une réalité définies. Le désintéressement, a-t-on dit, n’est qu'un intérêt supérieur.

L'unité d’une multiplicité, restée indéterminée dans l'intellectualisme mathématique, élevée au rang de plaisir par le sensualisme psycho-physiologique, devient du point de vue psychologique un tout de perception, où, selon la formule cartésienne, la plus grande unité ou clarté de l'ensemble se trouve conciliée avec le caractère le plus confus, c'est-à-dire le plus sensible des détails. Une perception est un tout par elle-même : ensemble plus concrel, mais encore, si nous y prenons garde, sans valeur d'art : ces réalités psychologiques ne sont encore que des virtualités esthétiques.

Envisagées au point de vue sociologique, elles deviennent enfin, pour la première fois dans cette hiérarchie ascendante des plans de la réalité consciente, susceptibles de qualification esthétique.

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