L'ESSENCE DE L'ART
De simple ou complexe, d'agréable, désagréable ou indifférente, d'objet de perception ou d'activité de jeu, la représentation considérée devient belle, laide ou inesthétique. Et sans doute, la simplicité et l'agrément sont normalement, naturellement ou « classiquement » plus proches du beau que du laid, Mais ils ne sont pas le beau par eux-mêmes, puisque leurs contraires peuvent parfaitement devenir les objets préférés de l'art sous certaines conditions historiques, el puisqu'eux-mêmes sont, dans certains âges, estimés inesthétiques, banals et médiocres, ou même relativement laids.
Négalivement, disons-nous, les éléments psychologiques de l'art sont un jeu désinléressé. Nous retrouvons, au point de vue sociologique, celle même donnée trarsfigurée par ses nouvelles conditions d'existence : la forme sociale du jeu, c'est le luxe. Et le luxe se nuance déjà de quelque valeur esthétique. Mais l'idée de luxe en elle-même est encore presqu'aussi négative que celle de jeu: elle désigne ce qui n’est pas ceci ou cela : utile, juste ou bon, par exemple; et non pas ce qu'est en elle-même et spécifiquement la chose désignée. Or la donnée positive qu'ajoute aux faits d'un ordre inférieur l'idée de société pour les rendre siens, c'est toujours une sanction ; la règle qui en résulte c'est une discipline. La discipline sociale dans l'ordre esthétique, voilà ce qu'affirment de facon permanente les jugements d'admiration ou de dédain, de beauté ou de laideur, de gloire ou de ridicule, que recueillent dans la critique ou dans le public les styles, les écoles, les manières. Cet ensemble, pour le résumer d'un mot, c'est la « lechnique ».
Voilà le fait, universel dans ses varialions historiques, qui dépasse et qui enveloppe toutes les lois, ou formelles où psychologiques, que l'on a pu invoquer pour composer abstraitement l'essence de l'art. Une théorie sociologique de l'esthétique se subordonne définitivement, parce qu'elle les comprend en elle en les dépassant, toutes les théories abstraites, toutes les théories possibles même, du moins toutes celles qui peuvent prélendre à uue valeur scientifique.
Or voici le terme le plus concret auquel nous conduit cette élude des plans principaux de toute réalité humaine. La technique est l'essence de l'art. Et l'art est la discipline du luxe.
L'art est donc, dans ses conditions abstraites, l'unité d'une multiplicité. Dans ses conditions plus concrèles, mais encore insuffisantes, il est le maximum de clarté possible dans la plus grande multiplicité des images confuses; clarté spéciale qui compose nn plaisir défini. À un point de vue supérieur, il est encore
dans l'individu une perception très spécialisée ou une aclivité de jeu. Mais l'art ainsi muni de ses conditions inférieures et par- Lielles n’est pas encore lui-même; d'aucun de ces points de vue abstraits il ne peut se connaître encore comme tel; car, même dans l'individu, certains états n'ont tout leur sens qu'en vertu d'une qualification sociale qui se surajoute à leur nature psychologique. Dans sa réalité la plus concrète, la seule tout à fait concrète, il est enfin la discipline du luxe. C'est là sa fonction sociale, et c'est par sa fonction sociale qu'il prend rang dans une théorie des valeurs, constituant par lui-même tout le domaine esthétique, que la conscience commune étend après coup à la nature; car le beau est dans l'art avant d'être dans la nature; et nous ne le trouvons dans celle-ci que parce qu'il est dans celui-là, et sous la forme historique et précise où il v est.
Tel est l'aboutissement de ce long processus constructif et synthétique dont nous n'avons présenté ici que l'application particulière à la musique, et auquel tout art pourrait, croyons-nous, offrir de même un objet, bien que la loi sans doute n'en doive nullement être partout identique. Progression normale dans la pensée, allant par degrés méthodiques de l’abstrait au concret, qui ne consiste pas seulement à recueillir et classer les faits dans un ordre empirique ou selon une subordination arbitraire à quelque caractère dit dominaleur, et toujours plus où moins artificiel, mais qui les hiérarchise selon l'ordre de leur réalité, en donnant ainsi à chacun le rang exact et le rôle auquel il a droit.
Chacun de ces plans de la réalité contient le précédent et s'y superpose, de même que chacune des grandes formules de l'art, loin de contredire les autres pour les nier, ne s'oppose à elles en un sens que pour s’y surajouter en les complétant. Ce processus n'est pas arbitraire et forgé pour les besoins de la cause. Il représente ici la méthode philosophique normale, qui, s'appuyant tour à tour sur chaque science, peut seule prétendre épuiser l'explication intégrale d'un fait concret dans le règne humain.