TIMBRE
« le roi des instruments ». Son timbre n'a pourtant rien de particulièrement « pur » d’après l'analyse des physiciens, si on le compare à bien d'autres qui sont moins estimés (!).
Il serait inutile de faire ici l'analyse de chacun des principaux timbres employés dans l'orchestre. Mais on sait que nous ne recherchons pas plus, parmi les autres, les timbres les plus doux, comme celui des flûtes, que les consonances les plus parfaites, comme l'octave. Un son de flûte grave est peut-être très pur; il n'est pas spécialement esthétique par là-même; il l’est ou ne l'est pas, selon le temps ou le pays (?). La voix même est jugée belle ici quand elle est pure et bien posée; ailleurs, très positivement et bien plus souvent qu'on ne le croit, quand elle nasille et chevrote (*).
La psychologie nous amène au seuil de l'esthétique, avons-nous dit; mais elle ne nous aide pas à le franchir. C’est en effet un mécanisme d'ordre sociologique qui règle l'admission d'un timbre dans le domaine de l'art. On peut poser en principe que les plus beaux timbres du monde, tels que la mécanique moderne pourrait en réaliser tous les jours, — s'il y avait quelque intérêt esthétique à le faire, — n'auraient aucun caractère d'art, avant qu'ils soient revèlus de l’estampille sociale. [ls seraient agréables et goûtés peut-être comme tels, mais non point beaux au sens artistique du mot.Un timbre est esthétique parce qu'il appartient à l'orchestre, il n'existe pas dans l'orchestre parce qu'il est naturellement beau; car le beau dans la nature n’est que l'agrément, indifféremment esthétique ou inesthétique.
La preuve en est dans la résistance des connaisseurs à admettre de nouveaux instruments : la clarinette ne s'est imposée que cent ans après son invention. Le piano lui-même a été longtemps un «instrument de chaudronniers », comme disait Voltaire, à côté du délicat clavecin. Nous n'imaginons pas qu'un amaleur des chœurs de Saint-Grégoire ait trouvé réellement esthétique le timbre du cor par exemple, qu'il entendait à la chasse et à la
guerre.
() V. p. ex. Helmholtz, Z. c., p. 266, elc.
(2) Les primitifs semblent préférer les bruils aux sons : la limbale et ses dérivés sont partout les favoris ; les Mincopies, les Esquimaux, la plupart des Australiens ne connaissent pas d’autres instruments ; et parmi les peuples chasseurs les Bolocudos sont les seuls qui les ignorent. Ce sont naturellement les moins musicaux de nos instruments, que les primilifs préfèrent aux aulres : sifflels, lambours, réveille-malin (!) ete. V. E. Grosse, Débuts de l'art; R. Wallaschek, /. e., ete.
(5) "Evèéowvoy des Grecs modernes (Lraduction libre : «ici il faut chanter du nez ») ; voix gutturale des Orientaux; chevrottement des Australiens. Le fait est très général. Nos chantres de village le présentent fréquemment.
Le fait le plus caractéristique dans cet ordre d'idées, c'est la musique imitative : naïve chez les primitifs, raffinée chez les romantiques ou les décadents, elle auraittoujours pu être infiniment plus réaliste qu'elle ne l'a jamais été. Elle ne doit pas l'être. Le jour où ce ne serait plus la flûte ou le hautbois qui imiteraitle chant du coucou ou du coq, mais un phonographe ou un sifflet ad hoc, rigoureusement fidèles, cela ne serait plus de l'art. La musique descriptive est certainement un genre très inférieur; et cependant, même limitation voulue a lieu à travers et par une technique préétablie ; ou bien elle n’a plus rien d'esthétique, elle tombe alors aux rangs les plus subalternes, elle est hors de l'art, pour être trop exclusivement dans la nature. Au fond, si la musique des maîtres décrit parfois, elle n'imite jamais ('). Or, décrire c'est imiter selon les règles d'une technique préexistante, Le nombre des timbres possibles est assurément indéfini; le nombre des timbres jugés esthétiques et admis par le grand art est à chaque époque élroitement défini et limité.