‹ Esquisse d'une Esthétique Musicale ScientifiqueChapitre 40 sur 100 · LE RÉALISME PHYSIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

LE RÉALISME PHYSIOLOGIQUE

Les deux éléments mécanique et physique sont donc hors de cause. Reste la partie proprement physiologique du système.

L'hypothèse du clavier audilif est, dans son principe, de beaucoup antérieure à Helmholtz. Il faut le dire, non pour enlever quelque chose au mérite de celui-ci, mais pour faire ressortir la valeur exacte de l'hypothèse. Elle est un postulat de la théorie, non un résultat des faits. Dès que l'existence et le sens musical des harmoniques furent soupconnés, elle devait se produire ; elle se produisit en effet, el elle parcourut les âges, empruntant simplement à chacun le langage de la physiologie contemporaine ().

Quand on ne connait pas encore l’analomie de l'oreille interne, on pose déjà le postulat ; quand on la connait à peine, on le fait encore ; et déjà sous une forme presque aussi complexe et aussi satisfaisante que celle d'Helmholtz. Helmholtz lui-même en change deux fois la forme et contredit parla deuxième les détails les plus essentiels de la première; ses élèves continuent après lui, et tour à tour le même organe est donné comme un réso-: naleur ou comme un élouffoir! toujours aussi gratuitement, mais toujours avec le même luxe de preuves! Et tout le monde $e déclare satisfait, puisque le principe est sauf, C'est donc que lui seul importe, et non ses applications (?).

Ce postulat, c'est une adaptalion particulière du principe de l'énergie spécifique des nerfs (*).

Inspiré par le grand mouvement de l'idéalisme moderne (‘), ce

() V. plus haut Mersenne, Du Verney (Trailé de l'organe de l’ouie, 1683, traduit en lalin et en allemand) place le clavier dans la spirale du limaçon, qui, s'amincissant jusqu'à la pointe, enregistrerait ainsi les sons du grave à l'aigu. Le Cat (Trailé des sensalions, Amsterdam, 174%), Rameau, Haller, Herder, etc., reprennent l'hypolhèse : elle élait très répandue, sous des formes vagues, au temps d'Helmhol!z (V. Stumpf, T'onps., Il, p. 98-106).

(2) A ce point que des disciples mal averlis où trop bien inlenlionnés ont pu essayer de défendre la première hypothèse d'Helmhollz contre Helmhollz luimême (p. ex. Kænig, L. c., p. 136 n. 1).

(8) Helm., p. 184-7. Les mêmes difficullés se retrouvent dans son applicalion à l'œil, avec cette aggravation qu'on n'y suppose que lrois espèces différentes de terminaisons nerveuses, ce qui semble inconciliable avec le nombre des impressions accessibles à la surface d’une seule d’entre elles. Le « nalivisme » doit en oulre admetlre deux sortes d'énergies spécifiques : qualilalives el spaliales; celles-ci très faibles dans l'oreille (Slumpf, Tonpsl., IT, p. 125).

(#) Le réalisme des qualilés sensibles empêcha l'anliquilé loul entière de l'adopter : Arislole, p. ex., a bien vu, après les mécanistes, que le mouvement est une condilion de la transmission des qualilés dans les milieux (rAny4, De Anima, p. 420 & 30, elc.); mais les deux subsistent côle à côle. C'est encore la conception du Vinci, p.ex., au xvI° s. : une species accompagne le mouvement mécanique.

principe dérive dans son essence des grandes solutions qui consistent à le satisfaire à moitié : le dualisme cartésien des qualités premières et secondes ou de l'étendue et de la pensée (*), plus encore que la critique Kantienne (?). Au dehors il n'y a qu'étendue homogène et mouvement, et Loute excilalion est en définitive un mouvement; au dedans, nous traduisons l’homogène en hélérogène, c'est-à-dire la quantité en qualité : l'hypothèse implique une sorte d' « équivalent mécanique de la pensée » (*).

Mais le prestige dont ce demi-idéalisme à quelque temps entouré l'hypothèse dé l'énergie spécifique, ne doit pas faire illusion sur la valeur scientifique de celle-ci : car toute autre hypothèse qui ne sera pas assez grossièrement réaliste pour identifier la sensation à l'excitation, pourra salisfaire aussi bien à la même tendance.

Or les faits ne semblent pas favorables à la supposition de J. Müller. On ne sait à quoi attribuer la spécificité en question : que ce soit aux nerfs ou aux centres, les difficultés sont aussi grandes et la supposilion aussi gratuite. Il semble plus juste de la déterminer non par les parties que parcourt le processus nerveux, c'est-à-dire par les différences purement locales que présenterait un processus partout identique, mais par la forme ou la composition de ce processus, lelle que les terminaisons nerveuses des organes sensoriels la créent. Et l'indifférence de la sensation à la nature des excitants physiques, — agent normal, ou mécanique, ou électrique, — s'explique suffisamment ou par la complexité de ces agents ou par la conslilulion moléculaire de la substance nerveuse, telle que tout ébranlement quelconque peut y éveiller incidemment le processus qui lui est spécifique. Douer les terminaisons nerveuses ou les cellules centrales de cette « faculté

(*) « Le son, à proprement parler, n'est rien, si l'oreille ne luy donne la nalure du son, el il seroil plus vérilable de dire que nous senlons des mouvemens d'air, que de dire que nous oyons des sons ». (Mersenne, Harm. univ., part. IL, I. I, pr. 17, cor. 2; 3). — « L'expérience nous montre quelquefois Lrès clairement que les seuls mouvements excilent en nous non seulement du chatouillement et de la douleur, mais aussi des sons el de la lumière » (Descartes, Principes, part. IV, $ 198; v. Le Monde, chap. I, elc.\. Pour les Cartésiens, c'est « l'âme », — sans plus de précision, — qui opère la traduction qualitalive.

(?) Jean Müller crut traduire la relalivilé el la subjeclivilé de notre connaissance, affirmées par la Crilique Kanlienne, en disant qu'une sensation ne nous renseigne jamais que sur l'élal de nos nerfs, que l'excilalion soit interne ou externe (Handbuch der Physiologie, IT, p. 249 ets. ; v. K. Post, J. Müllers philosophische Anschauungen, Halle, 1905).

() H. Schwarz, Das Wahrnehmungsproblem, Leipzig, 1892, p. 313 ets.

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