‹ Esquisse d'une Esthétique Musicale ScientifiqueChapitre 41 sur 100 · LE RÉALISME PHYSIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

LE RÉALISME PHYSIOLOGIQUE

occulte » de sentir un seul son déterminé, « c'est expliquer un fait par une énigme » (!).

Mais les partisans de ce principe ne tiennent pas moins à leur demi-réalisme qu'à leur demi-idéalisme. Après avoir expressément adopié l'hypothèse en dehors de toute métaphysique et pour des raisons de clarté (*), Helmhollz en essaie une application précise, qui en est en même temps une preuve, en vertu d'une assimilation loute réaliste de l'oreille interne à un corps sonore.

Il continue, en effet, daus l'intérieur de l'oreille, la recherche d'instruments d'analyse, qui lui a si bien réussi dans le monde physique extérieur. On connaît déjà un organe de ce genre, dont le rôle d'enregistreur est incontesté : c'est la membrane du tympan (*).

Mais pourquoi en chercher d'autres? Helmholtz semble possédé de cette impulsion propre aux inventeurs, qui, ayant découvert un fait quelconque, mettent leur gloire à le retrouver partout. Il a inventé les résonateurs : il en trouvera donc dans l'oreille. La double origine de cette partie de l'hypothèse est donc en fait dans un penchant naturel mais abusif de tout inventeur ; elle est en droit dans une tendance au réalisme.

Or la théorie est tout au moins inutile : à quoi sert de doubler la vibration extérieure, ou celle du tympan, d'une deuxième vibralion des extrémilés nerveuses? Comprendrons-nous mieux pour cela qu'elles soient perçues? Pourquoi ne pas lui ajouter une troisième vibralion des centres, ou du trajet nerveux? Où cessera enfin la vibration, pour que la conscience commence?

C'est une illusion singulière, et bien souvent signalée, de croire qu'on rendra plus intelligible le passage d'une vibration à une représentation en mullipliant les vibrations intermédiaires. Mais

() W. Wundt, Akustische Versuche, Philosophische Sludien, 1894, IX, p. 508- 9. — V. les nombreuses criliques, depuis celles de G.-H. Lewes et À. Horwicz au nom de l’évolulionisme, de Wundt (Psych. Ph., 1, p. 354 els.), jusqu'à celles de H. Schwarz (L. c., $ 25 et $.), H. Bergson (Malière el mémoire, p. 42 els.) au nom du sens commun : solution confuse et provisoire deslinée à s’élerniser — si toutelois, outre la faiblesse de ses adversaires, elle établissait sa propre valeur.

(?) Helm., p. 185.

(8) A. Guillemin n'en veut point d’aulre; il est vrai qu’il l’a douée de propriélés encore inconnues des physiciens, comme celle de percevoir les « sous-harmoniques » en vertu du principe de Seebeck, reconnu erroné; et, s’il nous explique comment elle les entend en même lemps, il a oublié de nous dire comme elle les distingue (Génér., 2e éd., p. 260). — V. le rôle du /ensor lympani selon Macb, Slricker (Lungage et musique, 1885, p. 177), Slumpf (Tonps., I, p. 168).

le passage est Loujours aussi inintelligible, qu'on le place au premier ou au dernier degré; l'hiatus est toujours le même.

Analogie n'est pas identité : il n'y a pas de raison pour que la « faculté d'étouffement » de l'oreille soit de même nature dans les nerfs, que l'extinction des vibrations objectives dans les corps sonores influencés. Qu'importe à cela que la mesure toute formelle de leur durée concorde en un point? Il ne peut y avoir, il serait inintelligible qu'il y ait ideulité de nature ().

En supposant en effet lilléralement un microcosme dans l'esprit et un laboratoire de physique dans l'oreille, il faut supposer à ce petit monde les propriétés et les lois du vrai monde. « Nous pouvons admettre en outre, dit Helmholtz (il y a plus : ïl le « doit »), que chacune de ces fibres est accordée dans un ton différent, et qu'elles forment une série régulière correspondant à la gamme musicale » (?). En quoi consiste donc cet accord? Les corpuscules en question suivraient-ils les lois de Mersenne? Mais alors, élant donnée leur extrême ténuilé comme masse et volume, nous ne percevrions que les sons suraigus.

Le mot « accord » ne sert qu'à entretenir une illusion. Il faudrait dire que chaque fibre « correspond » à un son déterminé; mais ce qu'est celte correspondance, nous n'en savons rien; ce que nous savons toulefois, c'est qu'elle ne peut pas être une vibralion par influence. L'hypothèse n'est pas seulement inutile, elle est contradictoire.

Telle est l'étrange faiblesse de cette argumentation. L'applicalion du même principe à l'œil par exemple, n'exige pas que les terminaisons nerveuses percevant une couleur soient elles-mêmes colorées (?) : pourquoi faut-il que l'oreille qui entend soit sonore? Ainsi le voudrait un préjugé réaliste invétéré, Mais rien n'oblige à ce que la modificalion des fibres soit enregistrée sous forme mécanique : elle pourrait l'être sous forme chimique par exemple, ou comme alléralion de l'équilibre électrique; et cette modificalion chimique ou électrique ne nous apparaitrait respeclivement

(*) Ge sophisme est {rès fréquent; v. p. ex. parmi les lravaux récents : S. Exner et J.1Pollak .Z"P1P S 0.905 XX XIT.

(?) Helm., p. 183. En rapprochant deux passages essentiels (p. 178 et 183), on conclurait que la subslance des organes cherchés doit être physiquement analogue au mélal des diapasons pour salisfaire aux condilions d'influence réclamées!

(3) C'est une ficlion de romancier (v. J. Clarelie, L'œil du mort), d'après laquelle on peut voir dans l'œil d’un mort la scène dans laquelle il rendit le dernier soupir. En réalilé, la réline agit comme un écran où comme une plaque sensible, mais dont le seul révélateur serail la conscience.

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du dehors ni comme un son ni comme une couleur (!). Les suggestions grossières du réalisme doivent tomber devant les faits.

On à cherché à renouveler la question physiologique, soit en perfectionnant l'hypothèse d'Helmholtz (?), soit en l'abandonnant tout à fait (®).

L'une des plus récentes théories, celle de P. Bonnier, consiste essentiellement à assimiler l'oreille non plus à un résonateur, mais à un enregistreur : lenlalive peu intéressante en ce qu'elle n'est qu'une autre forme d'un réalisme aussi grossier; mais que deux conséquences rendent significative. D'abord l'oreille est conçue comme un appareil de transformalion de l'énergie moléculaire en énergie « molaire », c'est-à-dire qu'elle vibre dans son ensemble et que chacune de ses parties recoit plus ou moins toutes les impressions, au lieu de n’en recevoir qu'une, comme fait un résonateur : l'analyse des sons complexes n'est plus passive ni donnée toute faite par l'organisme. Ensuite cet ébranlement ne peut se transmettre tel quel jusqu'à l'écorce cérébrale, comme une voilure passe sur une grande route; mais les cellules épithéliales lui ayant adapté une réaction appropriée, il faut concevoir que celte irritation provoque dans les cellules nerveuses voisines un état sans doute différent, mais conjugué au précédent, et ainsi de suile : chaque neurone ayant ses réactions et connexions anatomiques propres « c'est comme une poste où on

(} Wundi prend l’ouie comme lype des « sens mécaniques »; el la vue, des « sens chimiques ». Mais lui-même se défend de voir là une « différence radicale » (£. e., I, p. 314).

@) Weinland, 1894 {chaque fibre de la membrane basilaire vibrerail sous l’action de plusieurs harmoniques à la fois); — Waldeyer et P. Meyer (cils des plateaux cupulaires des cellules de Corti); —J.-R. Ewald (les ondes fixes forment des images sur les membranes allongées, telle la basilaire : le son est décomposé, mais par une membrane; les fibres ne sont pas spécifiques de chaque son, el la consonance ne dérive pas des harmoniques: Zur Physiologie des Labyrinths, Pflüger’s Archiv, 1899, p. 180) ; — A. Gray (chaque son affecterait toute une région de la basilaire el non quelques fibres : British Assoc. for Lhe advanc. of Sc., 1899). — V. encore les modifications proposées par Ebbinghaus, Hermann, Bezold, Larroque (Acad. Sc., Paris, juillet 1900).

(8) Gellé, Dict. physiol. de Richet, art. Audition (1895); L'audilion et ses orqunes (étude des empreintes du phonographe); — E. Ter Kuile, Die Uebertragung der Energie von der Grundmembran.…, Pflüger’s Arch., 1900); — M. Meyer, Zur Theorie der Differenzlône, Beitr. de Slumpf, If, 1898, p. 37 ets. (« Impossibililé de l'existence de résonateurs dans l'oreille », p. 43); — A. Guillemin, Généralion de la voix et du limbre, 2e éd. (les cyclones de Lootens, très réels mais dont la suppression ne modifie pas l’audilion) ; elc.

changerail à chaque relai non seulement les chevaux et le véhicule mais le voyageur lui-même » (').

C'est certainement dans celte voie que la physiologie, renonçant à lranscrire naïvement les faits physiques en langage physiologique, devra chercher. Mais ces deux conséquences nous obligent, l'une à renoncer à la psychologie simpliste d'Helmholtz, tissue d'un empirisme alomistique, que l'abandon du « clavier audilif » rend intenable; l'autre à renoncer pour longtemps à Lirer quelque clarté de l'anatomie, qui ne fait que multiplier les inconnues; et à recourir par suite à l'étude directe des lois psychologiques en elles-mêmes.

L' « altomisme psychologique » peut parfaitement se suffire à lui-même (?); cependant il est plus souvent suggéré par celle hypothèse physiologique, qui semble de simple bon sens, et dont nous venons de voir une des réalisalions dans le « clavier audi- Lif » : autant il y a d'images distinctes dans la pensée, autant il faut qu'il y ait de terminaisons nerveuses dislincles dans les organes. De loutes façons c'est donc la distinction ou la mulliplicilé qui est au début; c'est la réduction systématique à l'unité ou la confusion en un tout qui est postérieure, et naît des lois les plus mécaniques de l'association des idées et de l'habitude.

Or les lois de la psychologie étant spécifiques, il se trouve que les faits de représentation sont tout différents de ce que leurs condilions anatomiques feraient prévoir : dans la conscience, c'est loujours, semble-t-il, la représentation de l'ensemble et la confusion qui précède la distinction et l'analyse des parties. En fait, ce n'est pas l'idée du tout, c'est au contraire la multiplicité des composants que l'expérience est seule à pouvoir donner.

C'est pourquoi Helmhollz, pressé par les faits, a produit luimême la meilleure critique de sa théorie : il l'a remplacée. Dans ses dernières édilions, il appelle « simple perception » les sensations non analysées, comme celles du timbre, des couleurs complexes, des goûts ou parfums combinés, des Lensions musculaires dans la perception spatiale; el « aperceplion » la connaissance

(t) P. Bonnier, L'audilion, p. 198; v. L'oreille, 1896, 5 vol., ete. — Hurst a présenté presque en même lemps une hypothèse très voisine (A new (heory of hearing, Transact. Liverpool Biol. Soc., 1895).

(?) V.E. Boutroux, De l’idée de loi nalurelle, 1895, p. 106.

analysée des éléments d’un accord, d'une couleur composée, d'un mets compliqué, ete. (').

Ce deuxième degré de la perception ne peut être alleint, dans chaque domaine, que par l'expérience et l'habitude de l'analyse, qui permet de superposer à chaque élément confus le souvenir de ce même élément, percu autrefois à part : ce qui peut toujours se faire avec de l'attention, el peut-être un certain « talent » inégalement réparti. Helmhollz parait n'avoir pas cru changer de doctrine; il a seulement songé à appliquer son empirisme, sous la première forme, surtout à l'explication de l'unité indécomposable du timbre; sous la deuxième, surtout à la diversité décomposable des accords.

Il y à cependant entre les deux explications une contradiction profonde (?).

La première est conforme à « l'atomisme psychologique » et à la réduction du psychologique au physiologique qui en est le support ordinaire : s'il y a aulant d'élals de conscience élémentaires divers que de lerminaisons nerveuses distinctes, la multiplicilé est forcément primilive. La deuxième, au contraire, pose que la confusion ou l'unité est primordiale, et que c'est une opéralion proprement psychologique qui en fait peu à peu l'analyse. Celte position du problème est plus conforme aux faits; mais elle est contraire à l'hypothèse psycho-physiologique initiale, qui suppose les images pénétrant dans la conscience comme autant d’'« alomes » isolés.

Donnons toute son importance à ce changement. C'est encore de l'empirisme si l'on veut, mais un empirisme au bon sens du mot : celui qui part des faits, et non d’une théorie, dont tout le caractère empirique est d’être simpliste. C'est un empirisme bien compris, c'est-à-dire débarrassé de « l'atomisme psychologique ». Car cette hypothèse gratuite consiste à se donner l'illusion qu’on a alteint les éléments simples des représentalions, pour tout reconstruire «a priori; ce qui est d'un étrange « empirisme » (°) ! Un tel « dynamisme psychologique », — si l'on peut hasarder le mot, — excellent en soi, a seulement le Lort de contredire, dans Helmhollz lui-même, toute la psycho-physiologie d'Helmholtz.

(:) « Blos percipirle Empfindung »; —« Appercipirle oder wahrgènommene Empfindung ». V. Lehre, 4e éd., 1877, p. 106-111, remplaçant 101-107.

2) V. Stumpf, Musikpsychologie in England, Vierlelj. f. Musikwiss., 1885, p. 346; Tonps., Il, p. 11-81.

(3) De là le singulier mélange d'observalion et de déduclion, el même la prépondérance explicile de celle-ci, qu'on trouve dans les applicalions les plus concrètes de la psychologie empirisle, comme l « éthologie » de Sluart Mill (Logique, 1. VI).

Voilà pour le principe. Son applicalion réside dans les deux définitions de la consonance : par les ballements, par les harmoniques. Nous les examinerons chacune séparément.

La définition de la consonance par le désagrément des baltements est très conleslable.

Pour qu'elle soit vraie, il faudrait que la varialion du nombre des battements fit varier les degrés de la dissonance; cela est élémentaire. Or ce nombre va doublant à chaque octave, et pourtant la consonance du même inlervalle n'est pas sensiblement altérée dans toute l'élendue des sons musicaux ('). Il serait contraire aux faits de dire que le ton, dissonant dans le grave, devient consonant dans l'octave uf, ou de six pouces, comme l'indiquerait le nombre des battements (?).

Helmholtz a donné deux solutions différentes du problème.

D'abord il soutient qu’en fait les battements ne sont pas également appréciables selon leur hauteur, et que la zone moyenne des sons musicaux correspond précisément à une région où ils sont très sensibles pour les dissonances, très lolérables pour les consonances. « Les lierces majeures et mineures qui, au milieu de la gamme, peuvent être considérées comme des consonances, sonnent très dur dans les oclaves graves et donnent des baltements appréciables » (*). Helmholtz évite de conclure : «elles y deviennent des dissonances », parce que rien n'est plus contraire aux faits. Mais il le devrait : car il confond « durelé » et « dissonance », juxtaposant partout ces deux notions, avouant rarement qu'il les identifie.

Ainsi, celle première solution est insoutenable : la zone musicale des sons donne place à des différences trop considérables

(*) P. ex. le même lon ré-mi peul présenter, suivant les octaves, 33, 66, 132 battemenls dans la région moyenne : il conserve pourtant dans les trois cas le même degré de dissonance. Or, Helmollz a fixé à 33 et 132 le minimum et le maximum d’aclion des baltements !' Il a montré lui-même que des intervalles allant du demiton à la quinle : si,-uls, ul,-ré,, ré;-mi;, mi,-sol,, ul -mi , sol,-ul,, ul,-sol,, très inégaux en consonance, donnent lous le même nombre de ballements (33 environ, au diapason {@; — 440 v. d.). Par un singulier euphémisme, il y conslale simplement « une durelé loujours décroissante » (£ e., p. 218: v. 216-$. Stumpf, Beitr., I, p. 11).

(?) M. Meyer, dans Beilr., I, p. 5, n. 1. — Nous adoplons parlout les indices français des octaves.

() Helm., p. 218. Au-dessus de celle zone neulre, les dissonances du lon, puis du demi-lon, deviendraient insensibles (oclaves 6 el 7). Logiquement, elles ne peuvent êlre ni consonances ni dissonances, n'ayant pas d'harmoniques communs ou voisins parmi les premiers, seuls perceplibles dans ces régions suraiguës (1b.).

dans le nombre des battements d’un même intervalle, pour qu'elle puisse être en quelque sorte neutre à leur égard (*).

La deuxième solution consiste à combiner la hauteur avec la grandeur de l'intervalle : ainsi un demi-ton de 33 battements ne pourra Consonner autant qu'une quinte qui en a le même nombre.

Qu'est-ce à dire? Nous sorlons du principe invoqué. Ce ne peut êlre que pour relourner soit à la doctrine des rapports simples, ce qu'Helmhollz n'a garde de faire; soit à l'hypothèse du clavier audilif : c'est ce qu'il fait en recourant à une « inégale faculté d'élouffement » des terminaisons nerveuses, qui n’est qu'un postulat entièrement graluit, invoqué pour expliquer non pas des faits, mais une hypothèse dans ce qu'elle à de contraire aux faits! Ce n'est donc pas une solulion posilive, d'autant qu'Helmholtz avait déclaré séparer expressément sa théorie de la consonance et son hypothèse du clavier intérieur (?). Pour parachever la première, il les rend solidaires. De fait, elles méritent toutes les deux le même sort.

Heimhollz reste donc en contradiclion avec notre sentiment musical, qui nie l'influence du nombre des battements sur la consonance.

Allons plus loin : il y a des dissonances sans ballements et même des battements sans dissonance.

Les intermittences d'un seul son, analogues au trémolo, donneront toujours l'impression d'un seul son lremblant, mais jamais de deux sons dissonants. Si l'intermittence de deux sons accompagne le sentiment de la dissonance, c'est toujours celle de deux sons déjà dissonants par eux-mêmes; ce tremblement n'a donc pas créé la dissonance, il s'est seulement ajouté à elle (°).

Inversement, il y a des dissonances sans battements. On en produit aisément, au moyen de diapasons dont les vibrations sont de nombres trop distants pour qu'elles s'influencent directement, et dont les harmoniques ne sauraient baltre puisqu'ils sont pratiquement imperceplibles, sauf tout au plus le premier. Les combi-

(?) Celle neulralilé n’est supposée que pour les consonances absolues el parfaites ; de sorte que les aulres, les tierces p. ex., sont exclues explicitement des deux tiers au moins du domaine musical! {P. 249 ; v. 291).

(8) Stumpf, Tonps., IT, p. 207; Beilr., I, p.95. — Un son inlermiltent, sur la sirène, « donne exactement le même genre de durelé que présentent deux sons simullanés dont les battements sont rapides » (Helm., p. 213). Mais ce n’est qu’une dureté, et nullement décomposée en deux sons, chacun continu, el dissonants!

naisons restent très dissonantes, malgré l'absence de tout battement (').

Dira-t-on que les baltements des sons résultants peuvent, dans un grand nombre de ces cas, suppléer efficacement à ceux des harmoniques? On peut alors les supprimer eux-mêmes en écouant un diapason par chaque oreille : l'intervalle d'un ton, entendu ainsi sans battements, est parfaitement dissonant; la même tierce majeure, entendue d'abord sans battements par l’audilion double, et ensuite avec battements par une seule oreille, reste tout aussi consonante (*).

On peut d’ailleurs parfaitement imaginer la dissonance de deux sons sans se représenter leurs baltements, à moins d’une babitude toute spéciale de leur observation, qui aurait créé à la longue une association étroile entre eux et la dissonance. À coup sûr, même dans ce cas, leur nombre exact, c’est-à-dire leur action réelle et précise, ne serait pas imaginé; il peut même être varié à volonté, tandis que la dissonance reste représentée avec son degré précis (Ÿ). |

Les batlements ne sont donc, dans la consonance ou la dissonance, qu'un phénomène accessoire, Là où ils semblent agir ils n'ont d'influence qu'en ce qu’ils concordent avec d'autres phénomènes plus essentiels, notamment la « fusion » directe des sons.

D'où vient donc l'erreur d'Helmhollz? De ce qu'il a encore confondu « dureté » et « consonance », En effet il n’est pas douteux que les battements ne produisent une dureté spéciale. Mais celle. ci n’est même pas identique avec l'agrément ou le désagrément des intervalles; et celui-là enfin n'est pas lui-même la consonance (‘).

(!) C'est pourquoi Wundt sépare les deux nolions de dissonance (ballements, qualité de la sensalion rude) et de disharmonie (perceplion d'une combinaison disparate de sensations). L. e., 1, p. 498. — Stumpl a vérifié le fail sur les sons 172 330, 472, 676, 1239, soil à peu près (pour la; — 440 v. d.): miz,, mi:, sih., fab,,ré3,. (Beilr., I, p. 6).

(?) Stumpf, Beilr., I, p. 8-10. — V. Terquem el Boussinescq, Journ. de phys., 1875, IV, p. 199.

(*) Von OEllingen signalait déjà le fait contre Helmhollz; Faist l'a contesté: Slumpf le maintient (Tonps., Il, p. 139; Beilr., I, p. 10, n.). Poursuivi par un son d'hallucinalion, il trouve dissonant un son extérieur, qui ne bat nullement avec l'autre; de mème dans un cas de « diplacousie » produisant une dissonanee de trois quarts de ton sans battements (Tonps., Il, p. 460; Beitr., I, p. 10).

(*) L'observalion des ballements a un rôle posilif pour les accordeurs: mais un moyen raffiné de vérilicalion, ou un signe, ne créent pas la chose vérifiée ou signiliée.

Celle confusion, aujourd'hui classique, nous l'avons trouvée un peu partout : les « rapports simples », comme la « continuité de la sensalion », sont un agrément.

Cependant la pratique l'atteste : on ne dit pas qu'il ya des consonances plus où moins doures, mais des consonances parfaites et imparfailes; comme si la notion de consonance se suffisait par elle-même. S'il s'agissait uniquement d'agrément, la mélodie ayant au moins autant de droits que l'harmonie, il s'ensuivrait que les intervalles diatoniques, le Lon, le demi-ton, distingués par Ptolémée comme « emmèles » c'est-à-dire essentiellement mélodiques, devraient être fort consonants, puisqu'ils sont mélodiquement fort agréables; d'autant qu'on parle aussi bien de consonances successives que simullanées, et que les constlatalions expérimentales récentes montrent qu'on mesure même mieux par l'oreille les sons successifs (1).

Le ton affectif n'est donc pas l'essence de la consonance (*). Toute dissonance n'est pas désagréable; et lorsqu'elle esten situalion, comme élément d'une perception d'ensemble, elle est beaucoup plus agréable que toute consonance qu'on y substiluerait. Bien plus, dans certains âges de l'art, qu'une théorie sociologique seule définirait, et dont le nôtre nous présente le type, la dissonance peut avoir un rôle posilif, c'est-à-dire être un élément actif du plaisir esthétique; non pas seulement comme repoussoir, — c'est là une des graves infirmités de la théorie d’Euler comme de celle d'Helmhollz — mais comme élément constitutif de la pensée esthélique.

La deuxième définilion de la consonance n'est pas plus salisfaisante.

La communauté d'un ou de plusieurs des premiers harmoniques ne peut pas créer la consonance. Il ne faudrait pas en effet se faire illusion sur une métaphore : le son partiel commun ne « soude » pas les deux autres; il serait beaucoup plus fait pour les séparer. L'audition d'un troisième son divise l'attention : c'est un processus accessoire qui ne peut que troubler cette opération

() Stumpf, Beitr., I, p. 34,76. M. Haupimann dit même en généralisant : « Les deux sons d'une succession mélodique, émis simultanément, font naîlre la dissonance » (Nalur der Harmonie und Melrik, p. T4).

(2) Les non-musiciens seuls se servent du lon de sentiment pour analyser un accord, mais sans précision : cerlains, ne sentant qu'un son, savent qu'il y en a deux parce que l’impression est désagréable; ce désagrément ne vient pas toujours des battements, mais d'un manque de nelteté de l'image, comparable à celui d'une couleur « terne » (Tonps., I, p. 327; Il, 845).

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mentale. En fait, les non-musiciens se trompent autant, malgré Helmholtz, sur les intervalles pourvus de riches harmoniques et sur ceux qui en sont dépourvus. Nous verrons que celte indépendance relative du timbre et de la consonance est une des « lois de la fusion » ().

Des variations dans le nombre et la nalure des harmoniques font-elles varier la consonance comme le veut l'hypothèse, et dans la mesure où elle le veut ?

Mais alors, ce seraient les intervalles très graves, dont nous entendons les principaux sons partiels, qui devraient avoir les consonances les plus nettes; et les intervalles aigus, dont la plupart des harmoniques dépassent la portée de l'oreille, seraient de plus en plus confus. Or c’est dans une certaine mesure presque le contraire qui se produit (?).

L'absence de toute coïncidence d'harmoniques, et à plus forte raison l'absence de tout son partiel, délruit-elle du moins la consonance ? Dans ce cas la tierce majeure, dont la consonance vient selon Helmholtz de la coïncidence du cinquième et du quatrième harmoniques, ne devrait pas être consonante sur les instruments à harmoniques impairs, comme la clarinette, où le quatrième son partiel n'existe pas. L'expérience de l'orchestre démontre pourlaut le contraire. On peut même supprimer complèlement les harmoniques, par l'emploi de diapasons, et au besoin en les neutralisant par des interférences. L'expérience montre que le senliment de la consonance persiste.

Helmholtz a considéré le cas; et, comme il est embarrassant pour sa doctrine, il a pris soin de montrer souvent combien de tels timbres sont peu usilés en musique (*). Il a conclu que des sons sans harmoniques doivent produire un sentiment affaibli, confus, inexact de la consonance : il est déjà, dit-il, vague et indéterminé dans la mesure où l'intensité des harmoniques s'affaiblil; sur les tuyaux bouchés de l'orgue, la distinction des consonances d'avec les dissonances ou les consonances fausses devient

(t) La théorie n'élant pas nouvelle, la crilique est aussi ancienne. Mais pour J.-J, Rousseau (1767), À. Eximeno (1774), M. Young (1784), Chladni (1802), G. Weber (1817), M. Hauptmann (1853), le principal argument est que la série des harmoniques contient des sons non-musicaux (7, 11, ele.) — V. Stumpf, Tonps., LPO Rethel peint

(*) A Lel point que À. Guillemin y voil une preuve de l'existence objective des «harmoniques inférieurs », seuls capables en effet de renforcer la consonance des sons aigus !

(3) P. 230, 248, etc.

difficile, et « l'effet musical très peu satisfaisant » : une tierce « neutre », intermédiaire entre la majeure et la mineure, y est très supportable (*).

IL reste à expliquer comment le sentiment de la consonance n'est qu'affaibli, mais non détruit, par l'absence complète d'harmoniques. C'est, dit Helmholtz, que l'auditeur imagine alors la véritable consonance « par une opération de la mémoire » : à défaut de quoi, une suite d'accords sans harmoniques « présente quelque chose d'analogue aux mélodies simples » : en effet, les sons simultanés y sont, selon la théorie, sans aucune affinité perceptible (?).

Que faut-il penser de ces faits, approuvés par un grand nombre de théoriciens comme des merveilles de l'expérience? Les psychologues modernes les déclarent absolument inexacts. Le pourcenage des témoignages obtenus montre que le sentiment de la consonance ne faiblit pas sensiblement pour les sons des tuyaux bouchés ou des diapasons sans harmoniques (?).

Quant au recours à la mémoire, il est tout au moins graluit; car, invraisemblable chez les non-musiciens, il n'a jamais été constaté par les observalions d'aucun musicien sur lui-même. Sans quoi nous parlerions de consonances de trompelles, de clarinettes ou de flûtes, suivant les harmoniques qui les différencieraient, bien plus que de quintes ou de tierces, comme nous le faisons, abstraction faite de leurs harmoniques (*).

Bien plus : la mémoire ou l'habitude produirait, si elle opérait, l'effet exactement contraire à celui qu'Helmholtz en attend. En effet, quand une sensalion manque de cerlains éléments accoutumés, et que la mémoire, en nous représentant ceux-ci dans une image semblable, souligne la différence des deux, c'est une raison non pas pour effacer celte différence, mais au contraire, ce semble, pour la faire ressortir. L'explication d'Helmbhollz repose donc sur une singulière erreur psychologique : elle démontrerait précisément le contraire de ce qui est sa thèse (°)!

(1) P. 235, 259, 261, 290. — La lierce neulre est employée par certains peuples, mais sans qu'on ait jamais signalé chez eux aucune distinclion de timbres à cel égard.

(2) P. 360. — G. E. Müller adople celle opinion (Zur Grundlequng der Psychophysik, p. 285), que bien d’autres répètent de confiance.

(8) P. ex. Stumpf, Beilr., I, p. 12-3. Les résullals ne sont pas loujours aussi nets. (‘) La plus grande altention, qui dissoul les habitudes les plus invétérées, ne fait pas paraîlre l’octave moins consonante ! v. Tonps., If, p. 196, 360.

(5) Stumpf va trop loin en présentant celle aflirmalion comme toujours vraie : il faut distinguer à cet égard deux sortes d'habiludes dont l'effet est diamélralement

Le rôle des harmoniques explique assurément en grande partie l'agrément ou la dureté de certains mélanges de timbres. Mais il n’est nullement une explication générale de la consonance. Le fait même qu'il explique, du moins partiellement, la combinaison indécomposable du timbre, est contradicloire avec l'explication du mélange décomposable des accords, qu'Helmholtz à voulu en tirer par surcroît (!).

L'impuissance de cette théorie posilive de la consonance dérive de la place prépondérante qu'y tient l'idée d'agrément, et de la nolion à laquelle se réduit cet agrément même : car le seul caractère positif qu'elle y discerne, c'est la « continuité de la sensation ». Or jamais la continuité d'un seul son, aussi ininlerrompu que l'on voudra, ne présentera le mème caractère que la consonance de deux sons simultanés.

Telle est l'infirmité du système purement sensualisle.

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