LA CHIMIE MENTALE
harmoniques dans l'ordre de fréquence et d'intensité qui correspond à peu près au degré de leur consonance (‘)? Les échelles usuelles ne seraient-elles pas issues de l'accord parfait ainsi obtenu, complélé par des superposilions de tierces, qui en sont elles-mêmes extraites ? Telles seraient, peut-être, les constructions spontanées des peuples primitifs, par exemple des Africains, par opposilion aux combinaisons théoriques et arlificielles, par quintes, des Chinois et des Occidentaux (?).
Malheureusement les lois psychologiques invoquées sembleraient devoir donner des résultats assez différents de la pratique musicale.
Les sons aigus, très fréquemment entendus comme harmoniques, devraient avoir des degrés de consonance plus nets que les sons de hauteur moyenne, landis qu'ils les ont au contraire plus confus (*). Les quintes et les oclaves parallèles, prohibées, aujourd'hui du moins, devraient être au contraire lrès recherchées. Les échelles des peuples primitifs el de l'antiquité seraient surtout majeures, landis qu'elles sont plus souvent mineures. D'autre part les instruments favoris des primitifs devraient être les tubes sonores, alors qu'ils préfèrent, semble-t-il, les instruments à percussion, tambours ou gongs, dont précisément les sons partiels ne sont pas harmoniques ().
De l'expérience de pareils bruits, ce n'est pas l'image générique d'une série régulière qui résulterait selon les lois mêmes de l'associalion qu'on invoque; mais la confusion. C'est celle considéralion qui semble avoir arrêlé, non sans quelque raison, les premiers observateurs des harmoniques, comme Mersenne. En
(t) Celle considéralion s'impose aux (héoriciens les moins psychologues, incapables d'ailleurs de poser la vraie question el d'en apercevoir la portée. V. p. ex. Lavignac, Lu musique el les musiciens, p. 54 (gamme), 243, 313 (redoublements el cadences).
(2) R. Wallaschek, Entstehung der Shkala, Vienne, 1899, p. 43; An/änge der Tonkunst, Leipzig, 1903, p. 179. L'édilion anglaise (Primilite music, Londres, 1893) généralisait à Loule la lechnique instrumentale celte aclion des tubes sonores E. Buch (Ueber die « Verschmelzung » von Empfindungen, Philos. Sludien, 1900, XV, p. 256) présente la « fusion » supérieure de l'oclave el de la douzième comme le résullal d'une pareille évolulion de l'oreille sous l'influence de l’audilion des harmoniques (v. chap. suiv.).
(8) P. ex. entre 3.000 et 5.000, 5.090 et 10.000 vibrations (Slumpf, Tonps., If, p. 136; — v. p. 208, 215 et s., un développement logique de l'hypothèse, comme crilique ad absurdum).
(*) Aussi Wallaschek soutient-il, pour les besoins de sa cause, que l'instrument primilif et préhislorique par excellence, est la flûte percée dans un os : amulelle où oruement utilisés successivement par la musique (An/fänge, p. 82).
fait, chez les enfants ou les chanteurs primitifs, l'association est plus forte entre ul et rés qu'entre wl3 et ul; , intervalle qu'ils n’entonnent presque jamais, étant donné le faible ambitus de leurs mélodies. Leur consonance devrait être aussi plus grande, si elle résultait d'une association (').
De facon générale, le développement de l'esprit va normalement de la confusion à la distinction. Or selon l'hypothèse, l’expérience musicale devrait tendre à faire confondre de plus en plus les deux sons de l’octave ou de la quinte ; tandis qu'en fait elle tend au contraire à les distinguer. |
Au reste, le fait psychologique fondamental auquel on fait appel est lui-même tout à fait contestable : c'est l'idée de « chimie mentale », exploitée par les partisans de l'origine empirique des perceptions. Existe-t-il une combinaison des sensations telle, que nous ne puissions plus en découvrir, par la plus grande force d'attention et d'analyse, les éléments constitutifs? On n'en cite que deux exemples authentiques : la fusion des couleurs du spectre dans la lumière blanche, et la perception des trois dimensions de l’espace par des « signes locaux ». L'explication de la consonance des sons par un effet de la chimie mentale serait le troisième cas observé. Mais il semble bien que le premier relève d'une aclion physiologique inconnue, non d'un processus psychologique. Le deuxième est éminemment contestable et contesté : ce n’est que le postulat d'une certaine théorie, l'empirisme. Le troisième ne saurait donc être fortilié par celte analogie que pour des adversaires à priori du nativisme; non pour un observateur impartial des faits (?).
Telle est, dans sa plus haute portée, la vieille et impuissante théorie de limitation de la nature, si longtemps en faveur sous ses formes vagues el fugilives jusqu'au xvuie siècle. Car c'en est la forme moderne, renouvelée depuis Lucrèce par tout l'appareil scientifique de l’empirisme et de l'évolutionisme, et que Darwin n'a pas osé aborder de front (*). Elle n'a pas beaucoup plus de
() Stumpf, Tonps., I, p. 209. Cependant celle aclion de l’associalion n'est pas nulle : c'est peul-êlre grâce à elle que le lon occuperail une place privilégiée parmi les degrés de purelé des inlervalles : oclave, quinte, {on, quarle, lierce maj., sixle maj.,lierce min.,seplième nalurelle, sixle min., d'après Preyer (Die Grenzen der Tonwahrnehmung, p.38 el s.).
() V. Tonps., IT, p. 208-10.
(*) Les oiseaux ont loujours joué un grand rôle dans ce naluralisme naïf. — V. Lucrèce, 1. V, v. 1377. Mais d'abord, si «le chant de l'oiseau peul êlre di mélodieux, il n'est vraiment pas mélodique » (L. Dauriac, Esprit musical, p. 5) Ensuile il demanderail à êlre lui-même expliqué, élant appris dans une large