LES JUGEMENTS DES NON-MUSICIENS
Stumpf ne demande naturellement pas à ses sujels sans éducalion musicale d'observer sur eux-mêmes le degré de fusion d'un intervalle, mais seulement de dire s'ils entendent un son ou deux; il vérifie objectivement la vérilé ou la fausseté de ce jugement sensoriel, classe les résullats en vrais ou faux, et oblient ainsi une table. Il identifie alors au degré de fusion des deux sons considérés, la proportion des cas vrais et faux au nombre total des cas, Il emploie également dans certaines occasions les autres procédés de la psycho-physique : comme la recherche de la plus petite différence perceplible ou imperceptible et la méthode des erreurs moyennes. Le caractère commun de toutes ces méthodes, c'est de porter toujours sur les grands nombres (!).
Cette application d'une méthode connue est évidemment d'une bonne psychologie, — toute réserve faite pour ses résultats esthétiques. Elle suppose pourtant un grave postulat : celui d'une égalité aussi grande que possible de | «amusie » chez tous les sujets observés; alors que celle-ci comporte une infinité de degrés, et qu'une enquête préalable devrait la définir pour chacun d'eux (?). Néanmoins, c'est à l'œuvre qu'il faut la juger; et ses résultats sont assez concordants pour présenter toutes les apparences d'une loi expérimentale.
Le tableau suivant indique les cinq degrés principaux de la fusion obtenus par cette méthode (*).
rement à interroger le sujet sur ce qui se passe en lui-même, c'est-à-dire à enregistrer des interprélalions subjectives. Comment faire autrement el se priver de les connaître, quand elles sont une parlie du fait lui-même? Mais l’adoplion de ce point de vue est gros de conséquences pour la méthode (Stumpf und M. Meyer, Massbestimmungen, Beitr., IT, p. 148 et s.).
(:) Tonps., Il, p. 142 et s. Il voit dans ces procédés divers, non sans quelque sublililé et un peu d'arbilraire, une différence entre deux classes de jugements : pour l’une, l'affirmation serait loujours fausse; pour l’autre, toujours vraie; leur « sûrelé objective » a pour mesure, dans l’une la « probabilité », dans l'autre l« exactitude » (Tonps., I, p. 2 et s.; v. M. Foucaull, L. c., p. 252-9). En réalité, il ne peut y avoir qu'une différence de degrés entre ces divers jugements; il est donc plus juste de ne voir là que des applicalions différentes d’une même méthode, celle des grands nombres ou des moyennes appliquée à la psycho-physique.
(?) Beitr., I, p. 36.
(8) Ces résultats ne sont que des moyennes, oblenues d’après un plus ou moins grand nombre d'observations, tantôt sur un seul, tantôt sur plusieurs sujets. — Voir le détail et la discussion des expériences aux endroits suivants : (a) Tonps., IL p.145: (b) 148; (c) 155 et s., 168 et s.; (d) A. Faist, Z. P:P. S-0., XV, p. 121; (e, f) Tonps., I, p. 378; (g) 381; (k) 377. Pour les dernières colonnes {e-h), v. plus loin, p. 131.
LaLo b
Degrés de fusion des sons.
oo
SOMME | POURCENTAGE des sons Rae De |
6 INTERVALLES ë des enfants de 5 à QE des cas vrais ans) pour 100 interval- |
les produits.
I OCtaVEMIR EPA 24 | 24 | — | 29 |100 | 100 |190 |162 | IL Oiinte RATER 18"28 151,159 1225012370) 2108/206 | III Quarter RPC NON = | — IV Tierce mineure 5/6...... e 4} 071 — | — — » majeure 4/5...... 9 | 70 | 74 | 82 |262 |237 |248 |212 | Sixte majeure 3/9 = | = — | —| DAMMINCUTC OISE ee NS PEN EN NN) V Septième nalurellé4/7.. 40 io » mineure 0/10 PEINE RSS PO) MER enr ee — | 85 | 77] 81 |225 |375 | 258 |267 Seconde majeure 8/9 ....1100 | 91 | — | 93 |237 |525 |293 |317
Aulres intervalles (musicaux et non musicaux).| — | —
Ce tableau permet d'établir quelques observalions intéressantes.
Les premiers degrés de la fusion sont exactement ceux que les anciens déjà avaient allribués aux degrés de la consonance; l'octave vient en première ligne, la quarte est intermédiaire entre la quinte et la tierce (').
Le groupe quadruple des tierces et des sixtes comporte un seul et même degré de fusion, sans qu'on puisse en assigner un spécial ni à chacune, ni à leurs formes majeure et mineure (?).
(*) Stumpl expérimente sur lui-même une justesse parliculière de la quinte, sans doule parce que, jouant du violon, il est habilué à l’accorder par quintes justes. Mais l'exercice influe sur le sentiment de purelé, non sur celui de fusion. Le principe de l’égale valeur musicale des renversements n’est qu'une approxima- Lion, valable peul-êlre pour les lierces el sixles; mais la quarle fusionne moins que la quinte, et 8/7 moins que 7/4 {Beilr., 1, p. 81-2; A. Faist, mêmes résultats pour la quarle, Versuche über Tonverschmelzung, Z. P. P. S-0, 1897, XV, p. 102).
(*) Ce résullal, qui ne peul guère s'accorder avec l'importance modale des tierces dans la musique moderne, semble pourtant définitif, Les différences qu'ont cru observer, sur eux-mêmes où sur d’autres, Slumpf, Faist, Meinong, Wilasek, ete., se contredisent entre elles. C'est tantôt l’une, tantôt l’autre de ces quatre formes qui semble fusionner le plus. C'est sans doule que ces jugements dépendent de
Stumpf considère que Loutes les dissonances et mème les intervalles non musicaux sont du même degré. Cependant, il a cherché à pousser plus loin la distinction pour se rapprocher de la pratique musicale : les groupes septenaires, comme 4/7 (ou la « septième naturelle ») et 5/7 (ou, à peu de chose près, le triton) forment par leur degré de fusion un intermédiaire naturel entre les consonances et les dissonances proprement dites. C’est un fait que la pratique musicale actuelle n'a pas encore songé à -uliliser (‘). Toutes les dissonances viennent ensuite ensemble; à peine peut-on meltre les septièmes avant les secondes (?). Les intervalles non musicaux enfin sont au même rang; la fusion ne permel pas de distinguer autrement entre eux; ce sont des « critères accessoires » qui interviennent à cet effet chez le musicien.
De la consonance on passe à la dissonance par degrés à peu près continus. Mais on constate facilement que la distance qui sépare chaque degré croit avec le degré de la fusion elle-même (*).
Il faut noter que les non-musiciens et surtout les enfants ont une tendance à interpréler un manque de fusion plus manifeste comme une plus grande multiplicité de sons : aussi les enfants non-musiciens, qui n'entendent souvent qu'un son pour l’octave, en entendent-ils facilement trois pour la lierce; ils en imaginent même jusqu'à cinq au lieu de deux (®).
facleurs accessoires lout autres que la fusion. De là la sensibililé présentée parfois à ces différences par des non-musiciens, insensibles par conlre à des dissonances très forles (Z. P. P. S-O., i6., p. 104, 191, 193; Tonps., IT, p. 155 ets., 168 et s.; Beitr., Il, p. 4, 161).
(*) I est très remarquable que Gaudence {date incerlaine, entre les 112 etrves.) classe le triton avec le dilon ou tierce majeure parmi les « paraphonies » ou demiconsonances:; c'élait évidemment une nouveauté (gxiverar, Musici, p. 331-8). Jan, Gevaert, ete., se bornent à considérer le passage comme isolé et exceptionnel; on n'a aucune raison d'en suspecler l’authenlicilé. On peut aller plus loin : pour appeler la tierce une demi-consonance, il a fallu que Gaudence la mesurât non par le rapport pythagoricien exagéré 64/80, mais par le rapport simple le plus voisin 4/5; el de même le lrilon, par 5/7 et non par 32/45, rapport presque équivalent mais plus complexe, et inlervalle dur; tandis que 5/7 donne, par les sons résullants 3 et 2, l'accord sol si ré fu* (avec seplième naturelle) qui est presque consonant; d'autre part, tous les observateurs le reconnaissent pour un riton. Comme degré de fusion, 4/1 et 5/1 sont parfailement « paraphones » (Stumpf, Geschichle des Consonanzbegriffes, Abhandl. Kônigl. Bayerischen Akad. Wissensch., 1897, Munich, 1901, XXI, p. 68 et s.; Beitr., I, p. 5). La Tonps. (I, p. 435, 154, 177) n'altribue pas un caraclère aussi consonant aux groupes seplenaires.
(2) Faist et Meinong arrivent sensiblement au même résullat {Beilr., IT, p. 7).
(8) Tonps., II, p. 174.
MES Doris Berre pole
Parmi ces données expérimentales un certain nombre de faits généraux peuvent être nommés les lois de la fusion. Stumpf en énumère huit.
— Les degrés de fusion dépendent des rapports des nombres de vibrations sonores. C'est la loi fondamentale; mais à préciser celte dépendance on retomberait dans toutes les difficultés des théories abstraites, comme celle d'Euler. Aussi n'est-ce qu'une loi approchée, un simple « fil conducteur » (*).
— Le degré de fusion est indépendant de la hauteur absolue des sons considérés. C'est l'un des points sur lesquels la théorie d'Helmholtz, basée sur les battements, va le plus contre les faits (?).
— Il est indépendant de l'intensité, toutes choses égales d'ailleurs ; aussi bien de l'intensité absolue, ce qui est naturel, que de l'intensité relative des deux sons (*).
— La fusion de deux sons donnés n’est pas influencée par l'addition d’un troisième son. Celte loi comporte deux sortes d'applicalions, fort importantes pour la pratique comme pour la théorie : l’une, relative aux accords de plus de deux sons (*);
(:) Elle se vérifie pourlant assez bien, nous l'avons vu, pour le lrilon (V. Stumpf, Neueres über Tonverschmelzung, Beitr., Il, p. 8, 9; A. Faist, Versuche, L. c., p. 122). Mais les différences de hauleur qui existent entre les perceplions du même son par chacune des oreilles, et qui peuvent s'exagérer jusqu’à la diplacousie, permettent de n'y voir pas une loi rigoureuse (Tonps., Il, p. 138, n°1)
(?) Celle loi s'applique, vers le grave, jusqu'à la limile où les hauleurs ne sont plus appréciables ; vers l’aigu, la fusion diminue dès la seplième oclave, c'est-àdire bien avant celle limite (16., p. 136).
(8) 16. A. Faist a cru pouvoir conclure que la fusion eroil quand les inlensités de deux sons décroissent, lout en gardant entre elles le même rapport; qu'elle est plus grande quand c’est le son le plus bas qui estle plus intense; plus petile quand c'est le plus aigu (Versuche, L. c., p. 126). Celle correction est erronée; la fusion ne varie pas sensiblement, jusqu'au point où le son faible cesse d'èlre perçu. Seulement d’autres facleurs, comme l'agrément, varient avec l'intensité, et il vaut mieux les éliminer en égalisant autant que possible les inlensilés; ce qui n'est pas facile, surtout par delà l’inlervalle d'oclave (Stumpf, Neueres, Beilr., IL, p, 10, 21).
(*) Un accord devient d'aulant plus confus el difficile à analyser qu'il est plus complexe; mais deux sons de cel accord, aulant qu'on puisse les distinguer du reste, gardent entre eux la même fusion (Tonps., Il, p. 137). Külpe croit à tort (Grundriss der Psychologie, 1893) que par l'adjonclion d’un sol entre deux wé, la fusion de l’oclave est abaissée par la présence de la quarte et de la quinte; celle de la quarte, élevée par les deux autres. C’est confondre avec la fusion, qui reste invariable, la distinction de la perceplion, ou le ton de sentiment, qui en effet varient (Stumpf, Neuweres, Beilr., IT, p. 11 ets.)
l'autre, très contraire aux théories d'Helmholtz, relative aux harmoniques (!).
— Le degré de fusion de deux sons n'est pas modifié par une altération minime du rapport de leurs vibrations (*). Quand cette altération atteint une certaine grandeur, variable avec la hauteur absolue, l'exercice el diverses circonstances individuelles, Ja fusion passe au dernier degré sans traverser les degrés intermédiaires. Et ce passage a lieu pour une différence d'autant plus petite que la fusion primilive élait plus grande.
A celle loi, de nouvelles considérations de Stumpf permet: tent d'ajouter la suivante. Théoriquement il convient de séparer deux éléments, loujours confondus en pratique : le sentiment de la pureté de l'intervalle, el la sensation de l'intervalle lui-même ou de sa fusion. Le premier seul est vraiment un sentiment (*), variable par excès (sentiment de lension) ou par défaut (sentiment de mollesse) et qui, sans l'expliquer, est en fait la cause du jugement de purelé ou d'impureté (‘). Il n'a pour ainsi dire pas de degrés; tout au plus pourrait-on constater que, malgré l'apparence, il est inversement proportionnel à la consonance (Ÿ) : tant
(1) Tonps., Il, p. 137; v. Helm., p. 261. £i, en effel, un nouveau son, même fort, n'agil pas, à plus forle raison un son faible. Faist croit pourtant, d’après des expériences sur les luyaux d'orgue, pouvoir formuler celle loi : « Par l’adjonclion des harmoniques la fusion des plus bauls degrés est augmentée; celle des plus bas est diminuée » (Versuche, L. e., p. 129). C'est loujours la confusion déjà signalée (Tonps., I, p. 146 els.; Beilr., IT, p. 14). Le timbre n’est pas sans agir sur la fusion ; mais les divergences individuelles ne semblent pas se réduire à une loi (l'onps., Il, p. 348 et s.; Zum Einfluss der Klangfarbe auf die Analyse, Beitr., 11, p. 168).
(2) Tonps., IE, p. 137. C'est un eas parliculier de celle loi très générale, si souvent vérifiée par les psychophysiciens, que des changements dans l’intensilé de l’excitalion, minimes par rapport à elle, ne modifient pas la sensalion. Ce qui est vrai des impressions est vrai de leurs rapports. Ainsi se trouve ramenée à un fait psycho-physiologique universel, l'exceplion qui ruine la doctrine purement numérique des nombres simples, basée sur la simplicilé des rapports comme telle.
(8) C'est un don, que d'ailleurs les circonstances et l’habilude individuelle ou hérédilaire peuvent modifier ; dans ce dernier cas, le jugement a dû précéder le sentiment et le causer, en faisant parailre l'impurelé anormale (Stumpf und Meyer, Massbeslinmungen über die Reinheil consonantler Intervalle, Beilr., IT, p. 155ets.).
(‘) Ce senliment peut êlre par lui-même plus fort que la différence spécifique qu'il présente suivant le sens de l'impurelé : c'est sans doule pourquoi, lorsque nous entendons deux sons lrès voisins, nous sentons affeclivement qu'ils sont différents, avant de pouvoir juger lequel est le plus haut (tb., p. 158; M. Meyer, D Daoiels,):
(5) La plupart des théoriciens pensent à priori le contraire : Plolémée le premier déclare que « la corruplion du meilleur est la pire », que par suile c'est dans
134 LA PSYCfO-PHYSIOLOGIE MUSICALE
s'en faut que la recherche de l'«inlonation pure » soit fondée sur une bonne psychologie !
— La fusion reste la même quand on entend chacun des deux sons par une oreille différente (").
— La fusion reste identique pour deux sons imaginés et pour les deux mêmes sons perçus objectivement (?).
— La fusion d'un intervalle n'est pas modifiée par l'addition d'une ou plusieurs octaves à l'intervalle simple (?).
Il resterait à ajouter un dernier fait général : la durée des sons ne change rien à leur degré de fusion; mais dans les durées très brèves, au-dessous d'un quart de seconde environ, le jugement sur la fusion peut être considérablement modifié par des facteurs accessoires (*).
les consonances les plus parfailes que le désaccord estle plus sensible. Bien au contraire, dit Slumpf : c’est aux riches qu'on peul voler le plus sans qu'ils s’en aperçoivent! Le manque de sûrelé de l'octave a élé déjà aperçu par quelques théoriciens perspicaces (Türk, Le lempérament, 1808; v. R. Kæœnig, A. Guillemin). Helmhollz le suppose même parfois, incidemment (p. 238). C'est la quinte qui semble la plus sûre; soit pour des raisons d'éducalion, soit parce que celte consonance est moyenne comme grandeur el comme « expression ». (Beitr., IF, p. 147, 165). Remarquons que les recherches n'ont pas porté sur les dissonances, mais sur les degrés des consonances. Partout où intervient l’altraclion p. ex. il est cerlain au contraire que le sentiment de pureté est extrêmement flottant : c'est qu'il s’agit alors d'un processus lout différent de la mesure des sons.
(1) Tonps., Il, p. 138. Tant que la différence d'un même son à chaque oreille ne prodüit pas une diplacousie (v. F, p. 266 et s.), celle séparalion, loin de nuire à l’observalion, rend au contraire l'analyse plus facile, du moins aux non-musiciens, la localisation leur servant de crilère indirect (Il, p. 336). Ajoulons que, lorsque une différence très minime des deux sons esl aperçue par le sujet, il Lend à l'exagérer, à leslimer un demi-lon, où au moins un quart de lon (Beilr., Il, p. 151). La sènsalion devient iei une interprélalion.
" (?) La chose ne va pas d'elle-même ::car d'aulres phénomènes, comme les balleients, peuvent où n'êlre pas imaginés, ou l'êlre inexactement; on ne peut au conträire imaginer deux sons sans leur degré exact de fusion (Tonps., Il, p. 139).
(#) C'est l'analyse simple où la dislinelion des deux sons qui est facililée par la différence de hauteur comme par d'’aulres facleurs accessoires: mais celle-ci une fois faile, ul, el ulé forment un loul dans la sensalion plus facilement que &wt, el sol ,eUni plus ni moins que w/, el ul, (1b.). Fais croit à Lort, loujours par la même confusion, que la fusion diminue avec le nombre des oclaves : les résullats qu'il oblient se contredisent, parce que les différences de l’intensilé, très difficile à régler dans ce cas, viennent lroubler le jugement (Fersuche, L. e., p.131; Neueres, UC D'AAElS)
(*) Parfois peul-êlre jusqu'à aller même contre la loi fondamentale qui lie la Fusion à la simplicité du rapport des vibrations (M. Meyer, Beitr., Il). C'est sans doute qu'il s'agit là d'un jugement porté, non directement sur la fusion, mais seulement sur le sentiment de « plénilude » des sons, qu'on inlerprèle indirectement comme un jugement de fusion, Ces expériences sont d'ailleurs délicates et encore