‹ Esquisse d'une Esthétique Musicale ScientifiqueChapitre 52 sur 100 · LE RYTHME INCONSCIENT · texte numérisé non relu

LE RYTHME INCONSCIENT

ou des gros diapasons employés {), L'analogie invoquée manque donc de base.

L'hypothèse se vérifie-t-elle du moins par ses applications? Mais les faits musicaux s'en écartent sur deux points essentiels. Si la ressemblance ou la coïncidence des rythmes binaires explique bien la fusion toute particulière de l'octave, on ne comprend pas que des rythmes comme 3/2, 5/4, 6/5, fort boîteux, désagréables et inslables comme faits conscients, par exemple dans la danse, soient parfaitement consonants, comme faits inconcients, sous forme de quintes et de tierces (?).

En outre, de légers écarts, soit par différences de phase, comme Helmholtz l'a montré, soit par irrégularités minimes, ne troublent pas, en fait, les consonances; tandis qu'ils bouleversent complètement les rapports des rythmes : une danse de mesure très régulière, mais dont les phases ne concorderaient pas rigoureusement avec les Lemps forts et faibles de la musique, serait insupportable. Restent les irrégularités légères des intervalles sonores. S'il s'agissait de rapports numériques, comme pour Euler par exemple, à chaque rapport considéré l'irrégularité restant toujours conslante pourrait passer inaperçue (*); mais il s'agit du rapport concret de deux rythmes : ces différences, au lieu d’être constantes, s’addilionnent forcément : et, de très peliles au début, elles passent par un maximum, pour revenir périodiquement à la coïncidence : alternative que ne produisent nullement les déviations minimes des consonances (*).

C'est donc que les deux espèces du rythme prétendu ne suivent pas, en fait, la même loi que le rythme conscient. Mais alors on ne peut rien conclure directement de lune à l’autre (°), et la

(t) Tonps., I, p. 205; M. Meyer, Ueber die Rauhigkeil liefer Tône, Z. P. P. S-0., XIII, p. 75. Au dessous de 16 vibralions, cerlains au moins des observaleurs perçoivent, à côlé des chocs, une faible sensalion sonore. (K. L. Schäfer, Die Beslimmung der unteren Tongrenzen, tb., 1899, XXI, p. 172). — V. au contraire Helm., p. 226; Taine, Wundit, Preyer, etc.

(2) Lipps, S{udien, p. 97; Z. P. P. S-O., XIX, L. e., p.33 els. Ses explicalions (analogies avec cerlaines danses ; concours instable de trois processus psychologiques différents) sont toules graluites. V. Beitr., I, p. 26 ets.

() P. ex. pour les sons 400,601, les groupes de deux vibralions diffèrent à chaque inslant d'une méme quanlilé lrès pelile et sans doule psychologiquement négligeable, — 0,0025. Beilr., [, p. 29.

(4) Zb. — Lipps (£. e., XIX, p. 28-31) reconnaît la difficullé, mais la lrouve moins grande pour sa théorie que pour celle de la fusion : si l’on admet la correspondance d’un élément psycho-physiologique à chaque élément physique, il ne se crée pas un état durable qui irait s’intensifiant.

(5) Lipps doit le reconnaitre en parlie lui-même, 1b., p. 33.

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clarté que l'on en espérait s'évanouit. En droit d'ailleurs rien n'autorise à supposer, par dessous le rythme mécanique extérieur, un processus psycho-physiologique interne qui serait, encore un rythrhe : l'oreille n’est pas nécessairement un sens exclusivement mécanique.

Au reste une théorie positive du rythme même mettrait à nu l'extrême faiblesse de la Æhythmus-T'heorie. Car la conscience du rythme paraît être un phénomène essentiellement musculaire ; et en dehors de l'expérience musculaire nous chercherions en vain celle qui pourrait réaliser dans notre représenlalion cette détermivalion partielle du temps, ce groupement né d'une perception active et non d’une sensation donnée du dehors, de sorte qu'il semble manquer aux animaux et n'appartenir qu'à l'homme : car c'est autre chose de saisir des coïncidences où rythmes et de former des groupements systématiques, c'est-à-dire une mesure rythmique (‘). Mais si le rythme sous sa seule forme consciente est un phénomène essentiellement musculaire, sa supposition dans le mécanisme inconscient de la consonance audilive ou dans le trajet du nerf acoustique n'a plus aucun sens.

Ainsi la théorie psychologique de la fusion semble bien rester irréductible, puisqu'une ressemblance par identité partielle n'arrive pas à se fonder.

Stumpf ne peut pourtant opposer à une conceplion plus profonde de la similitude que sa propre façon de poser la question : ce n'est pas, dit-il, la fusion qui est une suite de la ressemblance; c'est au contraire la ressemblance qui est une suite de la fusion; plus exactement elle est une des circonstances accessoires qui peuvent empêcher la distinction de deux impressions, comme le ‘font le manque d'attention ou de durée des sons : autres accessoires qui n'altèrent pas la fusion (?).

Mais, s'il y a avantage en toute chose à subordonner une notion particulière, comme celle de fusion, à une idée plus compréhensive et plus fondamentale, comme celle de ressemblance, la posilion de la question doit être tout autre (*).

En effet, toute ressemblance n'est pas forcément une identité partielle (*); et peut-être même pourrait-on poser en principe

() R. Wallaschek, An/änge, p. 267 el s. — V. les travaux de l’école de Wundi.

(?) Tonps., IT, p. 196; Beitr., I, p. 46, 48.

(*) La « loi de fusion » des images semblables peut passer pour une des lois les plus fondamentales de l'esprit (A. Binel, Psychologie du raisonnement, p. 96).

(*) V. p.ex. E. Durkheim, Représentalions individuelles et colleclives, Rev. mélaph. el mor., 1898, p. 282 et s. — Critiques récentes et solutions biologiques

qu'aucune ressemblance n'est telle : puisqu'au fond loute image dans la conscience est simple en elle-même, et n'a pas de parties à la rigueur.

On à cependant longlemps admis cette explication éomme uni: verselle ; parfois à cause de sa simplicité, et de son aspect quasi: mathématique : ear le rapport des éléments communs aux éléments différents serait la mesure précise des degrés de ressemblance; et l'identification ou la différenciation de deux termes seraient les fonctions fondamentales, l'opération élémentaire par excellence de la pensée pour le psychologue, comme elle l'est pour le mathématicien : n'est-ce pas un axiome dans l'école intellectualiste d'Herbart, et, sous une forme moins rigoureuse, chez beaucoup de psychologues modernes ?

Mais ce sont des lendances empiristes ou mysliques surtout qui suggèrent la théorie. Empirisme : car l'association par ressemblance est le symptôme rudimentaire d'une activité propre ‘de l'esprit, puisque pour la produire il surajoute quelque chose de lui-même — un rapport — aux données brutes des sens; or la conception en question permet de réduire ce phénomène, non sans quelques subtilités contestables, à l'association par contiguité : dans celle-ci l'esprit reste un miroir passif, puisqu'il ne fait que répéter, et dans l’ordre donné, ce qui lui a été une fois donné : forme idéale de l'empirisme (1), et qui exprime si bien la survivance de l'antique matérialisme des idées-images (?). Mysticisme d'autre part : car la recherche exagérée de la nuance mène à voir dans chaque « donnée immédiate de la conscience », comme dans chaque moment d'une vie profonde et intime, un « je ne sais quoi » incommunicable, et dont nulle partie, — si l'on peut dire qu'une telle unité ait des parties, — n'est identique

opposées : E. Claparède, L’associalion des idées, 1903, p. 23 et s.; P. Sollier, Essai crilique et théorique sur l'association en psychologie, 1907, chap. IT-IIT.

(!) Les adversaires de l’empirisme ont contre cette lendance deux recours opposés : ou bien ils acceptent la réduction et soulignent la passivilé de toute association, montrant par là son impuissance à rendre comple de toute l’aclivilé de l'esprit (V. Brochard, De la loi de similarilé, Rev. philos., 1880, TI, p. 257ets.; E. Rabier, Psychologie, chap. XVI ; — ou bien ils montrent au contraire que loute conliguilé présuppose, loin de l'expliquer, une ressemblance; et que loules les deux ne sont qu'un cas parliculier el partiel d’une association systémalique de la parlie au tout (P. ex. Paulhan, Aclivilé mentale, 1889, part. IL, 1. 1V; Héffding, Psychologie, tr. fr., V, B.8. c.). Platon marquait déjà fortement dans le Théélèle le caractère actif de la ressemblance : l'âme la perçoil « par elle-même »; elle est une idée du Même en soi, existant à part des objets qui sont les mêmes.

() B. Bourdon, Résultats des lhéories contemporaines sur l’associalion des idées, Rev. philos., 1891, I, p. 584.

dans son individualité à quoi que ce soit au monde : dès lors si l'on réalise l'identité partielle cherchée, ce sera par des éléments ‘non plus intrinsèques mais extrinsèques aux images : les mouvements, l’activité extérieure, seule capable de correspondre, par des réactions mécaniques toujours identiques, à des états de conscience toujours infiniment divers ('). Ainsi le prestige de cette conception d’une identité partielle est Lel, qu'on la cherche encore en dehors des images lorsqu'on la eroit impossible dans le domaine intrinsèque de la représentation (?).

Mais en réalité sous toutes ces formes l’explicalion est superticielle, et en suppose une autre plus profonde. Toute ressemblance n'est pas née d'une différence de plus ou de moins : c'est un nonsens psychologique de soutenir qu'une couleur, une chaleur ou une souffrance qui ressemblent à une autre, contiennent celte autre plus une quantité homogène quelconque, et qu'on devrait pouvoir sentir à part. Inversement loutle addilion ou soustraction ne donne certainement pas une ressemblance. Enfin la prétendue identité partielle suppose elle-même une similitude, car il n’y a

(*) C’est le nouveau formalisme, à tendances nominalistes, qui conclul à un dualisme myslique de la pensée intérieure et profonde, — d’autres disent pathologique, — et de ses formes normales, qu'il nomme superficielles el artificielles. V. H. Bergson, Malière el mémoire, p.170 et s. : la ressemblance, c’est la « mémoire pure » faisant effort pour s'insérer dans l'habitude motrice; et le mélange, assez inexplicable, ou la juxtaposition lout au moins de ces deux réalilés déclarées irréduclibles et différentes non en degré mais en nature, compose « un sentiment confus-de qualilé marquanle où de ressemblance » (p. 172). C’est le vice ordinaire de tout dualisme et de lout formalisme : pour avoir séparé lrop absolument les deux réalités considérées, on ne sail plus comment les rejoindre.

(?) L'école criticisle, voisine, à cerlains égards, du mysticisme par son culle de l'individualilé libre, rejelte toule idée d'une « substantialité commune » entre deux images, el arrive par suile à une conceplion presqu'identique à celle-ci (V. Noël, Qu'est-ce que la ressemblance ? Crilique philos., 1885, I, p. 350ets., 361; v. Noms el concepls, ib., 1891, I, p. 463 et s.). — On à pensé encore que l’élément identique, toujours exlrinsèque aux images, est un sentiment d'adaplalion, de résolution d'un conflit, donc de plaisir (A. Fouillée, Psychol. des Idées-Forces, 1. IV, chap. [, $ 2); ou encore un « sentiment d’allention », déterminé en direction el intensité (P. Malapert, La perceplion de ressemblance, Rev. philos , 1898, I, p. 74); ou même un «lon affeclif », qui peut être commun même à deux sens différents : « analogies de la sensalion » basées sur les relalions de contraste. essentielles à lout ton de sentiment : sons graves et couleurs sombres, ele. (Wundt, Psychol. physiol., T1, p. 546). W. James, convaincu plus que lout aulre de l’hélérogénéilé radicale des élats de conscience, affirme d'autre part que « le sens de l’identilé, la perception de la ressemblance est l’ossature de la pensée »; que cerlaines similitudes au moins sont des identités partielles ; el que loule associalion se réduit à une « habilude nerveuse » : grave contradiction dans sa conception générale de la conscience (V. Principles of Psychol., I, p. 566, 5178 ; — 158, 493, II, 2).

Jamais identité véritable de deux états de conscience quelconques : images, sentiments, ou même réactions motrices, peu importe (‘). L'identité n'est donc qu'une ressemblance maxima, et c'est l'idée de ressemblance qui est psychologiquement fondamentale ; l'hypothèse la laisse donc elle-même inexpliquée.

Stumpf ignore lout cela moins qu'un autre, puisqu'il a pris la peine de le démontrer tout au long. Il eût dù, semble-t-il, en conclure que l'idée de ressemblance garde dans la psychologie des sons, mème après l'échec de la tentative d'Helmhollz, toute sa force : car elle en est indépendante.

Mais il en reste à sa conceplion d'une « ressemblance du simple » qui se produirait partout où les représentalions peuvent se ranger en progression Coulinue, en série ascendante ou descendantie, comme le font les hauteurs du son; c'est aux notes voisines sur l'échelle qu'il réserve donc, avec le sentiment des non-musiciens, le nom de semblables; ce qui nous ramène à la conception, trop facile à réfuter, de Herbart. De celte facon, l'idée de ressemblance est impuissante, et l'idée de fusion triomphe dans son irréductibililé.

Mais l'idée de série ou de continuité suppose celle de ressemblance, loin de l'expliquer : et la question reste ouverte (?). Une conception plus compréhensive de la ressemblance permet de conclure lout autrement.

Toute pensée est un rapport. La ressemblance est la forme confuse et rudimentaire de la position de tous les rapports. Toute relalion n'est pas numérique, malgré l'illusion vulgaire, popularisée par le mécanisme. Les rapports sont spécifiques à chaque calégorie de la pensée : relations de temps, d'espace, de cause, de qualité, ele. La forme confuse de l’un quelconque de ces rapports, c'est la ressemblance : de sorle qu'on n'a pas eu tort de la promouvoir au rang de fonclion fondamentale dans l'association des images. La conliguiïté, ou ressemblance d'espace et de temps, n’en est qu'un cas particulier; et l'associalion systémalique de la partie au tout en est la forme ordinaire dans la pensée normale, parce qu'elle est un organisme bien lié (°).

(!) Ce n'est pas le mysticisme psychologique de cerlains contemporains qui devrait oublier cela! L'intellectualiste Herbart lui-même reconnaissait que l'isolement des parlies idegliques dans deux images n'esl pas donné, mais reste loul idéal (Psychol. als Wissenschafl, 1, p. 223).

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(3) Pour le contraste, il n’est pas une forme fondamentale de l'associalion : car on le cherche en vain dans la pensée normale ou scienlifique. Le géomètre, quand il se représente un lriangle, n'a aucune tendance systématique à penser au cercle

La ressemblance est ainsi la forme la plus humble de la pensée. Aussi le cas où l'on ne trouve les raisons d’une similitude qu'après avoir été d'abord frappé par elle n'est pas une exception; c'est au contraire le cas normal ('). La similarité étant un rapport confus dont la nature provisoirement nous échappe, elle s'affaiblit ou même s'évanouit dès que nous devinons ou connaissons la nature de son substrat : elle fait place alors à un rapport défini, elle se résout en lui, elle disparait dans ce qu'elle a de spécifique, à savoir l'indéterminalion même.

Il n'y a que le mathématicien pour définir strictement et par convention la ressemblance de deux figures comme un rapport déterminé. On peut penser que deux hommes se ressemblent, et d'autre part en penser Ja raison, à savoir : qu'ils représentent une race ou une famille dont l'hérédilé est définie; ce sont là deux formes de Ja représentalion qui méritent d'être séparées, comme Ja confusion et la distinction le méritent en toute chose. De même si le vulgaire dit de deux cathédrales qu'elles se ressemblent, l'artiste pensera que leur style est gothique, avec tout l'ensemble de lois techniques et historiques que celle notion comporte. Deux nombres comme 100 et 1.000 peuvent parailre grossièrement se ressembler ; les définir par les mêmes facteurs premiers, ce n'est plus poser une ressemblance, c'est faire une double application de la même loi mathématique précise.

C'est une analyse qui nous fait passer de la première forme à la deuxième, et elles disparaissent l'une devant l'autre. Lorsque

comme son contraste. Au contraire, celle lorme règne chez les impulsifs; et nous ne pensons normalement à un contraste, — faligue el repos, richesse et misère, — que lorsqu'un excès quelconque à ému un senliment yif en nous. Le contraste n'est donc une « loi » que des élals anormaux ou des élats affectifs, ceux-ci n'agissant eux-mêmes, selon la conceplion de Pierre Janet, que comme « désagrégalion de la synthèse psychologique » (V. Automatisme psychologique, Etat mental des hyslériques). CI n’y à pas de sentiment auquel ne s'oppose un senliment contraire. Tout sentiment à son énergie propre relevée par son sentiment opposé, el s'abaisse vers le point d'indifférence, quand la conscience de l’élal contraslant devient moins nelte » (Wundi, L. c., Il, p. 548; v. 525 els.). Dans les deux « sens esthétiques » en parliculier, les divers contrastes du sentiment sensoriel forment loujours des couples extrêmes, jamais des Lermes intermédiaires (16 , p. 545}. Il est remarquable que les psychologues qui ont le plus insisté sur le contraste, ne trouvent guère à ciler comme exemples frappants que des cas exceplionnels ou pathologiques (v. p. ex. F, Paulhan, Aclivilé mentale, p. 315 et s.).

() Stumpf exagère donc singulièrement en posant, contre la théorie des rythmes inconscients de Lipps, celle loi : « Il ÿ à une impossibilité logique à ce que nous saisissions une ressemblance de deux choses sans saisir en même temps la propriété sur laquelle repose celle ressemblance » (Beitr., 1, p. 47, n. 1).

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deux visages sont semblables par leur ensemble, si nous en trouvons là raison dans la couleur des yeux et les fixons, le reste nous parait dissemblable, et la ressemblance du tout va s'évanouissant de plus en plus. Quand deux sons ont un harmonique commun, ils nous paraissent d'autant moins se ressembler que nous fixons notre attention sur cet harmonique (!).

Ainsi la ressemblance comme la différence est un rapport vague qui se résout par l'analyse soit en un rapport précis et spécifique, soit en l'absence de tout rapport (qui est quelque chose de moins encore que la différence). Elles sont la reconnaissance confuse l'une de la présence, l'autre de l'absence d'une loi. Par conséquent, la perception d'une similitude est la représentation d'une possibilité d'échanger des fonctions mal définies, soupconnées seulement; le sentiment d'une possibilité, d'une indélerminalion comme telles. Voilà la forme rudimentaire de toute pensée.

Dire d'un être qu'il est semblable à un autre ou différent de lui (ce qui ne veut même pas dire opposé), n'est-ce pas le minimum de pensée qui puisse se produire à son sujet? Tout rapport pensé sans forme définie est pensé sous forme de ressemblance ou de différence : à défaut de quoi, ou bien aucun rapport ne serait pensé, ou bien un rapport délerminé : une causalité par exemple, ou une loi historique; ce qui n'est plus une ressemblance.

La similitude n'est donc une identité partielle que pour l'apparence superficielle. Elle est, plus exactement, la forme indéterminée d'une loi identique dans ses diverses applications.

Or celle possibililé d'échanger des fonctions mal déterminées, qui peut servir à définir la simililude {?), nous éclaire sur le sens de la fusion des sons. Pour le non-musicien, la fusion de l'intervalle d'octave ou de quinte est l'idée confuse qu'il est possible d'échanger les fonctions harmoniques où même mélodiques de ces deux sons sans trouble sensible, de sorte qu'ils n'en ont pour ainsi dire qu'une : unité relalive des fonctions qui se traduit ins-

() Tonps., I, p. 114.

(2) La ressemblance de deux images peulse définir : « La facililé de les changer l'une avec l'autre lorsqu'elles sont données séparément ou la difficullé de les différencier quand elles sont données ensemble » (Ebbinghaus, Grundzüge der Psychologie, 1897, I, p. 278; v. Lipps, Philos. Monatshefle, XXVII, p. 571). Stumpf s'efforce de limiler cetle subslilulion à l’oclave seule : ce qui n'est vrai que de la penséé musicale claire; el ce que ses résullats expérimentaux sur la fusion ne font gutre ressorlir {Beilr., I, p. 48).

tinctivement dans la conscience par la confusion des deux sons en un seul, La fusion beaucoup moins grande d’un demi-ton est le sentiment obscur de deux ou plusieurs fonctions harmoniques irréductibles remplies par chacun des deux sons. Chez le musicien, les notes sont dans les deux cas également distinguées, parce qu'à celte ressemblance vague a fait place la connaissance claires des fonctions en question; de sorte que ce mot de fusion n'a plus guère de sens pour lui : il perçoit un rapport spécifique de quinte ou de ton, voilà tout, comme il y a des nuances délicates de couleurs qui paraissent irréduclibles à un peintre. Voilà pourquoi Slumpf s'adresse si volontiers dans ses expériences aux non-musiciens.

Une telle conception de la similarité ne manque pas de conséquences. Il s'ensuivrait de facon générale qu'en toute chose l’assimilation n'est pas toute la science, comme le veut d'ordinaire l'empirisme, pour qui savoir c'est classer et non expliquer. Elle est seulement le commencement de la science, sa forme inférieure et confuse, le moment où elle n'a pas encore conscience d’ellemême, l'indétermination riche de plusieurs possibilités indéfinies. . Il s'ensuit encore que ie sentiment d'une possibilité, d'une indétermination comme telle, est très réel comme idée confuse, malgré les critiques d'un empirisme basé au fond sur des préjugés mécanistes. Un « dynamisme psychologiste », en l'admettant, serait plus près des faits (").

Mais ces arguments de portée générale sont ici secondaires. En fait, la réduction de la fusion à une ressemblance aurait, pour la science des sons, plusieurs supériorilés incontestables sur la conception de Stumpf.

D'abord elle permettrait de répondre très simplement à la question posée dès le début : Est-ce l'unité ou la pluralité qui est primordiale dans la perceplion d'un accord?

L'argamentalion de Stumpf, subtile parfois à l'excès, est d'une

(*) V. la Lendance opposée chez St. Mill, opposant à la (héorie de Ja liberté d'Hamillon, l'impossibilité de prendre conscience d'un pouvoir comme tel, c'est-àdire d'autre chose qu’un fait donné passivement; où chez W. James el d'autres contemporains, dans leur théorie du sens musculaire el aussi des émotions : car, dans lous ces cas, il s'agit de nier que la conscience d’une virlualilé soil un fait psychologique, el de la remplacer par des complexus de représentations acluelles, ! passives el centripètes. C'est dans le même esprit que nous avons vu Helmholtz réduire loule mesure des sons à des sensalions actuelles d'harmoniques ou de sons résullants donnés. — Mécanisme et dynamisme sont peut-être les deux seules grandes tendances irréduclibles de loule pensée humaine, deslinées à y prédominer éternellement lour à tour.

rigueur arlificielle, La psychologie moderne n'admet au fond ni pluralité ni unité radicales, mais en réalité seulement un passage de l’une à l'autre, un étai perpétuellement intermédiaire entre les deux; une évolution. Ce n'est pas d'unité et de pluralité à la rigueur qu'il est permis de parler, c'est de confusion et d'analyse; c'est par un passage du confus au distinct que s'explique le développement de la pensée musicale, comme de toute pensée. Ce qui est au début, ce n'est ni une unité, ni une pluralité, c'est une confusion. Ce qui se développe ensuite, c'est une analyse qualitalive que pour nos besoins nous pouvons appeler une pluralité, bien qu'elle ne soit pas homogène; et, par conséquent, moins une pluralité qu'une diversité d'éléments ou de fonctions. Les psychologues contemporains constatent avec raison que celle analyse ne se produit en fait que sous la suggestion de l'expérience et là seulement où celle-ci nous en a montré les éléments isolés de leur tout. Néanmoins, comme l'avait déja vu Leibniz, une virtualité confuse n'en préexiste pas moins nécessairement, en droit, à celte multiplicité.

Elle explique encore fort bien les différences constatées soit entre les images sonores, soit entre les observateurs. Nous reteuons mieux deux sons consonants que dissonants : c'est que telle est la loi pour la réminiscence de toutes les images semblables et dissembiables (*). D'autre part, de trois observateurs qui ont à juger un couple de sons simultanés, l'un en entend un seul, l'autre deux, le dernier (rois ou même plus. On ne comprend pas très bien quels sont la nature et le degré de la fusion pour chacun des sujets pris à part, puisque leurs réponses diffèrent totalement; ou bien il faudrait dire que cette fusion est absolue pour l'un et nulle pour l'autre, ce qui en ferait une apparence subjective insignifiante, On comprend facilement, au contraire, que les uns aperçcoivent mieux une ressemblance qui reste provisoirement ou définitivement inapercue pour les autres, soit que l'absence de tout rapport et l’'exagéralion des différences en tiennent lieu, comme chez l'enfant, soit qu'un rapport spécifique déterminé s’y substitue, comme chez le musicien. L'indéterminalion d'un tel jugement suppose précisément des variations telles.

La ressemblance rend compte encore d'une des difficullés capi-

(} Lipps, £ c., Z. P. P. S-0., XIX, p. 18. Telle est la partie psychologique du mécanisme ou du phénomène social qui fait substiluer peu à peu, dans la lransmission surloul orale des chants populaires el aussi du chant grégorien dans son âge posi-classique, des intervalles plus consonants aux intervalles primilifs plus difficiles, comme le lrilon, qui s'émoussent graduellement,

tales de la théorie de la fusion : c'est Ja question des sons successifs. Car, évidemment, la ressemblance de deux sons est la même, qu'ils soient successifs ou simultanés; landis qu'on ne comprend pas sans des accessoires onéreux ce que devient la consonance des sons successifs si elle est essentiellement une fusion (). La difficulté s'accroit encore si l'on remarque que la mesure n'est pas exactement la même, comme nous le verrons, pour ces deux sortes d'intervalles. L'idée d'un léger changement des fonctions harmoniques ou des moyens employés dans la mesure du son se prête bien à expliquer ce fail; mais il reste inaccessible à une théorie de la fusion.

Enfin, à la notion stérile d'une unité par confusion sensorielle, l'idée de ressemblance ajoute celle d'une substitution possible des fonctions, qui nous fait entrevoir loute la complexité de l'idée concrèle de consonance, et nous invile d’elle-mème à passer, par degrés insensibles, de Ja sensation pure à la perception musicale proprement dite, qu'on pourrait définir : la position des fonctions harmoniques.

IV. Valeur esthétique du fait psycho-physiologique de la fusion. q fau psy PR gtq

Deux considéralions importantes renforcent et précisent celle conclusion : celle de la méthode employée, et celle de la valeur historique de la théorie. Elles nous permettront d'affirmer l'insuffisance esthétique de l'idée psycho-physiologique de fusion.

Stumpf s'adresse de préférence, pour déterminer les lois et les degrés de la fusion, aux ron-musiciens, malgré la difficulté qu'il y à à les supposer tous également profanes; aussi opère-t-il sur les grands nombres.

Celle mélhode est objective, dira-t-on. Sans doute, mais l'observalion de sujets musiciens ne le serait pas moins; on interroge les uns el les autres, et tous, musiciens où non, ont également à s'observer eux-mêmes pour répondre, Ce qui nous frappe done, ce n'est pas que Stumpf interroge les autres; mais qu'il interroge de préférence les non-musiciens. D'où l'on conelura, non sans

(*) Quand bien même on les fusionnerail par le souvenir, deux sons successifs sont deux et restent numériquement deux, seraienlt-ils objectivement identiques. Si donc la consonance est la même dans le cas où il y a fusion el dans celui où il n'y en à pas : dans la simullanéilé el dans la succession, c'est done que fusion el consonance sont deux (Lipps, £. e., p. 11). Stumpl reconnail lui-même que celle difficullé, considérable dans son syslème, est au contraire en faveur d’une théorie de la ressemblance (Beilr., I, p. 55).

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