LE TEMPÉRAMENT
sieurs rôles ambigus; et de facon générale partout où il y a interprétation, c'est-à-dire dans toute la musique, si l'on veut bien n'en pas prendre les éléments chacun à part des autres et à l’état d'abstraction.
Cependant le tempérament à ses ennemis. Les partisans de « l'intonalion juste » lui reprochent, soit au nom des mathématiques, soit au nom de la physique, d’être incompatible avec leurs propres systèmes, ce qui serait peu de chose; et d’être une cause d'infériorité pour la musique instrumentale moderne : ce qui serait plus grave (*).
En effet, le tempérament égal où inégal des instruments à sons fixes, à quelque système que l'on s'arrête, n’a jamais été et ne peut être qu'un pis aller, dans lequel il s’agit seulement de savoir si l'on sacrifiera davantage de la justesse des tierces ou de celle des quintes. Par contre,on a souvent affirmé que les chœurs bien composés, se guidant sur les exigences de l'oreille seule, pratiquent d'instinct l’intonation « juste ».
Mais ces prétentions sont erronées : les observateurs perspicaces ont maintes fois constaté que les chœurs a capella, que mème le chant à voix seule le plus naïf et le plus populaire, pratiquent spontanément le tempérament, tout comme l'orchestre le plus compliqué ou les instruments à sons fixes : c'est seulement un tempérament plus souple et plus adapté, quand du moins les exécutants sont de vrais musiciens.
Les théoriciens ou les constructeurs d'harmoniums dits à sons justes poursuivent donc une tâche impossible quand ils multiplient les claviers, de façon que l’exéculant puisse dans chaque cas choisir l'intonation physiquement ou mathématiquement pure (?). Le principe même de l'interprétation rendant littérale-
(t) Helmholtz, p. 430 et s.; Blaserna, L. c., p. 118; Pagnerre, De l'influence du piano, ele. C'est sur l'impossibilité d'obtenir des intervalles absolument justes dans l'orchestre instrumental que s'appuyaient les théoriciens du xvr® s. pour juslifier leur préférence pour les concerts de voix seules (v. Zarlino, Is{. harm., 1573, part. II, chap. XLV, p. 158). Nous verrons que cel usage lechnique à des raisons sociales d’un tout autre ordre. On a trop souvent ajouté foi à ces juslifications artificielles faites après coup, et basées sur des influences purement malérielles (v. F. de Ménil, L'école contrapunclique flamande, 1905, p. 49).
(2) Ces constructions étaient déjà fréquentes au xvr* s., surtout chez les restauraleurs des trois genres d'’intervalles antiques; p. ex. l'archicembalo de N. Vicentino (L’antica musica ridotta alla moderna, Rome, 1555). Zarlino remarque déjà que, si cerlaines consonances y sont justes, par le fail même d’autres ne le peuvent plus être (2. c., p. 148, 157). — C'est pourquoi « l’art de la musique y perdrail certainement plus qu'il ne gagnerait » (Hirn, Musique et acoustique, p. 19, 20).
ment contradicloire la recherche d'une intonation qui serait juste partout à la fois, ces instruments ne donnent jamais en réalité rien de plus qu'une interprétation plus stricte où plus étroile, et même plus étroite qu'il ne le faudrait pour la liberté vivante de la perception musicale; ce qui devient non seulement une gène, mais un contre-sens. Pratiquement, dans les essais à l'harmonium juste, l'oreille accepte au bout de peu de temps toutes les valeurs suffisamment voisines de la moyenne, el de préférence la dernière ou la plus durable reste prépondérante (°).
En revanche, quelques théoriciens ont cru devoir donner une valeur absolue au Llempérament, et spécialement au tempérament égal, conçu comme une partie intégrante et non comme un accessoire de l'art (?) malgré la très grande difficulté qu'il y a à juger directement celle égalité par l'oreiile (®).
Mais celle théorie simpliste n’est pas moins absolue dans son affirmation, que l'autre dans sa négalion : elles sont toutes les deux erronées. La mémoire ni l'habitude ne paraissent capables, malgré les apparences, de dresser l'oreille à devenir insensible aux nuances de l'intonation, et surtout à exiger positivement les
(*) Helmhollz exécutant des intervalles d'intonalion prétendue juste sur ses harmoniums, p. ex. des lierces et des seplièmes, Brahms raconte qu'il les trouvait toujours mauvaises, mais que Joachim les déclarait toujours excellentes, uniquement par politesse. Or Helmhollz invoque le lémoignage de ce dernier! (M. Kalbeck, J. Brahms, Vienne, 1904, I, p. 289; v. Helmhollz, p. 429, n. 2; 538).
(?) V. Herbart (plus haul); A. Loquin, L'harmonie rendue claire, ete. Les Cninois, les Grecs avec Arisloxène l’ont connu; Mersenne le premier a donné ses mesures exactes en le recommandant (Harm. univ., 1. IT, pr. 11, p. 132). Rameau etles Bach le firent lriompher. Son plus grand avantage a élé de supprimer les « loups » du tempérament inégal, très sensibles à l'orgue au-dessus de 3 }, ou de 43. (V. AÀ.-J. Ellis, On {he history of musical pitch, Journal of the sociely of Arts, 1880). Les essais de divisions égales de l'oclave sont innombrables, Huyghens en proposail 31, el prouvait par là la supériorilé des logarithmes (Novus cyclus harmonicus, Opera varia, Leyde, 1724, p. 747). Sauveur y dislingue 43 mérides, 310 eptamérides, 3010 décamérides, el forge mème pour les désigner « une espèce de langue philosophique » de 308 noms et 308 signes (ous difjérents! Acad. se., Paris, Mém., 1701, pl. D). La division pralique en 55 commas est encore souvent usuelle. — Déjà le pythagoricien Euclide reprochail celle chimère à Arisloxène, parce qu'un rapport superparliel n’admel, dans une semblable division, que des rapports irralionnels.
(#) « L'intonalion tempérée, dil un observaleur des chœurs a capella, est passée dans leur chair el dans leur sang »; cependant, dans des conditions spéciales de lenteur el d'expression, l'intonalion peul baisser sensiblement, d'accord avec les calculs; mais c'est aussi grâce à la Lendance nalurelle de la voix Lenue à baisser: car on ne peul par le même moyen obtenir qu'elle monte (M. Planck, Die nalürliche Slimmung in der modernen Vokalmusik, Niertelj. f. Musikw., 1893, p. 431, 438).