RÔLE CAPITAL DU TEMPÉRAMENT
intervalles d'un tempérament déterminé : les accordeurs seuls suivent une telle règle, artificielle et mécanique, en s'autorisant du nombre des battements. Mais ce processus conventionnel n’a pas d'importance dans la pratique de l'art.
Ilimporte donc d'écarter ces deux conceptions extrèmes et également excessives. Le lempérament n'est dans la musique ni un pis-aller ni une partie intégrante. Il en est un instrument indispensable; non un élément intrinsèque, mais une condition préalable et nécessaire. On a même pu présenter l'ambiguité radicale de fonctions qu'il suppose, ou lout au moins la modulation qu'il rend possible, comme une propriélé qui caractériserait la musique, à la différence des autres arts, dans lesquels on ne trouverait. pas de procédés équivalents (*). |
Mais pour donner loule sa valeur à ce phénomène, peut-être faut-il reconnaitre qu'il est universel dans tous les arts, et caractéristique même de la nature psychologique des deux « sens esthétiques » : les contours flous du dessin et les compromissions de la perspective, la possibilité pour l'œil d'apprécier telles valeurs de plusieurs points de vue, alors que physiquement la distance, l'inclinaison du tableau, la quantité et la qualité de la lumière les font varier perpéluellement ; la richesse de tels effets, qui prêtent à deviner plus qu'ils ne donnent à voir, ne sont-ils pas partie intégrante de l’art de tous les grands peintres ? En dehors de sa portée logique ou morale, la valeur esthétique de la pensée, quand son expression en a une, ne réside-t-elle pas presque lout entière dans une hésilation de l'esprit, ou nonchalante et contemplative ou fiévreuse et agitée, entre plusieurs interprétations, à la fois rythmiques, sonores ou intellectuelles, de la place et de la valeur d'un mot? La signification esthélique de la rime ou du nombre n'est-elle pas tout entière dans celte ambiguïté où notre pensée se complait, jusqu'à ce que la prédominance écrasante d’un seul de ces éléments entraine tout à coup les autres et toute la pensée avec lui, dans une envolée irrésistible ?
De même en musique : le tempérament ne supplée pas plus à la cohésion de la pensée musicale, que l'ambiguïté métrique ne supplée à la pensée poétique. Mais il la rend possible. Sa fonction est done très posilive. Pour lui donner toute sa place parmi les phénomènes musicaux, il faut bien voir qu'il ne consiste pas seulement dans une loi d'économie, dans une paresse de l'esprit qui
(1) J. Combarieu, Cours du collège de France, Rev. mus., 1906, p. 74; A. Marchand, Du principe essentiel de l'harmonie, 1872, p. 17.
préfère confondre à distinguer ; mais bien plutôt dans une aclivité positive de la pensée, qui, dans un son inerte donné, sait et veut découvrir plusieurs sens cachés ou seulement suggérés : exigence positive de la pensée organisée, ou plulôt organisatrice. Or toute activité de l'esprit étant une transformation, est aussi une déformation. La pensée ne se contente pas de subir des confusions imposées ou permises par l’imperfection des organes des sens : elle y supplée, elle crée. Tel est son pouvoir positif, que les observateurs pénétrants n’ont pas manqué de souligner (°).
Comment une activité interne peut-elle modifier positivement une impression extérieure des sens ? Cette propriété ne pourra paraitre étrange à quiconque s'est suffisamment pénétré du caractère aclif de la perception (?). La psychologie récente a montré, par l'étude des cas pathologiques, qu'on ne saurait assigner de bornes à « l’action du physique sur le moral », selon la formule classique du problème ; à la part de l'interprétation dans l'impression sensible et de l'activité dans la passivité, dirions-nous plus volontiers. Dès maintenant, les limites connues dépassent le vraisemblable : une suggestion extérieure, comme en pratiquent les hypnotiseurs, ou une aulo-suggeslion comme celle des ascètes du Moyen-Age, peut transformer du lout au tout une impression physiologiquement bien définie, susciter jusqu'à des stigmates hypodermiques, et créer presque de toutes pièces un nouvel état des organes.
Nous en tenant aux faits normaux, conslatons que la vue possède la propriété de combiner en une seule, dans la vision binoculaire, deux images qu'il est géométriquement impossible de superposer, dont chaque œil séparément apercçoit fort clairement les différences, mais dont la concordance est conforme à quelque
(1) « Ces instruments [lempérés] servent seulement à meltre l'oreille sur les voies des sons fondamentaux » (Rameau, Génération harm., 1737, p. 93). L'oreille « corrige les erreurs de l'accord sur les rapports de la modulation » (J.-J. Rousseau, Disserlalion sur la musique moderne). « Chose singulière, l'oreille s'efforce d'anéanlir ces erreurs en même lemps qu'elle en est affligée, el elle les redresse dans un sens ou dans un autre » (P. Galin, Exposilion d'une nouvelle mélhode, 1818, p. 143). « On est en droit d'affirmer que le sens esthétique précise et corrige les sensalions musicales que la mémoire présente à l'esprit. Mais ce qui est bien plus remarquable encore, c’est que le sens esthétique corrige même les sensalions présentes el les rélablil telles qu'elles devraient êlre ». P. Roy, Enseignement ralionnel de la musique, 1875, p. 121.
(?) Beaucoup n'ont vu dans celle « correction » qu'une « paresse » de l'esprit (Barbereau; Trägheil de G.-H. Weber); sans quoi ils la croiraient « anli-physiologique » ! (A. Guillemin, Premiers éléments d'acoustique musicale, 1904, p. 128). Mais justement des faits psychologiques sont quelque chose de plus et d'autre que les fails physiologiques, leurs conditions nécessaires mais non suffisantes.