LE MOUVEMENT MÉLODIQUE
Cette continuité est un fait psychologique facile à constater (!). Et la constatation n'est pas nouvelle : il y a dans les sons un caractère quasi-spalial (*). Stumpf a formulé à sa facon cette idée d'un mouvement sonore continu, dans une sorte d'espace sonore indéfinissable, qui n’est pas, bien entendu, l'espace géométrique,
hauleur du son, et que l'échelle, simple gradualion des changements de hauteur, ne sert qu'à préciser le degré de la modificalion survenue. Si la musique est vraiment l'expression d'un sentiment à l'élat de formation, de devenir, elle ne saurait se passer du changement progressif de la hauleur des sons, de la tension et du relâchement graduels. Sans celle lixison des différentes régions sonores, par le passage insensible de l’une à l’autre, nous nous trouverions en face d’un fait analogue au simple déplacement des objets dans l'espace, dont Lolze dit qu'il est à la fois ininléressant el incompréhensible au point de vue esthétique. Dans un cas comme dans l’aulre, c'est « l'accomplissement simullané (Mitmachen) du mouvement » par la volonté, la recréalion de ce mouvement par l'esprit, qui transforment la série existante de degrés imperceplibles en une ligne sonore continue. Le passage de la mélodie d’ué au sol placé une quinte plus haut, ne correspond pas à la fixation de deux qualités qui n'auraient d'autre rapport que celui de temps, l’une élant passée, l’aulre présente; ce passage est une marche, une progression d'un son vers l’autre, à lravers l’espace qui les sépare » (1b., p.48). Le « port de voix » est l'expression sensible la plus concrèle du principe mélodique » (Kalech. der Musik-Æsthetik, 1888, p. 54). S'il est de bon goût de ne pas en abuser, sous peine de plalilude, c'est que toul art exige qu'on laisse quelque chose à suppléer à l'imaginalion créatrice, qui affirme ainsi celle continuilé là même où elle est absente (Eléments, p. 51).
{t) Le « déplacement » minime et continu du son est plus facilement senti que les différences des sons discontinus correspondants. C’est une propriété générale de toutes les sensalions {V. Tonps., Il, p. 337 et s.), facile à vérifier pour le lact p. ex. par le compas de Weber. Celle sensibilité est d'autant plus délicate que le son change plus lentement, au moins dans cerlaines limites; c'est pour les mouvements sonores conlinus vers l'aigu, disconlinus vers le grave qu’elle est la plus sûre. Une « reproduction latente », subconsciente, et même quand la reproduction de l'impression consciente disparue est impossible, aide à ce jugement (L. W. Stern, Die Wahrnehmung von Tonveränderungen, Z. P. P. S-0., XXI, 1899, p. 371, 37, 383; 1900, XXII, p. 8; v. Psychol. der VeränderungsaufJassung, Breslau, 1898, p. 52). C'est déjà une intervention du sens musculaire par un « accompagnement » intérieur du mouvement mélodique.
(2) Les anciens Pythagoriciens, comme Lasos, allribuaient au son, outre la hauteur, la largeur. Se refusant à définir les sons comme une qualilé isolée, ils n°y voyaient qu'un rapport, un mouvement : tovos avait ces deux sens. C’est Aristote qui transporla le son du xocov au oisv. Pour Arisloxène, ce mouvement sonore continu n'existe que dans le langage parlé (cuvey nc) ; le langage musical est discontinu (dtacrnuutixoc), « du moins selon l'apparence de la sensalion »; mais nous savons que d’après l'empirisme de l’auteur, « il faut juger de lout son selon cette apparence » (Aristox., Harm., p. 8). Plolémée (Wallis, p. 8), dit que les sons sont entre eux « comme les couleurs de l’arc-en-ciel » (La « musique des couleurs » n’est done pas une nouveaulé!\ : c’est justement le seul cas dans la nature où les couleurs forment une série continue (V. Tonps., I, p. 186, n. 188).
sauf associalions d'idées et symbolisme métaphorique ("). Wundt en fait une objection contre l'hypothèse des trois mille terminaisons nerveuses correspondant chacune, selon Helmholtz, à un son déterminé dans l'oreille (?).
En réalité, ce fait de la continuité sonore ne soulève ni le problème du nombre des terminaisons nerveuses, ni celui de la contradiction inhérente au concept de continuité.
C'est une loi très générale de la perception, que de combler inslinctivement les lacunes de toute série de degrés, partout où l'expérience nous a fréquemment montré par ailleurs cette série plus ou moins entière : c'est ainsi que nous supprimons dans l'œil la tache aveugle au point de ne pouvoir plus normalement nous rendre compte qu'elle existe. Mais c'est là une donnée de la perceplion ulililaire, et non de la sensation proprement dite : une interprétalion suggérée, conclue de l'expérience, non une donnée brute. Or ce qui nous est utile, c'est de traduire toute série de degrés en langage spatial; et l'espace, ou en lui le mouvement, c'est ce que nous appelons la continuité : car c'est en lui seul qu'elle devient sensible, de sorte que tant qu'elle reste sensible elle n’est pas contradictoire. Or cette suggestion ou interprélalion ulilitaire d’une continuité est fréquemment réalisée, dans l'expérience de l'oreille, ne serait-ce que par les sifflements
(1) « Toules les fois que deux sons » el x sont donnés, on peut, pensons-nous, grâce à une excitation exlérieure ou encore par la seule imagination, produire une représentalion sonore X, qui commence avec m et finit avec », sans que pendant la durée de cet X une pluralilé de sons successifs soit sentie ou représentée. Quand se produit un passage conlinu de do à sol, il ne peut y avoir entre les deux un nombre fini de sons; sans quoi précisément le passage ne serail pas continu; or il ne saurait davantage y en avoir un nombre infini, ce qui d'ailleurs serait absurde en soi. C’est done un son unique : non pas sans doute un son comme w{ et sol; mais un son sui generis, que nous avons appelé pour celle raison X:; ou d’un mot, el cependant avec la plus grande exaclilude : un mouvement sonore. EL de quelque façon qu'on essaie d'exprimer la caractéristique de ce mouvement, on ne peut jamais que la décrire, non la définir ; surloul jamais la dériver du concept de passage disconlinu » (Tonps., 1, p. 184). Sur la symbolique spatiale, v. 46., $ 11, p'ls9etss:
@) Waundl, Psychologie physiol., IL, p. 67. « Le syslème des sensalions sonores se présente comme une diversilé conlinue, puisqu'on peul loujours passer d'une hauteur définie du son à une autre hauleur quelconque par une modification conlinue de la sensalion. Le fait que la musique exlrail de ce continuum des sensalions discrèles qui sont séparées par de plus grands intervalles, el remplace de celle façon l'étendue linéaire des sons par leur échelle, ce fait repose sur des inslilulions volontaires, qui ont loutelois leur fondement dans les rapports des sensalions sonores elles-mêmes » (Grundriss der Psychologie, 4 6d., 1897).