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L'ATTRACTION

Ce compromis perpétuel engendre des intervalles harmoniquement faux. Il parait que l'oreille ne s'en offense pas, puisque même elle les désire. Mais la théorie abstraite les repousse : la mesure dite « naturelle » exige qu’en ut, si soit lierce de sol, c'està-dire moins près d'uf (à un demi-ton majeur) que ne le serait ut! (à un demi-ton mineur). De sorte que beaucoup de théoriciens, tout en comprenant parfaitement qu'on doit s'appuyer, dans de pareils cas, sur la tonique et non sur toute autre note, maintiennent que c'est pour obtenir plus sûrement le demi-ton majeur désiré par leur théorie (!).

Or les musiciens, sentant une attraction dont ils ne se rendent compte que confusèment, refusent d'admeltre cette conséquence déductive. Ils considèrent ordinairement ce désaccord comme « une singulière divergence entre les musiciens et les physiciens » (?). Expression singulière elle-même (?) : car il n’y a divergence en réalité qu'entre les faits concrets et une théorie trop abstraite, ce qui est plus rassurant : il n'y à pas un conflit anormal entre la physique et l'esthétique; il y a entre elles une subordinalion toute naturelle.

D'autres encore préfèrent considérer le fait comme un procédé accidentel du chant, et d’ailleurs contestable; malheureusement, il est au contraire tout à fait général.

Cependant la théorie pythagoricienne fournit d'elle-même une explication plus spécieuse. Le demi-ton pythagoricien 256/243 est en effel plus pelit que le demi-ton diatonique ou majeur 16/15 fourni par la théorie de Ptolémée ou d'Helmhollz. Aussi quelques

L2 les ramener à la même loi, élendre considérablement le sens actuel des mots sensible et tonique. V. Gevaert, Hist., I, p.304; Bourgault-Ducoudray, Musique ecclésiastique des Grecs, p. 7, etc.; L. Laloy, Arisloxène, p. 281.

(!) Depuis Rameau, le demi-ton altraclif de sensible passe pour être Lhéoriquement et pratiquement majeur, el celui-ci pour être seul mesurable directement par une marche de basse fondamentale. V. [D'Alembert}, Elémens de Musique, 1152, p. 86.

(2) Lavignac, La Musique, 5° éd., 1898, p. 61; L. Boulroux, Génération de la gamme dialonique [Rev. scientif., 1900], p. 6. La querelle est fort ancienne : sous ses diverses formes, elle remonte à l’antagonisme des canoniciens el des harmoniciens dans l'antiquité.

(3) On dit encore : « Se porlant sur la tonique, le 4 est loujours plus haut que le ! » (qui ne lui est identilié par enharmonie qu'en vertu de notre {empérament). Delezenne protestait déjà contre celle généralisalion fâcheuse (Société des Sciences de Lille, Mémoires, 1848, p. 101). On a dil même que loul demi-lon diatonique est, contrairement à l'avis des physiciens, plus pelit que le demi-lon chromatique (Dechevrens, Eludes de science musicale, 2° él, app. IV, L T, p. 62). La seule expression exacle, c’est que seuls les demi-lons allraclifs sont diminués.

théoriciens ont-ils préféré adopler cetle mesure, comme plus exacte spécialement dans son explication de l'attraction (°).

Malheureusement la théorie prouve trop en un sens, puisqu'elle considère dans la gamme dialonique d’ut l'intervalle m1-fa comme attractif au même titre que si-do, et en général, tout demi-ton comme altiré dans le sens de sa génération par séries de quintes; ce qui n’explique pas, tant s'en faut, tous les cas d'attraction, par exemple ceux de maints systèmes exotiques.

Elle prouve trop peu en un autre sens; car expérimentalement la sensible ne coïncide nullement avec la mesure pythagoricienne, mais la dépasse toujours (?). Le système abstrait ne fournit donc, à aucun titre, ni une mesure exacte de l'attraction, — ni une explication de ce fait, c'est-à-dire l'exposé du procédé psychologique par lequel se réalise la mesure concrète : car jamais les quintes prétendues ne sont réellement représentées, — ni même un fil conducteur dans l'étude des variations historiques.

La loi générale est que toute note attractive Lend à diminuer l'intervalle qui la sépare de la note de repos sur laquelle sa perception s'appuie; formule large el volontairement indéterminée, dans laquelle seule peuvent rentrer certaines pratiques des systèmes exotiques ou anciens qui, bien que différents du nôtre, n’en ont pas moins le droit d'être expliqués; et où, de fait, certaines notes, sans aucune raison théorique valable, « se portent » réellement sur la note voisine, parce qu'elles jouent réciproquement le rôle de sensible et de tonique (Ÿ).

Voilà le fait, qu'il faut se garder de vouloir préciser plus que ne le comporte sa nature, indéterminée par elle-même. La science musicale s'est nourrie pendant vingt siècles de subtilités inutiles grâce à la méconnaissance de la véritable portée de cette loi. Une formule très large sera donc la seule exacte. « La loi de l'harmonie et de la mélodie, a-t-on dit, peut se formuler en ces termes : les notes attenantes lendent vers les tonales » (*. Loi doublement

(t) P. ex. Félis, Naumann, ete. ; v. plus haut, part. I, $ 1.

(2) V. plus loin, p. 198, L. Boulroux, L. c., p. 41.

(3) Pour le plaisir de justifier la nolalion grecque ancienne des genres chromatique el inharmonique, on à dil que nous concevons de plus en plus la sensible comme une alléralion de la lonique : « nous n'enlendons pas un si, mais bien un ul » (L. Laloy, L. c., p.370). Mais précisément ce n'est pas une nole dérivée de la Lonique qui exprime bien une attraction vers elle : ut}, serait done moins attraelif que si.

(*) À. Basevi, lalroduclion à un nouveau système, p.75. Une disposition accessoire élargil encore celle indélerminalion : « Parlois, les attenantes deviennent momentanément des centres secondaires d'allraction, ce qui fait qu'elles aussi portent des notes qui gravitent sur elles (surattenantes) » (16, p. T0).

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