‹ Esquisse d'une Esthétique Musicale ScientifiqueChapitre 73 sur 100 · L'ATTRACTION · texte numérisé non relu

L'ATTRACTION

indéterminée, croyons-nous : et dans la mesure de cette « tendance » et dans le nombre ou la place relativement arbitraires des notes « tonales » ou « altenantes »; car sur ce point la théorie psychologique ne fournit que des indications, des possibilités. Indétermination qui n'est d’ailleurs pas elle-même sans lois; mais elles sont plus sociales qu'individueiles.

En réalité, sur la mesure précise comme sur l'usage esthétique d'un intervalle qui est l'imprécision même, puisqu'il n’est que tendance, la théorie abstraite nous laisse en suspens ('). L'attraction est tantôt sans valeur esthétique, comme dans les systèmes sans demi-lons; tantôt elle est caractéristique du grand art, comme chez les Grecs anciens et modernes; tantôt elle a, comme chez nous, un rôle moyen, se prêtant à la perpétuelle ambiguïté des fonctions harmoniques (?). D'autre part, les mesures théoriques des intervalles, d'une précision exagérée, — un tiers, un quart, un douzième de ton, fractions encore plus subtiles comme en imaginaient les anciens Grecs, — n'ont aueune valeur de fait; tout au plus traduisent-elles par un à peu près le degré de relàchement ou de tension de la sensible que l’usage technique permet : ici la sensible est à peine indiquée comme telle; là elle est si caractéristique qu'elle crée par sa présence un « genre » nouveau, chromatique ou enharmonique; ailleurs elle est si forte que les légères inflexions, non mesurables, qu’elle imprime à la voix, l'obligent, comme en Orient, à nasonner ou à chevroter, et cet horrible défaut selon certains, devient un ornement délicat pour les autres.

Sur ces trois points la théorie abstraite reste absolument impuis- Sante. Or cette tendance des sensibles, qui est en principe un fait mélodique, en s'introduisant dans l'harmonie y produit deux phénomènes importants. Elle crée le besoin de résolution des dissonances. Si l’on fait entendre à un profane l'accord le plus « naturellement » résolutif, comme sol si ré fa, il ne sent nulle-

(1) M. Meyer, « convaincu que les lois psychologiques fondamentales de la musique sont les mêmes dans le monde entier » (Experimental studies in lhe psychology of music, Amer. Journ. of psychol., XIV, 1903, p. 207), conclut de recherches expérimentales qu'il y a deux types de sujets : 10 Certains aiment, de par leur constitution mentale congénilale, les sons peu raltachés entre eux ou Ra musique sans tonique ; les intervalles minimes peuvent leur plaire immédiatement; 20 les aulres jugent, d’après leurs habitudes, qu'ils délonnent, el ne s’y plaisent qu'après avoir contracté de nouvelles habiludes (1b., p. 213). Résullat très indéterminé : — quelle est la raison d’être de ces habiludes elles-mêmes? — et que la psychologie ne saurait dépasser.

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ment un besoin de le résoudre : il l'entend plutôt comme un timbre plus ou moins dur, d'une qualité spéciale, mais qui se suffit à elle-même. Il n'aura le sentiment de la résolution qu'après expérience faite ; la résolution une fois entendue devient un besoin, et le demeure en permanence pour le musicien. Mais on peut assez bien faire soi-même abstraclion de cette tendance, et comprendre un accord dissonant comme un tout qui a son intérêt et son but en lui-même. D'autre part on conçoit très bien une harmonie qui se passerait de ce moyen d'expression. Telle était probablement celle des Grecs. La polyphonie du moyen âge, par son emploi presque exclusif des consonances, et des modes à toniques « artificielles » si l'on peut dire, tend à éviter ce procédé, qui dans la musique moderne est devenu normal, jusqu'à ce que notre décadence revienne à entendre les accords moitié comme une polyphonie, moitié comme un limbre valant par lui-même, et presque dénué de tout besoin de résolution défini.

On voit donc dès maintenant que la mélodie peut posséder des lois spéciales à elle, dont l'amalgame avec les lois propres de l'harmonie ne peut produire qu'un perpéluel compromis dans la mesure des intervalles.

Un autre élément, essentiellement mélodique par destinalion, vient encore chez certains peuples rappeler la continuité sonore : c'est le jugement de la distance des sons. Son existence est un fait psychologique, qu'il n’est d’ailleurs pas facile d'interpréter ou d'explorer; et ce fait peut devenir esthétique.

Il n'y a pas seulement des distances spatiales ou temporelles : les psycho-physiciens parlent de distances qualitatives et inlensives ; ce sont, si l'on veut, les degrés de la continuité ou de la dissemblance ('). Ce jugement, usuel pour les inlensités, peut encore trouver place dans les rapports de hauteur absolue des sons : là où la fusion ne nous guide pas, nous jugeons facilement la distance. Par exemple une seplième et une seconde qui ont la même fusion sont lout-à-fait distinctes par leur distance. Quand deux sons diffèrent d'un intervalle minime, c'est par leur distance que nous jugeons celte différence, comme Helmholtz le reconnaissait déjà.

Pour les intervalles plus grands, le jugement de distance est encore praliquable, puisqu'il est pratiqué par certains peuples monodistes. Comme toute lentative de mesure de la qualité — ces deux concepts antithétiques —, elle n'a pour base solide que

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