LANGAGE, MÉLODIE ET HARMONIE
Quant à la musique, une fois différenciée de la parole, elle s'unit à elle du dehors par un compromis perpétuel entre ces deux systèmes de lois spécifiques (‘). L'art présente cette union tantôt comme seule esthélique : ainsi dans le Moyen-Age et la Renaissance; tantôt comme facultative : ainsi dans l'antiquité et surtout l’âge moderne, qui est le triomphe de la « musique absolue ». Peut-être pourrait-on même dire que, pour certains, elle est positivement inesthélique (?). Si, de nos jours, l'art roman-
quelle à élé l'évolution de ces métriques et de ces langues : la quantité des syllabes el le caractère chantant de l'accent ont fait place à un renforcement monotone de cerlaines inlensilés qui, sans supprimer enlièrement les deux autres éléments, se les est subordonnés. Les Grecs et les Lalins croyaient pouvoir eslimer leurs accents musicaux à une quinte ou une quarle. Chez les Annamiles modernes, on distingue six intonalions différentes, et parmi elles les différences d'octave el souvent de tierce majeure semblent êlre assez régulières el fixes.
(1) La musique moderne se débat dans cet antagonisme inexlricable du vers et du chant, qui ont chacun leurs lois, leurs exigences et leurs aspiralions propres ef dont aucune n’a besoin de l’autre, puisque chacune se suffil. En général, chaque nation s’en prend à son propre langage : comme elle ne sent pas les chez les autres les mille nuances qu'elles ne possèdent pas moins qu'elle-même, il lui semble naturel que telle autre langue étrangère seule soit propre à la musique. — Pourquoi les opéras anglais sont-ils mauvais? Parce que, répond Addison, les Anglais empruntent aux Italiens des inflexions de voix qui sont un contre-sens monstrueux chez eux : p. ex., le ton de la colère anglaise est celui de l’admiralion ou de l’interrogalion en italien! — Pourquoi lels opéras français, comme ceux de Rameau, déplaisent-ils à Rousseau? On sail la réponse : parce que la langue française est impropre au chant! — Pourquoi lant d'opéras allemands sont-ils inférieurs ? C'est, dit Wagner, parce qu'on s’est obsliné à y pratiquer les usages d’une déclamation faile pour la langue italienne! — Il n'y a que les Italiens qui ne se plaignent pas de leur propre langue, parce que leur école de chanteurs à élé longtemps sans rivale et qu'ils ne connaissent pas, depuis trois siècles, d'autre genre supérieur à l'opéra : ce qui fait d'ailleurs l'infériorilé irrémédiable de leur musique dans les temps modernes.
(2) Notons tout au moins que cerlains peuples semblent tendre à affirmer le plus fortement possible les caractères spécifiques et opposés de leur langue el de leur musique. Ainsi les Annamites ont une langue très chantante, remplie d'inlervalles sans fixilé, mais très variés et très marqués. Les partisans du naluralisme qui fait dériver la musique du langage concluraient que leur musique doit être pleine d’intervalles attractifs et de nuances. Or, elle est au contraire pentalonique, sans demi-lons, c’est-à-dire qu’elle évite volontairement la souplesse du demi-ton allractif; elle l'élimine en vertu de cet inslinet qui pousse deux organismes remplissant des fonctions voisines, à outrer chacun ses caractères distinclifs par une « lulle pour la vie » toute naturelle. Tant on est loin de pouvoir conclure d’un art à un aulre, et de la langue ou de la poésie à la musique! Au contraire, ces deux fonclions sociales enlrent en concurrence el peuvent s'opposer. La formule de l’interrogalion est, dans le système naturalisie des modernes, partout où il s’abaisse à la formule (p. ex. chez les premiers Florentins), un arrêl sur la dominante, c'esl-àdire la ruplure d'un mouvement. Dans l'épilre el les leçons grégoriennes, c'est
tique ou décadent essaie de combiner intimement ces trois grands moyens d'expression après qu'une longue évolution les a différenciés de plus en plus, c'est en amalgamant du dehors et tant bien que mal les trois sortes de lois du langage significatif, de la mélodie et de l'harmonie, auxquelles on joint par surcroît celles de la danse ou de la plastique. Ce qui ne va pas sans soulever des protestations, — légitimes si l'accumulation des moyens naturels et des compromissions de toute sorte n'ajoute rien à l’art qu'une suggestion intense peut-être, mais inesthétique.
S'il y a de la perception partout, dirons-nous encore, rien n'est moins passif, quoi qu'en puissent croire certains « ennemis de la musique », que l'audition musicale (*). La surdité tonale est une maladie et seule elle peut supprimer la perception active proprement dite, c’est-à-dire la construction synthétique de rapports définis dans la conscience, la formation d'une unité du multiple qui n’est pas donnée toute faile, et qui, par conséquent, est une pensée : une pensée musicale.
De là une conséquence théorique qui n'a pas échappé dès l'antiquité aux esthéliciens clairvoyants. C'est que la musique est affaire d'esprit ou d'intelligence autant que de sensations pures. La conséquence pratique, c'est qu'une telle perception étant facililtée par la mémoire, la première audition d'une œuvre tant soit peu sérieuse doit être nécessairement obscure et mal comprise, et cela dans la mesure où la phrase est originale, profonde et riche en développements, rentrant moins dans les cadres banals et les inflexions déjà entendues. Sur ce point encore, on ne saurait imaginer contre-sens plus complet et plus naïf que l’alopie des esthéliciens sentimentalistes où mystiques. Pour eux, la beauté musicale est, et doit être, une révélation instantanée ne nécessitant ni éducation, ni préparation préalables; et ils proclament sérieusement que le génie de Beethoven est accessible au rustre ou à l'enfant! Wagner lui-même, qui n'écrit que pour l'élite et dont les leil motiv doivent nécessairement être étudiés d'avance pour être compris, ne professe-l-il pas avec une certaine candeur
au contraire une relalion de sensible à lonique dont l'altraclion, renforcée par un legalo, exprimerail dans un système plus naluralisle un repos complet el conclusif
sic in-ler-ro-qa-tlur?
le contraire de l’interrogalion ! à (le contraire de l’inlerrogalion !) SAS en 0 AMD GUN
Celle anomalie s'ex-
plique fort bien si l'on songe que, dans un système opposé au naluralisme moderne, celle cadence est lrès peu eslimée, évilée même comme peu musicale. Elle Y paraît donc parlée, non chantée; et pour nous l'effet est inverse.
(1) L'argument se relrouve en effet, depuis Philodème, Sexlus Empiricus el même saint Auguslin, jusqu'à Vockerodt et de Laprade.