‹ Esquisse d'une histoire de la collection CampanaChapitre 16 sur 55 · Journal des Débats, 1er juillet · texte numérisé non relu

Journal des Débats, 1er juillet

3. Réunion des Sociétés des Beaux-Arts, t. IX (1885), p. 345; F. Chambon, Notes sur Prosper Mérimée, Paris, 1902, p. 363.

4. En décembre 1858, Mérimée écrivait à J. de Witte: « On a les meilleures intentions du monde, mais il s’agit de traiter avec un tas de fripons ; les uns sont aux galères comme le propriétaire, les autres sont ses juges et ses accusateurs. On demande 7 millions. M. Lenormant dit que la collection en vaut trois... Le marquis de son côté en veut 7, afin... d’en garder deux pour se consoler. » (Chambon, op. laud., p. 362.)

5. Cette lettre a été publiée par M. Paul Bonnefon dans le Bulletin de l’art, 1904, p. 72. — Schnetz avait eu une audience de l’Empereur en octobre 1858 (Chambon, op. p. 358).

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importuner V. M. au sujet du musée Gampana. Mais, à mes yeux, cette acquisition serait d’une si grande importance.... que, malgré ce que M. le Ministre a déjà eu l’honneur de vous dire sur cette affaire, je crois de mon devoir d’en entretenir de nouveau Y. M., persuadé que je suis que cette acquisition se placerait au nombre des grandes choses que V. M. a déjà faites pour la France. En réunissant ces belles collections aux richesses en tout genre que possède déjà le Louvre, le nom de Y. M. sera béni par tous ceux qui aiment les arts... J’ai la conviction, Sire, que cette conviction (sic) sera partagée par toutes les personnes compétentes qui pourraient être envoyées ici pour examiner et apprécier ces riches collections. Sans doute le prix demandé est énorme, mais il pourrait être débattu après estimation. Il est des choses d’ailleurs dont il faut payer la réputation et la renommée. Le Musée Campana est de ce nombre ; il est connu et a été admiré par toutes les personnes intelligentes de l’Europe ; il est une des curiosités que l’on vient visiter à Rome et qu’on viendrait voir avec le même empressesement à Paris. Une autre raison encore me fait prendre l’extrême liberté d’adresser cette lettre à Y. M. J’ai su que l’on voudrait profiter de la présence du prince de Galles à Rome pour faire faire cette acquisition au Musée Britannique. De grâce, Sire, ne laissez pas les Anglais devenir possesseurs d'e ces chefs-d’œuvre de l’art: ils n’en sont pas dignes [!]... Outre toutes ces raisons, Sire, il en est une autre qu’il faut compter et qui n’a pas moins d’importance : c’est l’heureuse influence qu’auraient sur les arts et même pour l’industrie la vue et l’étude de si beaux modèles... Avant de terminer cette lettre déjà trop longue, permettez-moi, Sire, de vous dire avec quel bonheur j’ai ouvert la lettre que V. M. a daigné m’adresser au sujet de la photographie du Forum romain, qu’elle avait bien voulu recevoir avec mes vœux. Je n’ai pas été plus fier ni plus heureux quand j’ai reçu la croix de la Légion d’honneur des mains du roi Charles X. »

Cette lettre, dans son éloquence un peu servile, est fort ins-

tructive. Il en ressort que la collection n'avait pas encore été examinée par des experts français (sans quoi Schnetz ne parlerait pas des « personnes compétentes qui pourraient être envoyées ici »)*, que l’on craignait surtout la concurrence de l’Angleterre et que l’idée se faisait déjà jour de transformer la collection Campana en une sorte de Musée de Kensington français, destiné à réunir des modèles pour les arts industriels.

M. Grandidier m’a dit tenir d’un de ses amis, alors à Rome, que Schnetz était allé causer de l’affaire Campana avec l’Empereur, au camp de Châlons, qu’il avait été fort mal reçu, était revenu en hâte à Rome et là, au cours de conversations avec l’ambassadeur de Russie, Kisseleff, avait signalé sans méfiance les parties les plus précieuses de la collection. Cette indiscrétion aurait ensuite guidé le gouvernement russe, dans l’acquisition que nous relaterons plus loin. Je ne sais ce qu’il peut y avoir de fondé dans ces souvenirs sans chronologie. Si Schnetz avait été mal reçu à Châlons en 1858, il n’aurait pas écrit sa lettre du 12 février 1859 ; mais l’acquisition russe datant de mars 1861, il serait possible que la visite de Schnetz à Châlons se plaçât dans l’été de 1860, et qu’elle eût été la conclusion naturelle de sa correspondance. Quoiqu’il en soit, Schnetz resta directeur de l’Académie de France à Rome jusqu’en 1866; il faut donc croire que sa conduite, dans l’affaire de la collection Campana, ne mérita ni ne lui attira aucun blâme.

La première brèche à l’intégrité de la collection Campana fut faite par l’Angleterre. L’histoire de cette acquisition a été racontée par Charles (plus tard Sir Charles) Robinson et critiquée non sans aigreur par Ernest Desjardins. Je donne d’abord la

1. Lenormant avait été à Rome sans mission et même sans permission ; on menaça de le frapper d’une retenue de traitement (il était bibliothécaire au Cabinet des Médailles). Cf. Chambon, op. L, p. 357.

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version anglaise, qui peut être considérée comme officielle1.

Les deux sections de la collection Campana qui pouvaient intéresser le nouveau musée de South-Kensington étaient celles de la sculpture de la Renaissance et des majoliques, dont on ne désirait d’ailleurs acquérir qu’un petit nombre de spécimens importants. Ces collections, avec celle des tableaux, étaient les plus récentes acquisitions de Campana ; il les avait formées à la hâte et à grands frais, peu de temps avant sa catastrophe, sous l’impulsion d’une mode qui s’était déclarée subitement en faveur de l’art du moyen-âge. Un des nombreux agents que Campana employait alors à parcourir l’Italie était un homme de lettres romain, Ottavio Gigli, qui avait précédemment vécu à Florence. C’est Gigli qui acheta pour Campana les objets les plus intéressants des deux séries médiévales. Mais cet amateur s’était luimême occupé, pour son propre compte,, de former une collection de sculptures italiennes ; ayant réussi à en composer une bien plus importante que la collection similaire de Campana, il finit par entrer en négociations avec ce dernier pour la cession de tout ce qu’il possédait. Mais il semble que le prix demandé ait dépassé les ressources de Campana ; on se contenta, pour commencer, de mettre en gage au Mont-de-Piété les 124 objets de Gigli, contre une somme qui, avec les intérêts accumulés, finit par s’élever à 35.550 scudi (environ 180 000 francs). Une commission de membres de l’Académie de Saint-Luc avait estimé la collection à une somme presque double, 70.000 scudi. M. Robinson observe, après avoir relaté ces faits, que « virtuellement, sinon actuellement, la collection Gigli pouvait, dès lors, passer pour avoir été acquise par Campana » ; ce qui est singulier, car, en général, on ne possède un objet qu’après l’avoir payé soi-même, et non après l’avoir accepté engage avec l’argent d’autrui. Quand Campana fut mis en prison, la collection Gigli fut séquestrée et emmagasinée avec la sienne ; on les montrait en même temps aux acheteurs éventuels. Gigli fut sommé de

1. J. C. Robinson, South-Kensington Muséum. Italian sculpture of the middle âges and period of the revival. London, 1862, p. xv et suiv.

payer les intérêts échus et de racheter sa collection en remboursant, dans le plus bref délai, la somme principale qui lui avait été avancée. Gela ne lui était pas possible.

Peu de temps après, en 1859, les Lords du Committee of Council on Education chargèrent M. Ch. Robinson de visiter le musée Campana et de faire un rapport sur ce qu’il y aurait lieu d’en acquérir. M. Robinson déclara que 69 objets de la collection Gigli, sur 124, étaient désirables ; il y avait lieu d’y ajouter 15 spécimens de premier ordre tirés des sections sculpture et majoliques de la collection Campana. On pensait alors que la collection Gigli pouvait être achetée à son propriétaire en titre, qui, bien qu’incapable de payer la dette du Mont-de-Piété, avait le droit d’empêcher cet établissement de disposer, sans son autorisation, de son gage. Mais Gigli demanda une somme qui rendit toute entente impossible et le gouvernement pontifical refusa de vendre séparément les objets convoités de la collection Campana. Peu de temps après, cependant, Gigli vint en Angleterre, apportant un album de photographies d’après les objets lui appartenant; il montra ensuite cet album à Paris et à Saint-Pétersbourg, mais toujours sans trouver acquéreur. Pendant l’automne de 1869, M. Ch. Robinson, étant de nouveau en Italie, s’aperçut que la situation politique alors très troublée de la péninsule lui permettait de renouveler ses offres avec des chances de succès. Après une longue négociation, il réussit à obtenir, vers la fin de décembre 1860, tous les monuments qu’il avait choisis d’abord, au nombre de 84, tant de la collection Gigli que de la collection Campana; le prix total d’acquisition fut5.836±‘, soit 1.314 £ de moins que la somme prêtée par le Mont-de-Piété sur la seule collection Gigli. En même temps, se conformant à une stipulation exigée dès l’abord, le gouvernement romain déclara renoncer à la taxe de 20 0/0 ad valorem perçue sur les objets d’art ancien qui sortaient des États pontificaux.

Dans le catalogue des sculptures du Musée de Ivensington, publié par M. Ch. Robinson en 1862, les objets acquis de Gigli

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sont désignés sous la rubrique Gigli-Campana ; ceux qui proviennent du Musée Campana sont les suivants :

7629. Donatello. Frise; J.-C. remettant les clefs à saint Pierre.

7624. École de Donatello. Relief avec la Vierge, l’Enfant et des anges

7630. Andrea délia Robbia. Vierge et Enfant.

Les douze autres pièces acquises du fonds Campana sont des majoliques.

Quand, en 1862, Vitet insista sur la perte que cet achat du Musée deKensington avait causée à la France, Ernest Desjardins fut en droit de lui répondre que les Anglais avaient baptisé Campana la collection Gigli afin de 1’ « anoblir. » « N’admirez-vous pas cet artifice de parvenu ? On dit d’abord Gigli-Campana , puis Campana tout court. » Du reste, une pièce importante de la collection Gigli, la Vierge de Rossellino, estimée 45.000 francs, avait été livrée, avec les autres objets de cette collection, à la France. « Ainsi, ce ne sont pas les Anglais qui ont fait brèche à la collection Campana, mais les Français qui ont fait brèche à la collection Gigli. » En écrivant cela. Desjardins affectait d’ignorer que les Anglais avaient vraiment acquis une dizaine de beaux objets Campana; la polémique excuse ces prétéritions, si elle ne les justifie pas. Il n’en est pas moins certain que l’on eut grand tort, dans une partie du public, de confondre les deux fonds Gigli et Campana, pour prétendre que le Musée de Kensington avait « écrémé » la grande collection *.

Cette acquisition de M. Robinson paraît d’ailleurs avoir été tenue secrète ou, du moins, être restée inaperçue à Paris; je n’en trouve pas de mention en 1861. En revanche, celle de Guédôonow pour l’Ermitage, postérieure de quatre mois seulement et annoncée avec tambour et trompettes, fit sensation et décida de l’achat du reste \

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