‹ Esquisse d'une histoire de la collection CampanaChapitre 19 sur 55 · Moniteur, 7 juin · texte numérisé non relu

Moniteur, 7 juin

toute grande acquisition qui eût pu lui causer des ennuis ou lui imposer quelque travail *.

Pourtant, l’intervention de la Russie décida celle de la France. Voici ce qui se passa *.

Au mois de février 1861, M. Léon Heuzey, alors chargé d’une mission archéologique, était de passage à Rome ; il allait chercher M. Daumet à la villa Médicis pour se rendre avec lui en Macédoine. Mme Cornu avait parlé à M. Heuzey de la collection Campana et l’avait prié de la tenir au courant de cette affaire. A peine arrivé, M. Heuzey apprit que la Russie venait d’acquérir une partie de la collection. Le 3 mars, il télégraphia à Mme Cornu pour annoncer cet événement, qui n’avail pas été prévu à Paris, <( car, depuis la saisie du Musée Campana par l’administration du Mont-de-Piété à Rome, saisie remontant à plus de trois ans, le gouvernement pontifical s’était réservé de pouvoir racheter ces collections pour compléter les siennes. » La dépêche de M. Heuzey fut suivie de deux lettres détaillées, datées du 6 et du 11 mars, qui passèrent, ainsi que la dépêche, sous les yeux de Napoléon III. En même temps, le duc de Gramont, ambassadeur de France à Rome, averti par le directeur de l’Académie de France, Schnetz, faisait une communication analogue.

L’Empereur appela immédiatement Léon Renier qui, l’année précédente, avait déjà été envoyé en mission à Rome et le char-

1. «Des calembours et des calembredaines, des coq-à-l’âne et des histoires de l’autre monde, des citations de vieux vaudevilles, des rébus et des logogriphes, des quatrains pleins de malice et de drôlerie à écrire sous les charges de Giraud, voilà le Longpérier que l’on rencontrait dans les corridors du Louvre ou sur le Pont des Arts. » (Cbennevières, Souvenirs d'un directeur des Beaux- Arts, II, p. 111.) Je préviens mes lecteurs que cette publication, faite dans une Revue aujourd’hui défunte, est absolument introuvable. Elle contient, à côté de légèretés et d’erreurs, de précieuses révélations sur la vie oisive et carnavalesque que menaient, sous le second Empire, certains conservateurs des Musées. Quand le jeune Frôhner arriva dans ce monde-là, les grands chefs le prirent en grippe : le drôle travaillait I

2. Pour ce qui suit, ma source principale est une lettre de MM. Cornu, Clément et Saglio publiée dans l'Opinion Nationale de 1862 et réimprimée dans la brochure de Chesneau, La vérité sur le Louvre, le Musée Napoléon III (Paris, Dentu, 1862, p. 42).

REVUE ARCHÉOLOGIQUE

gea d’y retourner d’urgence afin de traiter de l’acquisition du Musée Campana. Renier demanda tout de suite qu’on lui adjoignît un artiste, Sébastien Cornu1 2, aveclequel il étaiten relations et, le 22 mars, dans le plus grand secret, les deux voyageurs partirent pour Rome. Le secret était nécessaire, car, dit le document que nous suivons ici, « l’administration du British Muséum de Londres avait à Rome un de ses directeurs, le savant archéologue M. Newton, qui négociait une acquisition. »

R y avait quelque chose de singulier à expédier ainsi à Rome un professeur d’épigraphie latine, complètement étranger à l’art, et un peintre de troisième ordre, nullement connaisseur, pour négocier un achat qui intéressait à un si haut point les Musées Nationaux. L’explication qu’ont donnée à ce propos MM. Cornu, Clément et Saglio, dans leur lettre à l’ Opinion nationale, est évasive : « Le choix de commissaires étrangers à l’administration fut sans doute, disent-ils, fait en vue du secret, momentané et absolu , qui devait présider aux commencements de la négociation. » Cela signifie, à y regarder de près, que Napoléon III fut détourné de confier ses projets à Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-arts et chef de tous les services du Louvre, parce que Nieuwerkerke en aurait certainement parlé à la princesse Mathilde, que la princesse était ou passait pour « russe » et que Saint- Pétersbourg eût pu se mettre en travers. Uesjardins, très prudent, ne prononce pas le nom de la Russie. Il raconte* que l’empereur délégua Renier et Cornu, étrangers à l’administration des Musées, « pour ne pas éveiller l’attention — de l’Angleterre, par exemple — par le fracas qu’aurait pu causer à Rome l’arrivée de M. le directeur général des Musées impériaux avec sa suite. » Quoi qu’il en soit, la ligne de conduite qu’adopta le souverain avait quelque chose de très blessant pour le personnel des Musées impériaux ; ce fut le point de départ de polé-

1. Mari de Mme Cornu, la sœur de lait de Napoléon III, dont je parlerai plus loin avec détail.

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