‹ Esquisse d'une histoire de la collection CampanaChapitre 39 sur 55 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

On commença immédiatement à déblayer les salles du bord de l’eau, qui devaient servir à loger la collection ; on parla de rédiger enfin les catalogues et même de ménager au public des salles d’étude dans l’aile occupée par la collection Sauvageot.

Ce beau zèle n’était d’ailleurs qu’un trompe-l’œil, puisque, à l'exception des tableaux, la partie de la collection retenue au Louvre ne fut même pas sommairement cataloguée.

Si Cornu et Clément ne reparurent pas au Palais de l’Industrie, leur mauvaise humeur et l’irritation de leurs amis ne tarda pas à trouver un écho dans la presse, sous forme de critiques dirigées contre le décret de Vichy. Je trouve une première réponse de Nieuwerkerke (non signée d’ailleurs), dans le Moniteur du 12 juillet :

« Le Journal des Débats a publié, dans son numéro du 8 de ce mois, un article qui contient des appréciations non fondées sur les conséquences qu’aurait la clôture, au Ie' août prochain, de l’exposition du Musée Napoléon III au Palais de l’Industrie. Lorsque le gouvernement a demandé un crédit au Corps Législatif pour acquérir le Musée Campana, il a pris l’engagement qu’après une exposition provisoire la collection serait définitivement installée au Louvre et qu’une répartition serait faite entre les Musées de province des objets très nombreux qui se trouvent en double dans les collections. La décision qui vient d’être prise est la réalisation de cet engagement.

« L’exposition aura duré cinq mois et aura permis au public d’apprécier les richesses artistiques qu’elle renferme. Quant aux artistes et aux industriels, dont l’auteur de l’article se dit l’organe,ils peuvent être pleinement rassurés, si toutefois ils ont conçu les inquiétudes qu’on leur prête; ils n’auront rien à perdre, ils auront même tout à gagner de l’installation, dans notre grand Musée national, de collections qui viendront compléter celles de même nature qu’il possède déjà. L’espace destiné au Musée Napoléon 111, dans les salles de la galerie française, est plus que suffisant pour qu’il y soit convenablement établi et l’administration des Musées impériaux s’empressera de mettre à la portée des artistes tous les moyens d’étude qui pourraient leur être nécessaires. »

L’article du Journal des Débats était d’une irréprochable courtoisie. En revanche, X Indépendance Belge du 11 juillet publia, sans signature, une lettre de Paris rédigée sur un tout autre ton.

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Paris, 9 juillet.

Vous avez vu par le Moniteur que, contrairement au vœu unanime des artistes, des industriels et de toutes les personnes enfin qui s’occupent de beauxarts ou de sciences historiques, le Musée Napoléon III devait être fermé le l01' août et que les richesses qui le composent allaient être démembrées et éparpillées, soit dans la province, soit dans les différentes salles du Louvre, soit ailleurs. On ignore quelle influence a pu agir auprès du ministre d’Etat pour le déterminer à détruire l’œuvre dont l’Empereur avait eu l’initiative. Ce qui faisait le mérite tout spécial de ces séries, c’était leur enchaînement historique et leur unité. Les décomposer, c’est donc proprement détruire la riche collection que l’on avait accueillie avec tant de faveur. Plus de 1.500 cartes d’étude ont été délivrées aux artistes. Chaque jour un public sérieux et amateur intelligent de l’antiquité se presse dans les galeries. Dimanche dernier, 12.000 personnes sont venues les visiter. Les étrangers qui vont à Londres** ou en reviennent se promettent de réserver quelques jours au musée Napoléon III ; les nombreux visiteurs de la province, qui affluent dansia capitale pendant les mois de vacances, comptaient prendre connaissance de ces richesses qui, d’ailleurs, appartiennent à la France et non à la Liste civile, qui ont été acquises en vertu d’une loi et dont légalement on n’avait pas le droit de disposer sans une loi. Toutes les espérances sont trompées : une commission a été nommée pour travailler au démembrement du musée, et il sera procédé à cette œuvre de destruction — urgente, à ce qu’il paraît — à partir du 1er août.

Cependant les chefs d’industrie et les artistes qui ont commencé des études dans les galeries de l’ex-musée Napoléon III s’étonnent qu’on ne leur laisse même pas le loisir de terminer la campagne. La Société du progrès de l’art industriel, dont vous connaissez toute l’importance chez nous, a, sur la proposition de M. Reiber, adopté une adresse qui se couvre de signatures et qui se termine ainsi :

« Nous venons, Monsieur le ministre, vous témoigner toute notre reconnais- « sance des facilités que l’administration nous a offertes pour consulter de près « les merveilles de l’art industriel des temps passés, en mettant à notre disposi- « tion un cabinet d’étude et Jes objets eux-mêmes. Des idées nouvelles, des pro- « cédés inconnus jusqu’ici sont venus se révéler à nous. D’importants travaux « ont été immédiatement entrepris par la plupart d’entre nous. Des modèles nou- « veaux se créent, des publications se préparent; photographes, mouleurs, dessi- « nateurs sont à l’œuvre. Bien des intérêts seraient compromis si la nouvelle anci nonçantle transfert à la fin de juillet de la collection Campana au musée du « Louvre recevait son exécution ».

Vous voyez que c'est un véritable événement. Le public, beaucoup plus nom-

** N. B. — A l’Exposition.

breux qu’on ne le croit, qui s’intéresse à nos collections artistiques, est en émoi. On se demande ce que deviendra cette riche collection. On rompra de toute nécessité cet ordre historique et cet enchaînement graduel, si précieux pour l'étude des procédés antiques. Enfin, l’idée même qui avait présidé à la formation de la collection Caropana sera mise en oubli. On lui enlèvera toute son originalité et la plus grande partie de sa valeur en séparant les pièces dont le rapprochement et l’ensemble faisaient le plus grand prix de l’ex-musée Napoléon III. On se demande comment la haute intelligence qui a conçu la pensée d’une fondation aussi nationale, après un accueil aussi empressé du public, a pu se résoudre tout à coup à anéantir son ouvrage, à lui enlever son nom, et à voir les richesses que la France a payées, enlevées à l’étude (car on ne donnera jamais au Louvre les facilités dont jouissaient les travailleurs dans l’ex-musée Napoléon III), pour aller s’enfouir dans les provinces ou remplir les lacunes du musée Charles X.

Ce n’est pas avec une complète sécurité, d’ailleurs, il faut le dire, que l’on voit entrer au Louvre tarit d’objets d’art ou de curiosité. La Correspondance littêrairë de M. Lalanne et le Journal des Débats signalaient récemment ce fait bizarre d’une statue en marbre blanc trouvée à Nîmes, envoyée et reçue au Louvre et qui a disparu. On pourrait demander ce que sont devenus le musée américain (un musée tout entier, disparu également!), des centaines d’objets du musée ethnographique, les armes du musée Sauvageôt, et tant de choses que le public ne retrouve plus. Elles sont, dira-t-on, dans les magasins; mais alors comment le Louvre, qui n’a pas assez de place pour ses collections anciennes, saurait-il en trouver pour les nouvelles?

Or, il y avait un emplacement tout prêt pour les richesses de l’ex-musée Napoléon III. Les grandes salles du musée Dupuytren avec leurs annexes vont être vacantes par suite de l’adjonction de cette collection à l’École de Médecine. Le musée Campana consacré à l’antiquité aurait été placé à peu de distance de celui de Cluny consacré au moyen-âge, tous deux au centre du quartier des études. C’est donc ailleurs qu’au Louvre qu'il fallait placer le Musée Napoléon III, à moins qu’on ne tînt expressément à en détruire le caractère, à amoindrir aux yeux du public la valeur de l’acquisition. Il aura duré trois mois en tout : c’est peu et cela devient cher.

P. S. — J’apprends, au moment de fermer ma lettre, que Sébastien Cornu a donné sa démission d’administrateur du musée Napoléon III depuis une quinzaine de jours déjà, et que M. Léon Renier, qui avait été chargé avec lui de l’acquisition de ce musée, a refusé comme lui de faire partie de la commission du démembrement. C’est le nom que les artistes lui ont donné.

M. Froehner croit savoir que cet article est de Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo; Darcel, alors attaché au Louvre, lui

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en aurait fourni certains éléments. Nieuwerkerke crut devoir répondre au journal bruxellois et fit paraître sa lettre dans le Moniteur du 17 juillet 1862 :

« Une lettre de Paris, insérée dans F Indépendance belge du 11 de ce mois, contient, au sujet de la mesure qui a ordonné la translation du musée Napoléon lit, des assertions mensongères et, en ce qui concerne l’administration des Musées impériaux, d’odieuses calomnies.

« Les motifs qui ont déterminé le gouvernement de l’empereur à réunir le Musée Napoléon III aux collections de la Couronne sont connus et appréciés par le public, et je n’ai pointa les rappeler; mais j’ai le devoir d’opposer le démenti le plus formel aux prétendues disparitions d’objets d’art que notre correspondant anonyme impute à l’administration que je dirige. »

Nieuwerkerke.

Je ne prends pas au sérieux les accusations du journal belge1. Toutefois, les choses ne se faisaient pas toujours régulièrement au Louvre. Ainsi je crois être sur que le conservateur des Antiques, Longpérier, avait la fâcheuse habitude d’emporter chez lui et d’y oublier longtemps les objets qu’il voulait étudier; d’autres faisaient peut-être de même. C’est de là sans doute que seront nés des bruits injurieux que Nieuwerkerke, au demeurant fort honnête homme, eut raison de relever et de qualifier avec énergie.

Le Louvre n’étant, pas prêt à prendre livraison du musée Campana, la fermeture de l’exposition, qui avait été annoncée pour le Ier août, fut prorogée, par une note du Moniteur [ 31 juillet), jusqu’à la fin d'octobre. Mais tout le monde savait que la décision prise à Vichy était irrévocable ; il ne s’agissait plus que de savoir comment se ferait la répartition.

Un homme de grand talent et d’un caractère élevé, Vitet,

1. La statue de Nîmes est un Apollon ( Répert ., I, 175, 6), que, par suite d’une confusion qu’a débrouillée M. Michon ( Statues antiques au Musée du Louvre, 1901, p. 86), on croyait « égaré » en 1862 et que Renier avait signalé comme perdu à l’Académie. Quant au musée américain, il était installé à côté du musée de marine; il fallait, dit M. Froebner, bien connaître les escaliers du Louvre pour le découvrir. Longpérier en avait publié le catalogue.

traita la « question Campana » avec beaucoup d’ampleur dans la Revue des Deux-Mondes du 1er septembre 1862. Il déplorait les prélèvements opérés par la Russie et par l’Angleterre; il reconnaissait que la collection abondait en œuvres médiocres ou apocryphes; mais il estimait qu’elle contenait beaucoup d’objets qui figureraient avec honneur au Louvre et, repoussant le projet de constituer un Musée distinct, exprimait le vœu très sage qu'on ne passât pas de l'enthousiasme au dénigrement, que l’on ne réduisît pas trop fortement la part attribuée au Louvre en augmentant sans mesure celle des Musées de province. Le ton de l'article est très courtois; Yitet avait été agacé par la Notice de Desjardîns et en avait bien vite découvert les erreurs; mais il évita de nommer le jeune archéologue et n’eut que des compliments pour les organisateurs de l’exposition. Il faut donner ici quelques extraits presque textuels de cet article, pour en faire apprécier le bon sens, le tact et l’urbanité.

Les deux reproches les plus graves qu’on ait faits à la collection Campana, surtout dans la presse étrangère, étaient, d’abord, d’être incomplète, d’avoir été « écrémée »,puis, d’avoir été payée beaucoup trop cher. Si l’on s'y était pris trois mois plus tôt, si l’on s'était montré plus alerte, on acquérait toute la collection, intacte, sans lacune, et, qui plus est, à meilleur prix. Vitet se faisait l’écho de ces critiques, mais il ne les prenait pas à son compte; il semble bien, en effet, qu’elles n’étaient pas fondées, comme nous avons essayé de le montrer plus haut.

La question de prix, dit très justement Vitet, échappe à la discussion. Il n’en est pas de même de celle du prélèvement anglais et du prélèvement russe. Le tort fait par ce dernier aux trois séries des vases, des bronzes et des marbres est certainement considérable. « M. Guédéonow nous paraît avoir non seulement de bons yeux, mais un goût sûr et exercé. » Cependant, il faut faire des réserves sur les statues « rapiécées » et « replâtrées » acquises par l’Ermitage; les seules qu’on doive beaucoup regretter sont la Naïade à la coquille découverte à Palestrine et la petite Lychnophore de Cumes, avec quelques bustes, le bas-relief des

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Niobides et un sarcophage remarquable. Vitet, qui avait longuement étudié la collection à Rome, avant la catastrophe de Campana, parlait de tout cela avec une parfaite compétence.

Mais la série des vases est « découronnée » ! « S’il n’est question que d’archéologie, les consolations surabondent »; toutefois « rien de hors ligne, rien qui défie toute comparaison. » La Russie n’a pas seulement enlevé le vase de Cumes, « ce roi des vases » et une vingtaine de vases du même style, mais les 35 vases de Ruvo, de dimensions colossales. « Le coup de filet est complet. » Néanmoins, dans quelques sections et des plus précieuses scientifiquement parlant, telles que les vases de Caere, on nous a tout laissé, rien ne manque. C’est encore une bonne fortune d’avoir sauvé du naufrage un des produits les plus extraordinaires de la céramique antique, le groupe funèbre découvert à Caere et désigné sous le nom de tombeau lydien, « œuvre étrange, à la fois raffinée et barbare, et d’un type oriental tellement prononcé qu’on croit entendre les deux époux confirmer de leur bouche les récits d'Hérodote sur le berceau des peuples de l’Étrurie » (p. 180).

Le grand camée de Livie et les fresques de la villa Spada, qui ne sont pas de Raphaël, ne méritent pas d’être regrettés. Quant aux Anglais, ils n’ont pris qu’une vraie perle, l’Amour adolescent de Michel-Ange (mais cet objet faisait partie de la collection Gigli, non de la collection Campana).

Quelle est maintenant la valeur des autres séries, de celles, notamment, des vases, des terres cuites, des bijoux antiques, des peintures italiennes, des majoliques et des sculptures de la Renaissance?

Vitet ne s’arrête pas sur ces deux dernières, car il déclare que les majoliques sont ordinaires et que la sculpture de la Renaissance est faible. « Pauvres Délia Robbia! Que d’excuses à leur faire! Ils ne sont guère mieux traités que les grands peintres leurs contemporains. Les accuser de ces froids médaillons ! Les confondre avec leurs derniers élèves et leurs plus froids imitateurs ! » Il est également sévère pour la vaste galerie de tableaux,

tout en réagissant contre des jugements plus sévères encore :

« Nous sommes loin de professer pour celte collection le dédain absolu qu’affectent quelques personnes. Qu’on y regarde bien, tout n’est pas médiocre, il s’en faut de beaucoup. Il y a d’excellentes choses, mais rien ne vous séduit, ne vous attire, rien ne brille d’un véritable éclat. » Cela était vrai ; ce qui suit comporte des réserves : «Non seulement(cette collection de peintures) enseigne mal et risque plus souvent d’égarer ceux qui savent que d’instruire ceux qui ne savent pas; mais elle commet un péché qui pour nous est irrémissible : elle calomnie, dans la personne de leurs principaux chefs, auprès de ceux qui n’ont jamais quitté la France, les écoles primitives d’Italie. Ces adorables maîtres qu’on ignore à Paris, abuser de leurs noms et nous les présenter sous cet aspect terne et morose, sans vie, sans poésie, sans soleil, il y la de quoi guérir à tout jamais du désir de les connaître mieux! » Sans doute; mais cette critique s’adressait aux étiquettes plutôt qu’aux œuvres. Il y avait là, à côté de misérables croûtes à éliminer, une réunion infiniment précieuse et instructive de documents sur l’histoire de l’art italien; c’est comme telle qu’il fa I ait l’étudier et la conserver, sans tenir compte des attributions du vendeur.

Les trois séries intactes des verres, des bijoux et des terres cuites enchantaient à juste titre Vitet, la dernière surtout; il a écrit à ce sujet des lignes charmantes, en avance sur la science de son temps : « La sculpture en terre cuite, si humble de matière, de travail si modeste, cette sculpture économique, expéditive, presque de pacotille, sorte de carton-pierre des anciens, n’en est pas moins, à notre avis, un des sujets d’étude les plus féconds et les plus attrayants, un des plus sûrs moyens de mesurer la portée, de sonder la puissance de Fart dans l’antiquité. Aussi la salle où nous venons d’entrer, cette longue et immense salle, garnie, d’un bout à l’autre, de fragments de ce genre, estelle, selon nous, la partie la plus neuve, la plus originale de toute la collection Campana. » Vitet admirait surtout les plaques historiées en terre cuite, « bas-reliefs de la petite propriété, de

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ceux qui, pour décorer leur maison, hésitaient à faire sculpter le marbre. Application charmante de l’art à l’industrie! C’est le génie de l’ornementation..., c’est un Pompéi en miniature. L’effet, comme à Pompéi, est un effet de masse ; il ne résulte pas de tel ou tel objet plus merveilleux, plus exquis que les autres, il provient de l’ensemble... Aussi nous voudrions qu’au Louvre on ne négligeât pas ce légitime moyen d’effet, qu'on n’allât pas pousser trop loin en faveur des Musées de province le système des libéralités. En un mot, nous souhaitons qu’on maintienne et qu’on expose ensemble, dans un même vaisseau, si c’est possible, ces innombrables terres-cuites. »

Le conseil de Vitet fut suivi en 1864 par Longpérier, qui consacra à l’exposition des terres cuites Campana la salle qui a reçu depuis les tableaux de la collection Lacaze. On a fait honneur à Longpérier d’une idée qui appartenait à Vitet.

Avec des éléments aussi sérieux de succès, comment se faitil que la collection Campana ait reçu du public un si froid accueil? « D’où vient que les vastes salles du Palais de l’Industrie soient devenues si promptement désertes? Qu’après le premier flot passé, le nombre des visiteurs n’a plus égalé qu’à grand’peine celui des gardiens et qu’on s’est trouvé plus à l’aise les jours publics que le jour réservé? D’où vient surtout qu’à l’étranger, à Londres et à Berlin, les hommes du métier ont mis si peu de charité, nous dirions presque tant d’aigreur, à divulguer les côtés vulnérables de notre acquisition, l’importance de certaines lacunes, l’extrême élévation du prix? »

« Cela tient surtout, répond Vitet, à deux causes : on a exposé trop de choses médiocres ou douteuses, et l’on a prôné indiscrètement ce qu’on exposait. Pourquoi, par exemple, fallait-il placer dans deux ou trois grandes salles, par lesquelles devaient sortir tous les visiteurs, des statues de marbre sans valeur aucune? Ce ne sont pas même des fragments de franche décadence, des jalons archéologiques utiles à consulter : c’est pis que la barbarie, c’est le produit inerte d’une civilisation endormie, hébétée, le dernier mot de la Rome impériale. » Et que signifiait

« cette profusion, ces interminables suites d’objets toujours les mêmes, cette multitude de pièces équivoques qui jettent sur les

morceaux de choix un reflet triste et incertain . Ce malheureux

système de tout produire et de tout étaler sans choix et sans mesure a rebuté le public qu'on pensait éblouir ». Les éloges intempestifs ont fait le reste. « On pourra dire de cette galerie tout le bien qu’on voudra...; s’il ne s’agit que de la valeur individuelle d’un grand nombre d’objets qu’elle renferme, ou même d’un certain ensemble, d’une certaine abondance dans quelques

catégories d’objets, nous adhérons à cette admiration . Mais

prétendre y avoir découvert, comme on l’a pompeusement déclaré1, une grande unité, « un but entièrement neuf et qui n’a « d’analogue nulle part, les éléments complets d’une nouvelle « histoire de l’art dans toutes ses transformations », c’est pure

chimère, à notre avis, et, qui plus est, grande imprudence . Si,

après un choix sévère et un triage rigoureux, deux ou trois salles du nouveau Louvre s’étaient un jour trouvées garnies d’objets d’une exquise finesse, d’une évidente rareté et d’une valeur incontestable, la critique aurait mis bas les armes . ; mais on a

voulu faire un grand coup de théâtre, inaugurer un grand Musée, le plus grand qu'on eût encore vu, le décorer du nom du souverain et démontrer par chiffres aux contribuables qu’ils en avaient pour leur argent » (p. 167).

L'idée de transformer la collection Campana en Musée d'études est absolument repoussée par "Vitet : « Etrange prétention que d’enseigner l’histoire de l’art à coup de médiocrités ! Point de chronologie de l’art sans grands jalons, sans points fixes, qui permettent de s’orienter. Avant tout, des chefs-d’œuvre, les chefs-d’œuvre de chaque époque, puis, dans les rangs secondaires, des œuvres d’une authenticité certaine... Voyez cette Madone cataloguée sous le n° 90 : ce n’est pas une Vierge archaïque, c’est de la peinture barbare, une œuvre humiliante pour l’époque qui l’a vue naître. Pourquoi donc est-il là, ce tableau?

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