‹ Esquisse d'une histoire de la collection CampanaChapitre 40 sur 55 · Dans la Notice de Desjardins · texte numérisé non relu

Dans la Notice de Desjardins

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Parce qu’il est daté, parce qu'il porte le millésime de 1454, précieuse aubaine pour une collection qui veut être avant tout historique. Mais ceux qui liront cette date, quelle leçon voulez-vous qu’ils en tirent? Votre tableau daté n’est que l’œuvre informe de quelque obscur retardataire. Que vient-il faire ici? Troubler les idées acquises au lieu de les clarifier. Le seul trait de lumière qu’il nous donne, c’est qu’on trouve de mauvais peintres dans tous les siècles, même au xv°. Est-il besoin d’un Musée historique pour découvrir cette nouveauté-là? » (p. 183).

On aurait pu répondre à Vitet qu’à disperser ces œuvres de troisième ordre dans les Musées de province, on leur enlèverait encore le peu de signification qu’elles pourraient avoir réunies, et que, par suite, le remède qu’il proposait était encore pire que le mal.

Si la collection Campana, continue Vitet, doit être soumise à un « triage sévère », il faut se garder de se montrer trop rigoureux. « Maintenant que le mal est fait et qu’on entre un peu lard dans une voie nouvelle, nous ne craignons qu’une chose, c’est qu’on s’y lance trop avant. Telle est l’histoire des réactions. Nous ne voudrions pas qu’au Louvre on prît trop vivement le contrepied du Palais de l’Industrie, que de peur de trop réunir on croie devoir trop disperser. Conserver, sans en rien distraire, dans sa soi-disant unité, comme une sorte d’arche sainte, la collection tout entière, était peu raisonnable; mais l’égrener pièce à pièce, la dissoudre, la fondre, ne pas lui laisser un corps et n’en conserver que des membres épars, ne serait-ce pas un excès opposé? Sans être un tout indivisible, cette galerie, surtout dans quelquesunes de ses parties, a un genre d’individualité, unité moins fastueuse que celle qu’on rêvait pour elle, unité de caractère et de provenance seulement, mais qu’il serait fâcheux de ne pas respecter à un certain degré. »

L’article de Vitet — membre de l’Académie française et de l’Académie des Inscriptions — produisit une grande impression

dans le public lettré. Il aurait fallu s’en autoriser pour conserver à la collection une intégrité relative, pour résister à la tendance qui se manifestait déjà au Louvre et qui devait, après dix ans, produire de si funestes effets. Mais Vitet était un orléaniste irréconciliable, ancien député sous Louis-Philippe, ami fidèle de Guizot; ne pouvait-on pas exploiter son article contre le décret de Vichy, qu’il justifiait, et essayer, à ce propos, de faire revenir l’Empereur sur une décision qui froissait tant d’amours-propres? Je ne sais si ce dessein fut conçu par les administrateurs démissionnaires, mais il a évidemment inspiré la réponse de Desjardins à Vitet, réponse dont le titre — Du patriotisme dans les arts — en était certes la plus regrettable maladresse1.

Il y a de très bonnes choses dans ce pamphlet rapidement écrit. Desjardins a raison contre Vitet sur plusieurs points, par exemple lorsqu’il établit le vrai caractère de l’acquisition anglaise, lorsqu’il prouve, chiffres en mains, que le public ne s’est pas détourné du Palais de l’Industrie. Mais on ne peut se défendre d’une impression pénible quand on voit un jeune homme, mieux pourvu d’esprit que de savoir, morigéner Vitet sur un ton de pédagogue et surtout, avec une insistance blessante, l’accuser d’être « l’ami de nos ennemis » et le défenseur aigri d’un régime déchu. « Je m'assure que vous faites mieux, sans le vouloir, les affaires de M. Guédénoff et de M. Robinson que celles des bonnes

gens de Paris . Vous étiez sans doute à Saint-Pétersbourg,

occupé à admirer les trésors de l’Ermitage, lorsque nos travailleurs français se pressaient dans les galeries nationales du Musée Napoléon III . Que voulez-vous, Monsieur? Il faut se rési¬

gner à être de notre pays et à vivre un peu chez nous, avec nos gloires. » Vitet est surtout un homme politique, un homme de parti, mal à l’aise pour parler de ce qui se fait de grand sous un régime qu’il n’aime pas. Enfin, Desjardins lui fait un crime d’avoir obtenu de l’Assemblée Législative, le 2 juillet -1831, une subvention de 18.000 francs à l’ouvrage de Perret sur les Cata-

1. E. Desjardins, Du patriotisme dans les arts, réponse à M. Vitet sur le Musée Napoléon III. Paris, Dentu, 1862, in-8, 55 p.

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combes de Rome, qui est un mauvais livre, et il termine par cette énorme insolence : « J’ose espérer que si la France fait quelque glorieuse acquisition à l’avenir, vous écouterez mieux le conseil des hommes illustres dont j’ai invoqué les noms et qui se joignent à moi pour vous souhaiter, avec plus de raison que l’archevêque de Grenade à Gil Blas, une meilleure fortune, avec un peu plus de goût. »

Misérables inconséquences de la polémique ! Alors que Desjardins reprochait si vertement à Vitet de s’être fait l’écho des critiques venues de l’étranger, c’est par des éloges venus de l’étranger qu’il leur répondait. Le Musée Gampana a été admiré par l’architecte Klenze, par l’archéologue Urlich (sic), par Waagen, par Thomsen, directeur du Musée de Copenhague, par Brunn. « On peut interroger sans crainte M. Tenerani, le grand sculpteur romain, le commandeur P. E. Visconti, commissaire des antiquités, et M. le chevalier De Rossi, aujourd’hui à Paris... Ils savent bien quelle est l’étendue de leur perte, et, si vous ne pouvez vous consoler du prélèvement de la Russie, ils se consolent encore bien moins de l’acquisition de la France. » Desjardins déclare qu’il arrive d’Angleterre, qu’il a vu là Newton, que les Anglais en veulent à cet archéologue de ne pas avoir acquis le Musée Gampana pour eux, que Layard, « qui ne passe pas pour un grand ami de la France », a fait vivement ressortir l’intérêt « artistique et historique à la fois » du Musée Napoléon III. Parmi les témoignages étrangers qu’invoque Desjardins, le plus intéressant est celui de Henzen, dont il publie une lettre datée du 12 août 1862. Henzen, alors secrétaire de l’Institut archéologique de Rome, conseillait de retirer des musées de Paris tout ce qui concernait Part étrusque et italique pour créer, autour du Musée Napoléon III, un musée unique de Part de la Péninsule. « Nous nous étions consolés, écrivait-il, de nous voir ôter le Musée Gampana de Rome, où était sa véritable place, parce que nous avions cru qu’à Paris il formerait un grand centre pour les études archéologiques et y serait en même temps plus à la portée des savants des autres pays ; mais s’il doit être éparpillé d’une

manière aussi douloureuse, il ne reste que d’en plaindre le triste sort. »

La situation avait cela d’étrange que Napoléon III, ayant pris sur lui d’acquérir le Musée Gampana, était blâmé par les adversaires du Musée de l’avoir acquis et blâmé aussi par les admirateurs du Musée pour avoir autorisé qu’on le dispersât. Desjardins parle sans ambages à Vitet de « cette décision malheureuse qui avait pour but de fondre dans les galeries du Louvre et d’éparpiller dans les provinces la riche collection que vous vous donnez la peine d’apprécier, ou plutôt que vous avez pris à tâche de déprécier. » Il insinue d’ailleurs que Vitet a été renseigné par la coterie du Louvre, qui lui a fourni de fausses indications sur le chiffre des entrées. « C’est bien là le langage qui avait été tenu à l’Empereur et la conformité de vos paroles avec les rapports peu officiels qui lui avaient été faits donnerait à croire que vous êtes d’intelligence avec ceux qui avaient essayé de le tromper ». Mais la question n’est pas jugée en dernier ressort et Desjardins en appelle, de Napoléon trompé par Nieuwerkerke, à Napoléon éclairé par lui : « Cet arrêt de fermeture et de dispersion du Musée Napoléon III n’était pas sans appel... L’Empereur, faisant droit aux réclamations du public et mieux informé du nombre des visiteurs... accorda d’abord un sursis de trois mois; il voulut ensuite que la commission qui présidait au partage fût modifiée et qu’on y introduisit M. Flandrin, votre confrère, dont les sympathies pour le Musée Napoléon III étaient bien connues. Dernièrement enfin — votre article était déjà sous presse — l’Empereur est venu lui-même au Palais de l’Industrie et a déclaré que toute décision relative à l’avenir de la collection serait suspendue jusqu’à ce que l’Académie des Beaux-Arts et l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres eussent été saisies de cette affaire par M. de Nieuwerkerke lui-même. » Cela n’était pas tout à fait exact; le décret de Vichy devait être exécuté; mais l’Empereur, très sollicité par les amis de Mme Cornu, avait décidé que la répartition du Musée entre Paris et la province s’effectuerait sous le contrôle de deux corps savants. En outre, le 15 août, il

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avait nommé Sébastien Cornu officier de la Légion d’honneur et Clément chevalier; on pouvait donc croire qu'un revirement partiel s’était opéré dans son esprit.

Vitet répondit dans la Revue des Deux-Mondes du 1er octobre. Il se plaignit d’abord, non sans raison, du ton de la brochure de Desjardins. « Je suis personnellement attaqué avec un défaut de mesure qui m’engagerait au silence, si j’étais bien certain que mon silence ne fût qu’imputé au dédain ». 11 rappela à l’auteur qu’il ne l’avait pas nommé, qu’il n’avait pas signalé les erreurs de sa Notice , alors que « le zèle imprudent et l’enthousiasme sans réserve » dont elle témoigne, « ont lait plus de tort au Musée Napoléon III que ses détracteurs les plus sévères ». L’accusation de complicité avec le Louvre le faisait sourire : « Nous comprenez, quelle fortune, si l’on pouvait établir que le Louvre est en intelligence avec les vieux partis! » Et il conclut par cette phrase qui résume une fois de plus son sentiment (p. 751) : « Qu’au lieu de doter Paris de deux Musées incomplets qui se jalouseront sans se porter secours, on en fasse un de premier ordre; qu’on transporte franchement au Louvre, où l’espace ne doit pas manquer, quoi qu’on dise, après tant de constructions nouvelles, tout ce que la collection Campana renferme de précieux et d’exquis, surtout dans ses séries antiques, afin de porter d’un seul coup notre Musée français au plus haut degré de splendeur! »

Desjardins, dont j’ai été l’élève et l’ami, ne m’a jamais parlé de sa juvénile brochure; je ne l’ai pas trouvée à la bibliothèque de l’Institut, mais seulement à la Bibliothèque Nationale, à laquelle rien n’échappe; sans doute l’auteur avait regretté luimême, à la réflexion, d’avoir incriminé le patriotisme d’un contradicteur. Depuis quelques années, ce genre de polémique est devenu monnaie courante et les honnêtes gens, qui s’en attristent, n’y font plus guère attention; en 1862, on n’avait pas encore abusé de ces armes empoisonnées; elles blessaient, mais se retournaient déjà contre ceux qui avaient l’imprudence de s’en

servir.

La résolution qu’avait prise l’Empereur de soumettre les choix de la commission aux Académies des Beaux-Arts et des Inscriptions fut connue dans les premiers jours de septembre. Le vénérable Ingres, alors âgé de 8U ans, écrivit aussitôt à ses confrères une lettre qui fut rendue publique, pour protester contre la dispersion du Musée Campana. Ingres était sénateur ; il avait connu Napoléon Ier; il était, malgré le romantisme, et surtout depuis la débâcle du romantisme, l’artiste le plus célèbre de l’Europe. Son opinion eût fait sans doute beaucoup d’impression sur Napoléon III s’il l’avait exprimée avec plus de mesure et si le fait qu’il était le maître et l’ami de Sébastien Cornu n’en eût rendu la spontanéité un peu suspecte.

Voici cette lettre :

Meung, 8 septembre 1862.

Monsieur le Président, Messieurs et chers collègues,

Quoique éloigné de vous en ce moment, je prends toujours un vif intérêt aux ravaux de l’Institut, et l’objet important qui va l’occuper me presse d’accourir au secours de l’art que vous allez défendre et de joindre ma voix aux vôtres pour soutenir l’honneur de l’Académie. 11 s’agit du Musée Campana, de cette collection déjà sanctionnée depuis bien des années par l’admiration des artistes et des archéologues les plus distingués de l’Italie, de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France.

Il me paraît impossible de diviser cette collection et je crois, Messieurs, que cette pensée sera la vôtre et que votre autorité sera respectée, quoiqu’on ait qualifié notre Académie de coterie incapable de juger les arts et à laquelle on doive préférer des lumières individuelles.

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On assure que i’on veut séparer, démembrer, détruire enfin ce Musée, et, peut-on le croire? l’administration des Musées Impériaux elle-même méconnaît, conteste sa valeur.

Nous savons par expérience, Messieurs, comment les œuvres d’art sont traitées au Louvre, et malgré les lumières qui les entourent, les maladresses désastreuses dont elles sont victimes! Cela suffit pour apprécier les soins éclairés et l’amour de ceux auxquels elles sont confiées; et je ne veux pas rappeler ici nos regrets et notre étonnement.

Mais lorsqu’un jugement erroné ou des amours-propres mesquins veulent anéantir une œuvre de cette importance, pour faire triompher des intérêts partiaux ou erronés (sic), il est de notre devoir de dire notre pensée tout entière et de sauver, s’il se peut, un musée justement célèbre.

Ingres.

Dans cette lettre mal composée et encore plus mal écrite, Ingres faisait allusion aux polémiques violentes qu’avait déchaînées la restauration des Rubens de la galerie Médicis, faite par ordre de Villot, le conservateur des peintures; Villot, désavoué, avait été éloigné de son département' et remplacé par Reiset;mais on continuait à reprocher au Louvre de prétendus actes de vandalisme qui étaient surtout, en réalité, des mesures de conservation et de nettoyage. Villot, le meilleur fonctionnaire qu’ait eu, jusqu’à nos jours, le département de la peinture du Louvre, auteur de catalogues dont aucun Musée d’Europe ne possédait alors l’équivalent, que tous ces Musées ont imités depuis, fut sacrifié à d’injustes criailleries par une administration qui n’osa pas le défendre, mais que l’on ne persista pas moins à solidariser avec lui.

L’Académie des Beaux-Arts avait depuis peu, pour secrétaire perpétuel, un archéologue ambitieux et remuant, Charles-Ernest Beulé. Tout lui avait réussi jusque-là et il se croyait appelé à s’élever encore. Pour l’instant, il voulait être sénateur et rêvait

t. Il fut nommé secrétaire-général du Musée et conserva son traitement (1er avril 1861). Fréd. Villot, né à Liège en 1809, était conservateur des peintures du Louvre depuis le 1er mars 1848. Il fut vice-président du Conservatoire le 31 décembre 1867, président le 5 septembre 1870 et reprit les fonctions de secrétaire-général le 1er février 1874. Il est mort le 27 mai 1875.

de remplacer Nieuwerkerke à la direction des Beaux-Arts. Aussi fut-il des premiers à prendre parti contre les prétentions du Louvre et à exciter ses confrères de l’Académie contre la commission, présidée par Nieuwerkerke, qui devait répartir la collection Campana entre le Louvre et les musées de province. Ces manœuvres n’échappaient pas au surintendant et le mettaient de méchante humeur. Il en donna la preuve dans la réponse très vive qu’il adressa à Ingres et qui fut publiée, par Y Opinion nationale , le 26 octobre 1862.

Palais du Louvre, le 11 octobre 1862.

Monsieur et cher Confrère,

J'ai lu, avec autant d’étonnement que de regrets, votre lettre adressée, pendant mon absence, au président de l’Académie des Beaux-Arts, et dont les passages les plus acerbes ont été insérés dans la Correspondance littéraire du 25 septembre dernier.

Vous témoignez une vive inquiétude de voir disperser la collection Campana ; et dans la crainte qu’il n’en soit distrait le moindre des objets dont elle se compose, fût-il maintes fois répété, fût-i! d’un intérêt nul, fût-il même une imitation moderne, tous les moyens vous semblent bons pour conjurer ce que vous appelez un irréparable malheur, une atteinte aux plus chers intérêts de l’art, et vous en arrivez à traiter d’une façon inqualifiable l’administration que j’ai l’honneur de diriger depuis treize ans.

Votre âge, votre talent, tant de choses que je respecte en vous, et l’éducation que j’ai reçue, m'imposent de répondre avec réserve aux assertions non fondées que vous mettez en avant; mais je tiens à vous éclairer sur le véritable état de la question.

Vous semblez ignorer, Monsieur et cher Confrère, que j’ai été un des plus ardents promoteurs de l’acquisition des collections Campana, et que du jour où j’ai su qu’elles étaient à vendre, autorisé par ma situation de directeur général des Musées Impériaux, j’ai supplié l’Empereur, jusqu’à le fatiguer de ma persévérance, de doter le Louvre des immenses trésors qu’elles contenaient!.

Quand je fus envoyé à Rome par Sa Majesté pour prendre possession de ces

I. C’est le seul renseignement que nous possédions à cet égard; mais Nieuwerkerke n’était pas homme à mentir et, jusqu’à preuve du contraire, il faut le croire.

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collections, mon premier soin, après les avoir scrupuleusement examinées i, fut d’écrire à l’Empereur qu’elles étaient admirables et qu’elles dépassaient toutes mes espérances. M. Desjardins, dans sa brochure, veut bien reconnaître que ce sont mes expressions.

La volonté de l’Empereur, alors exprimée de la manière la plus nette, et qui n’a jamais varié depuis, était que ces collections vinssent enrichir celles de notre Louvre, afin qu’elles se complétassent les unes par les autres, comme cela avait eu lieu déjà pour les nombreuses acquisitions, pour les legs ou les dons importants faits sous son règne.

Dans quel but aurais-je donc, ainsi qu’on m’eu accuse, cherché à amoindrir l’importance du Musée Campana ou à démembrer des collections dont je désirais l’acquisition si vivement et depuis si longtemps? Serait-ce parce que le Louvre manque de place pour les recevoir? Mais, Monsieur et cher Confrère, n’avez-vous donc pas compris que c’était un des prétextes spécieux auxquels avaient recours ceux qui voyaient avec tant de regrets leur échapper une administration lucrative, assurément, que de provisoire ils espéraient bien rendre définitive? Rassurez-vous : la place ne manque pas dans les nouvelles constructions du Louvre; d’immenses galeries ont été ajoutées à celles déjà si nombreuses de notre magnifique Musée, et leur habile architecte, notre confrère M. Leluel, pourra vous affirmer que ces galeries peuvent contenir, sans rien dissimuler au public, non seulement la collection Campana tout entière, mais encore d’autres tout aussi importantes, s’il nous était donné de pouvoir les acquérir; car les éléments d’une histoire complète de l’art, que l’on prétend trouver dans le Musée Campana, n’existent pas plus là qu’ailleurs, et la réunion de cette collection à celles du Louvre sera incontestablement un acheminement vers ce résultat désiré. 11 était donc inutile de faire tant d’efforts d’imagination pour trouver un local distinct et séparé que l’on pût affecter à la collection Campana. N’avait-on pas pensé à la reléguer près de l’École de Médecine, à la place du Musée Dupuylren, ou au marché de la Vallée, en remplaçant cette halle par un palais? Enfin, on l’eût trouvée bien placée partout, excepté au Louvre.

On a été jusqu’à dire qu'on ne la verrait pas entrer sans danger dans cet établissement, où d’ailleurs elle serait enfouie et perdue pour l’étude. Mais depuis quand méconnaît-on l’hospitalité du Louvre, la plus large qui soit dans tous les musées du monde? En connaissez-vous où le public entre tous les jours avec plus de liberté, où des facilités plus grandes soient données aux savants, aux artistes et aux industriels?

Les produits français exposés à Londres cette année sont une preuve de ce

1. Ceci n’est pas un mensonge, mais une exagération qui y ressemble beaucoup. Nieuwerkerke ne passa que quelques jours à Rome,

que j’avance, car les fondeurs, les potiers et tant d’autres fabricants ont eu le bon goût de choisir leurs modèles dans nos galeries des Antiques ou dans celles contenant des objets de la Renaissance,

Revenons, Monsieur et cher Confrère, à ce que vous appelez le démembrement de la Collection Campana. Vous avez donc oublié qu’en demandant au Corps législatif les 4.800.000 francs destinés à l’acquisition et au transport de cette collection, le gouvernement s’était préalablement engagé à ce que les différents musées des départements eussent part au trop-plein du Musée Campana? Il devenait donc nécessaire de faire des choix; aussi, sur l’ordre de l’Empereur, S. Exc. M. le Ministre d’État ncmma-t-il une commission composée de ( suivent les noms et les qualités des membres). M. Darcel (Alfred), attaché à la conservation du Louvre, remplissait les fonctions de secrétaire.

Cette commission, composée d’hommes parfaitement compétents, fit pendant cinquante-trois jours un travail consciencieux, dont le résultat fut soumis à l’Empereur qui, par un dernier scrupule, pensa qu’il serait utile, avant de donner sa sanction à cette répartition, de prendre l’avis de l’Académie des Beaux- Arts et de celle des Inscriptions et Belles-Lettres, afin que, si quelques objets dignes du Louvre avaient, par hasard, échappé à l’attention de la commission, elles se chargeassent de les signaler.

Voilà, Monsieur et cher Confrère, quel a été le résultat de la visite de l’Empereur au Palais de l’Industrie, et de quelque manière qu’on ait voulu la commenter, l’expliquer, elle n’en a pas eu d’autre.

Je m’en rapporte assez à votre loyauté pour être convaincu que, si vous aviez pris la peine de venir examiner les choix de la commission, vous leur auriez donné votre assentiment. Mais vous vous serez laissé impressionner par des personnes intéressées à faire courir les bruits les plus mensongers. Ce serait à croire qu’elles ont dicté votre lettre, tant j’y retrouve leur malveillance; car, depuis que l’Empereur a lait connaître officiellement par le Moniteur la destination de ce Musée, auquel il voulait bien donner son nom, une quantité de journaux français et étrangers répètent chaque jour les réclames, les calomnies, les injures de ces mêmes personnes, déçues dans leurs espérances.

Veuillez, Monsieur et cher Confrère, agréer l’expression de ma haute considération.

Comte de Nieuwerkerke,

Membre de l'Institut, directeur général des Musées Impériaux.

11 y a, dans cette lettre, des insinuations injurieuses à l’adresse de MM. Cornu, Clément et Saglio, chargés, à titre provisoire, de l’administration du Musée Campana. Comme Desjardins avait accusé Yitet d’être le porte-parole de la cabale du Louvre, Nieu-

vverkerke accusait Ingres d’être celui de la cabale opposée. On ne pouvait en rester là. Aussi, le 31 octobre, MM. Cornu, Clément et Saglio envoyèrent-ils un huissier à Y Opinion Nationale et, usant du droit consacré par la loi de 1822, firent insérer dans ce journal, qui avait inséré la lettre de Nieuwerkerke, une longue réponse datée du 29 octobre1.

Je ne transcrirai pas la première partie de cette lettre, qui est un historique du Musée Campana, ni la seconde qui contient des arguments, déjà reproduits plus haut, en faveur de la création d’un Musée-École, d’un South-Kensington français. Voici la fin de la lettre :

La Commission nommée pour séparer et répartir les doubles fit son travail. L’Empereur a voulu qu’il fût révisé par l’Académie des Inscriptions et par l’Académie des Beaux-Arts, dont la compétence ne sera révoquée en doute par personne. De semblables juges s’opposeraient certainement, s’il y avait lieu, à la dispersion d’un ensemble si précieux à tant de titres...

Initiative unique, personnelle de l’Empereur dans l’achat du Musée, désir formulé par la presse et par l’opinion publique de la création d’un Musée d’enseignement pratique à Paris, où viennent étudier tant d’artistes et d’industriels des départements (ce désir a été partagé et exprimé par nous); démission donnée par M. Cornu plus d’un mois avant la fermeture de l’Exposition, qui devait avoir lieu le 31 août et que l’Empereur a prorogée; refus de l'administration du Louvre de faire le récolement et de donner reçu du Musée avant la cessation des pouvoirs de M. Clément, voilà les faits que nous avions à établir dans toute leur sincérité.

Quant aux imputations calomnieuses contenues dans la lettre, nous passons. Nous avons agi au grand jour, sous les yeux du public; le public nous jugera, comme il jugera la réponse adressée au grand peintre qui illustre l’art français depuis soixante ans.

Post-scriptum. — M. Léon Renier, étant en mission scientifique à Rome, n’a pu joindre sa signature à la nôtre, ce qu’il eût fait sans doute, car il ne s’est jamais séparé de l’administration provisoire du musée Napoléon III.

Séb. Cornu, Ch. Clément, E. Saglio.

Le « grand peintre » n’écrivit plus rien, niais il continua la lutte contre Nieuwerkerke auprès de ses confrères de l’Académie.

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