Florid. II, p. 123 : Bip
en un temps où les légions régnaient, puisqu'elles faisaient et défaisaient les empereurs, où le droit des armes primait tout, qu'étaient-ce que ces proconsulats désarmés que Tacite appelle des jurisdictiones , en face de ces lieutenants militaires ?
En ce qui touche proprement la province d'Afrique, et dans l'organisation exceptionnelle que lui avait donnée Caligula, quel privilège était-ce pour le légat de Numidie que de pouvoir entrer en armes sur le territoire même qu'administrait directement le proconsul ! Plus tard , les choses changeront : la Numidie sera séparée formellement de la province d'Afrique ; mais ce sera, encore, un légat de Numidie, Gapellien, qui, n'y regardant pas de si près, et, lui aussi, passant son Rubicon, franchira, à la tête de sa légion, les limites de sa province, viendra battre le proconsul proclamé empereur, le vieux Gordien , et débarrassera de ce prétendant du Sénat son maître, le Goth Maximin '. On le voit, les précautions de Caligula, longtemps maintenues par ses successeurs, étaient donc assez naturelles dans ce premier âge de l'empire où la loi était plus respectée qu'à l'époque d'un Maximin. L'empereur avait bien su ce qu'il faisait, alors qu'il autorisait son légat, en vertu de ce nouveau titre de commandant des forces d'Afrique , à pénétrer sur le territoire du proconsul, à agir en toute indépendance, à se mouvoir en toute liberté, partout où il croirait avoir besoin de faire marcher ses troupes. La hmite, ce semble, était large. Que le lieutenant du prince fît tourner cette plénitude d'attributions au plus grand bien de la province proconsulaire, qu'en y faisant circuler ses troupes il assurât la sécurité de cette nombreuse et riche population des colons, ou qu'il employât ses soldats à construire et à réparer ces grands ouvrages
1. Voir ma thèse latine : De urbe Lambœse et de legioiie tertia Augusta.
qui ont illustré les légions romaines : cela va sans dire ; mais c'était là le moindre souci de l'empereur; aussi bien le proconsul, pourvu des troupes nécessaires, eût pu tout cela, comme le légat. Ce que le prince ne voulait pas, c'est qu'un sénateur considérable, un proconsul cher au sénat qui l'avait nommé, et peut-être à la province qu'il administrait, conservât cette puissance terrible sous l'empire, une légion. Il voulait qu'il fût là, honoré mais impuissant, sous l'œil fidèle et vigilant du légat. L'empereur ne voulait pas de Gordiens, et c'est pour cela qu'il lui fallait des Gapelliens.
Les légats d'ailleurs usaient fort, même en dehors de toute arrière-pensée politique, des droits illimités qui leur avaient été attribués ; nous les voyons , dans les inscriptions, entreprendre^ hors de leur domaine propre de Numidie , des œuvres toutes désintéressées et de grands travaux d'utilité publique. En l'an 124 , par exemple, l'empereur Hadrien fait paver la grande voie qui menait de Garthage à Théveste » ; et c'est le légat impérial, commandant de la 3^ légion, qui fait exécuter, par les bras de ses légionnaires, cet ouvrage considérable, dont le monument relate la longueur officielle; c'est le légat qui figure sur l'inscription, laquelle ne mentionne même pas le proconsul. Or Garthage est la capitale de la province d'Afrique, et Théveste est à la limite même de la Numidie : cet ouvrage intéressait donc presque exclusivement la province proconsulaire. En toute autre province, le légat impérial n'aurait point eu le droit d'accomplir ces travaux même tout pacifiques; il fallait, pour qu'il lui fût permis et possible d'entreprendre une pareille campagne, si inoffensive qu'elle pût être, pour que la chose fût légale, que la Numidie fît partie de la province d'Afrique.