‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 106 sur 156 · DuvejTier, Les Touareg, p. 253. Voir ma thèse latine · texte numérisé non relu

DuvejTier, Les Touareg, p. 253. Voir ma thèse latine

traits perçants et d'un seul coup de pinceau tous ces faits un peu minutieux et déchiffrés l'un après l'autre par la science pénétrante de l'archéologue ! Je me résume en quelques mots : qu'il y ait eu, dans le commandement d'une armée par un sénateur, une exception aux lois constitutionnelles imposées à l'empire par le premier des empereurs, cela est certain, et cette anomalie se prolongea pendant les règnes d'Auguste et de Tibère. Auguste ne l'avait pas seulement tolérée : il l'avait comme introduite lui-même, et à dessein, alors que, reprenant la Numidie au roi Juba, il l'incorporait à la province d'Afrique, y maintenait une armée dont la présence y était en effet nécessaire, et en laissait le commandement extraordinaire au proconsul. Auguste, dans tout le prestige du principat naissant, le pouvait faire impunément. Le redouté Tibère fut à ce point, lui aussi, sûr de son autorité, qu'il prolongea, pendant plusieurs années consécutives, les pouvoirs de plus d'un proconsul d'Afrique. Galigula, le premier, eut peur, et cela, non pas seulement du proconsul d'Afrique, mais du personnage même qui l'était à son avènement, de Silanus ; et il introduisit, dans l'organisation de la grande province jusque-là sénatoriale, la modification curieuse et considérable sur laquelle nous avons longuement insisté. Il imagina ce dualisme savant, qui durera longtemps encore; il plaça, en face l'une de l'autre, ces deux autorités rivales et jalouses, l'autorité civile et l'autorité militaire; l'une, armée, ambitieuse, encouragée et patronnée ; l'autre, amoindrie , abandonnée, suspectée, et, par-dessus tout, désarmée ; il organisa le conflit ; il emmêla les attributions et les droits ; mais le conflit, que déplore éloquemment Tacite, ne profita qu'au légat impérial ; c'est lui dont une ambition naturelle et la protection du prince agrandirent rapidement la situation et l'influence. Les proconsuls continuèrent à être

choisis parmi les personnages les plus considérables; mais leur autorité baissa de jour en jour , à mesure que montait celle du légat, et Tacite nous les montre, par un de ces traits énergiques qui lui sont familiers, désormais préoccupés non pas tant d'agir que de vivre.

J'ai cité plus haut, en devançant la suite des années, l'exemple des Gordiens ; j'ai montré le rôle que joua dans cette . affaire le légat impérial , accourant de Numidie à la tête de l'armée d'Afrique, et écrasant de ses vieilles troupes aguerries les bataillons improvisés du proconsul proclamé malgré lui empereur. Mais il y a, sans attendre ces années un peu reculées de l'empire, et dès la mort de Néron, une scène bien frappante au 4® livre des Histoires, et qui jette bien du jour sur ce duel inégal du légat de Numidie et du proconsul d'Afrique. C'est tout un drame politique, et qui montre bien ce qu'était devenue en quelques années cette précaire existence du proconsul, et ce que, grâce aux agitations de cette époque, osait en faire le légat.

On est aux premières heures du règne de Vespasien : Lucius Pison est proconsul d'Afrique ; le légat de Numidie, chargé du commandement de la légion, est un jeune officier, Yalerius Festus, grisé de sa rapide fortune, et d'une ambition démesurée. Le malheur est qu'il est parent de Vitellius, et cette parenté l'inquiète; comment se la faire pardonner du nouveau maître ? La province ainsi que les troupes étaient hostiles à Vespasien. De plus, quelques ViteUiens qui s'étaient enfuis de Rome montraient au proconsul d'Afrique les Gaules hésitantes, la Germanie toute prête, les dangers qu'il courait luimême; mieux valait une guerre déclarée qu'une paix suspecte. En effet le bruit se répandait à Rome que l'Afrique s'était soulevée, et que le proconsul était à la tête du mouvement. Pison n'était rien moins qu'un esprit turbulent: mais tout favorisait ces rumeurs. On

était en hiver, et, l'état de la mer arrêtant la navigation, le peuple qui, en fait de politique, n'avait qu'un souci, celui de son pain, et qui l'achetait au jour le jour, s'imagina que les côtes d'Afrique étaient fermées, les convois retenus par le proconsul, et, comme il le craignait, il le crut. Les Yitelliens d'ailleurs accréditaient ces bruits, leurs espérances survivant à leur défaite; et les vainqueurs eux-mêmes accueillaient volontiers la perspective flatteuse d'une nouvelle guerre, comme si elle eût pu satisfaire d'insatiables convoitises que n'avait pu assouvir leur récent triomphe '.

Cependant l'actif et avisé Mucien avait dépêché en Afrique un centurion chargé de sonder le proconsul , et surtout de tâter le terrain : c'était précisément un des assassins de Glodius Macer. Mais le centurion fut prévenu par un émissaire Vitellien, lequel, favorisé par une traversée heureuse, arrive le premier et peut impunément répandre la nouvelle que l'envoyé de Mucien vient assassiner le proconsul, que le cousin et gendre de ce dernier, Galerianus, est déjà mort; que, partant, Pison ne peut plus se sauver que par un coup d'audace. Deux voies lui sont ouvertes : ou bien prendre aussitôt les armes, ou bien gagner la Gaule par mer et s'offrir pour chef aux armées Vitelliennes. Le proconsul resta froid à ces ouvertures.

Cependant l'envoyé de Mucien était débarqué à Carthage, et, à la surprise de tout le monde, il proclamait publiquement le nom du proconsul, le saluait des plus heureux présages, et provoquait partout les vœux et les acclamations dont on célèbre l'avènement des princes. La foule, toujours crédule, se précipite sur le forum, et réclame le proconsul ; par instinct de flatterie et par légèreté, elle remplit la ville de sa joie et de son enthou-

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