‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 126 sur 156 · Bossuet · texte numérisé non relu

Bossuet

SOUS ses lois, opéra dans l'administration des modifications considérables. C'est de lui que date, par exemple, l'institution des correcteurs, correctores, des différentes régions de l'Italie ; Aurélien trouvait l'Italie véritablement désolée; la mollesse de Gallien, la révolte d'Auréolus, les incursions de barbares qui s'avançaient jusqu'à Fano, avaient profondément troublé et ébranlé cette contrée malheureuse. Aurélien voulut remédier à ce déplorable état de choses et corriger une situation presque désespérée en donnant à l'administration du pays une forme complètement nouvelle. Il le divisa donc en un certain nombre de districts, de régions, de gouvernements déterminés, à la tête desquels il plaça, non pas un gouverneur légat ou proconsul, non pas proprement un praeses, — le légitime orgueil de l'Itahe n'eût pas accepté cette sorte de réduction en province — mais un fonctionnaire spécial, un corrêctor^ c'est-à-dire un administrateur revêtu d'un titre qui n'était usité que dans les pays autonomes.

En même temps, il restaurait la monnaie de l'empire grandement altérée, et qui avait perdu peu à peu sa véritable valeur. Il semblerait donc naturel que ce redresseur énergique, cet homme de discipline, qui rétablit, comme dit Bossue! , les affaires de l'empire, eût étendu sa réforme administrative, sinon à toutes les provinces, du moins à quelques-unes, et notamment à celles d'Afrique.

Ce qui est certain, c'est que, vers le milieu du troisième siècle, apparaissent, à travers la confusion de ces années troublées, des modifications importantes dans la constitution de l'empire. Les empereurs, surtout les mauvais, or l'histoire peut compter ceux qui ne le sont pas, se sentent de plus en plus tremblants sur ce trône que tout menace et que rien de solide ne soutient. Ils redoutent ces grandes et nobles familles, où se recrutent les com-

pétiteurs ambitieux, même les rivaux involontaires ; ils prennent en méfiance et en haine ces personnages considérables , ces fonctionnaires sénatoriaux que leur mérite met en lumière et que la faveur ou le caprice des troupes élève en un instant sur le pavois ; et tous les princes, depuis longtemps, tendent à dépouiller ce qui reste de noblesse , même abâtardie , et d'aristocratie pourtant bien équivoque, d'un dernier privilège et d'un dernier honneur, les commandements militaires; à la tête des armées ils aiment à placer des hommes sans grande consistance, de simples chevaliers, quelque centurion parvenu, ce qu'on appelle des officiers de fortune. Tous les despotes ombrageux ne pratiquent-ils pas le même système ? Louvois et Louis XIV ne pencherontils pas dans le même sens?

Gallien, le premier, à ce qu'il semble^ rompant officiellement avec le passé, établit qu'un sénateur ne pourrait plus désormais, à aucun titre, exercer de commandement militaire. Les sénateurs devraient rester à Rome et seraient réduits dorénavant à des emplois purement civils. A partir de son règne en effet, les légions cessent d'avoir à leur tête un légat impérial propréteur ; il n'y a plus de légat légionnaire : le légat a pour successeur, et successeur par là même amoindri , un des officiers qui étaient placés sous ses ordres. Le préfet de la cavalerie de la légion , simple chevalier, modeste vir egregnis , monte en effet en grade et prend une tout autre importance. Un commandement de cavalerie a toujours passé, dans la hiérarchie militaire romaine, pour supérieur à un commandement d'infanterie ; en vertu de cette vieille préséance, le préfet de la cavalerie passe par-dessus la tête des tribuns commandants de cohortes, et devient le chef de la légion. Le titre de praefectus legionis, qui, dans son raccourci bien connu, désignait le chef des cavahers légionnaires, prend un sens bien plus étendu,

et désigne désormais le commandant en chef de la légion tout entière.

Aurélien conserva et même compléta la réforme que Gallien avait introduite dans l'organisation de l'armée ; en même temps qu'il remaniait le système administratif de l'Italie, il modifia sans doute et amoindrit les attributions des gouverneurs de provinces. Il est certain que la réunion des pouvoirs administratifs et militaires , la concentration d'une double autorité dans des mains à la fois puissantes et facilement audacieuses, était pour les empereurs un danger incessant, une perpétuelle menace, à une époque où, sinon chaque journée, chaque province du moins et chaque corps d'armée proclamait un nouveau César, et où tout gouverneur, disposant de quelque légion, n'avait qu'à vouloir, ou bien même n'avait qu'à céder pour devenir Auguste, ne fûtce que pendant vingt-quatre heures, et se mettre en marche sur Rome. Il semble donc très-vraisemblable qu'un prince, qui avait eu tant à lutter pour réduire à l'obéissance les différentes parties de l'empire, ait introduit dans l'administration des provinces une organisation qui divisait nettement les pouvoirs et séparait le commandement militaire du gouvernement civil ; et que, par surcroît de méfiance et de précautions politiques, il ait encore confié ces emplois civils amoindris à des personnages subalternes, dont l'importance ni l'ambition ne pouvaient être périlleuses. Gallien avait fait tomber à de simples prsefecti le commandement de ce grand corps d'armée national , la légion ; Aurélien confia l'administration civile à des prœsides-chevaliers \

1. Des institutions semblables apparaissent à la même époque dans d'autres provinces que l'Afrique. Il y a des prœsides en Carie, en Norique, en Tarraconaise, en Lusitanie (Or. 1064, 5259, 5260, 3764) dans la provincia insularum (1 059) ; dans les Alpes Cottiennes (3803) en Sardaigne (5556) ; et cela, du règne de Carus à celui de Constantin dans beaucoup de petites provinces, le prises se retrouve beaucoup plus tard.

J'ajoute une observation importante; le légat impérial qui commandait une légion, avait en même temps sous ses ordres toutes les troupes auxiliaires qui flanquaient cette légion et qui garnissaient la province ; c'était comme le général d'une brigade ou d'une division dont la légion était le noyau et constituait le corps principal. Il y a plus, le légat, chargé du commandement de la légion 3^ Augusta et gouverneur de Numidie, avait été le commandant supérieur de toutes les forces romaines disséminées dans le Nord de l'Afrique. Le nouveau commandant de légion, le prœfectus, n'est plus qu'une façon de colonel, et n'a d'autorité que sur le corps même à la tête duquel il est placé. Le général commandant en chef de toutes les forces militaires de l'Afrique romaine, ce sera désormais le dux limitis Libyœ, dont l'institution remonte peut-être au règne de Valérien, mais date plutôt, ce semble, des grandes réformes d'Aurélien. A coup sûr se rencontret-il dans la vaste réorganisation que Dioctétien introduisit dans l'empire.

Ce ne sont pas seulement des changements considérables que Dioctétien inaugura dans le gouvernement du monde ; c'est une véritable révolution. « L'empire lui dut sa dernière forme politique et administrative. Adrien, au second siècle de notre ère, avait coordonné, aussi bien qu'on le pouvait alors, les éléments administratifs incomplets et confus, légués par les princes qui s'étaient succédé depuis Auguste; venu à une époque où les pouvoirs publics étaient plus nettement déterminés, où les bases du droit civil universel avaient été posées dans d'admirables travaux juridiques par les princes de la maison de Sévère, Dioclétien reprit l'œuvre au point où l'avait laissée Adrien; il coordonna à son tour et développa les nouveaux éléments accumulés dans la législation. Son vaste travail embrassa tout :

organisation des pouvoirs politiques, organisation des pouvoirs administratifs, organisation de la société ellemême, dans la condition que lui avait créée l'unité *. »

Il y a eu là une véritable destruction du passé , une solution de continuité complète entre le régime des temps nouveaux et celui des siècles précédents; et ce bouleversement du fond même des choses se révèle à la surface en quelque sorte et dans la forme par la disparition de l'ancien vocabulaire politique et par l'introduction d'une nouvelle nomenclature administrative. C'est, nous disait Léon Renier, quelque chose d'à peu près semblable à ce qui s'est passé en France de 1789 à 1800, où la rupture aussi s'est faite et l'abîme grand ouvert entre l'ancien et le nouveau régime, où tout s'est en effet refondu dans le glorieux creuset révolutionnaire, où tout le passé a disparu, choses et mots, institutions et langue politiques, a disparu, dis-je, pour renaître !

L'année 297 a été pour l'Afrique et semble avoir été pour les autres provinces l'ère de ces grands changements.

Une grave insurrection avait éclaté en Afrique ; un certain Julianus, indigène ou romain, l'on ne sait, soutenu de la confédération belliqueuse des Quinquégentiens, se soulève dans le Djurdjura, et la révolte s'étend de toutes parts.

On sait ce que c'était que ces Quinquégentiens si redoutables ; on le sait par l'épigraphie. Ces fiers aïeux de nos Zouaouas d'aujourd'hui avaient déjà plus d'une fois inquiété les dominateurs de l'Afrique. Leur nom figure dans un monument retrouvé par Léon Renier au temple d'Esculape de Lambèse; et ce monument, auquel j'ai déjà fait allusion dans cette étude, est une si intéressante page d'histoire que je ne résiste pas au plaisir de la reproduire ici.

1. Am. Thierry. Tableau de lenipire romain, livre II, cluip. iv.

GETERISQ. DIISDEABVSQ. IMMORTALIB- G. MAGRIN I VSDEGI AN VS V . G- LEG- AVGG. PR- PR-PROV. NVMIDIAEETNO RIGIBAVARIBVSQVIADVNATISIIII REGIBVSINPROV- NVMIDIAMIN RVPERANTPRIMVMINREGIONE MILLEVITANAITERATOINGONFI NIOMAVRETANIAEETNVMIDI

AETERTIOQVE NTANEIS

GENTILIBVSMAV- • • -TANIAEGAE SARIENSISITEMGENTILIBVSFRA XINENSIBVSQVIPROVINGIAM NVMIDIAM VASTABANT GAP TO FAMOSISSIMO DVGE EORVM GAESISFVGATISQVE* .

Cette inscription doit se lire ainsi :

Jovi Optirao Maxinio ceterisque diis deabusque immortalibus. Caius Macrinius Decianus, vir clarissimus, legatus Augustorum duorum pro prœtore provinciarum Numidiœ et Norici ^, Bavaribus, qui adunatis quatuor regibus in provinciam Numidiam inruperant, primum in regione Millevitana, iterato in confinio Mauretaniœ et Numidia?, tertioque Quinquegentaneis gentilibus Mauretaniœ Cœsariensis, item gentilibus Fraxinensibus, qui provinciam Numidiam vastabant, capto famosissimo duce eorum, cœsis fugatisque.

Ces Quinquégentiens de la Maurétanie Césarienne, ces quatre grandes fractions des Bavares, enfin ces tribus de Faraxen qui, sous les ordres de ce chef fameux et poi^ulaire, s'étaient jetés en Numidie, et avaient été battus une première fois dans le pays de Milevum (Mila), puis, sur les confins de la Maurétanie et de la Numidie , auprès de Guiculum (Djemila) , enfin dispersés une

2. Il est évident que G. Macrinius Decianus n'a pu être à la fois ni en même temps gouverneur de la Numidie et du Norique ; l'incompatibilité saute aux yeux. Il est probable que, récemment chargé d'administrer le Tyrol, il n'avait pas encore quitté l'Afrique, lorsquéclata l'insurrection dans le Djurdjura et les Babors. En pareil cas, le gouverneur restait à son poste, et, d'urgence, gardait le commandement. Decianus marcha à l'ennemi et comprima la révolte.

troisième fois et refoulés dans leurs inaccessibles retraites, c'étaient les habitants farouches et rebelles au joug des hauts sommets du Djurdjura et des Babors (Bavarum), les antiques possesseurs de notre Kabyhe si longtemps indomptée, les ancêtres de ces peuples, aussi intelligents que courageux, que nous avons eu tant de peine à soumettre, et que notre domination bienveillante tâche d'apprivoiser peu à peu *.

L'insurrection qui éclata sous Dioclétien dans ces contrées et se propagea dans toute l'Afrique dut paraître grandement redoutable aux maîtres de l'empire, puisque Maximien, dont le domaine comprenait l'Afrique, crut devoir se rendre en personne sur le théâtre de la guerre. Les rhéteurs emphatiques du temps laissent percer ces inquiétudes; furit in viscera sua gens Maurorum, la nation furieuse des Maures déchire ses propres entrailles, disait Glaudius Mamertinus. Maximien pénétra chez les Quinquégentiens, les battit, força Julianus à se donner la mort, et prit contre les rebelles vaincus les plus énergiques mesures. Mamertinus, dans son panégyrique, disait au prince triomphant : « Tu ferocissimos MaUretaniae populos, inaccessis montium jugis et naturali munitione fidentes, expugnasti, recepisti, transtulisti 2 ! »

L'Hercule Auguste châtia cruellement, on le voit, les révoltés qu'il avait soumis : il les refoula, il les transplanta, il les exila de leurs montagnes.

L'expédition achevée, Maximien régla, et sans doute sur place, la situation des vastes régions qu'il venait de pacifier. En consultant, sur la carte de M. de Champlouis, le croquis qui représente l'état de l'Afrique après l'expédition de Maximien, en 297 après J.-C, j'y trouve les divisions pohtiques et administratives que voici :

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