D'Avezac, AMque ancienne, p
de la province de Maurétanie résidera provisoirement
dans la ville de Gésarée. »
On voit où s'arrêtait alors la domination romaine; elle ne dépassait guère Girta, à l'intérieur; à l'ouest, elle n'allait point au delà de notre Cherchell. A vrai dire, l'empereur, en employant avec insistance ce mot de résidence provisoire, entendait bien par là ne point s'en tenir à cette modeste ligne d'occupation ; il comptait la dépasser rapidement et regagner à l'intérieur tout le terrain perdu ; à l'ouest, il plaçait, auprès du détroit de Gibraltar, à Septa, une petite garnison chargée de garder le passage, ainsi qu'une légère escadrille, qui peut-être n'y croisa jamais; il essayait ainsi de montrer encore aux extrémités de l'Occident, auprès de la vieille ville de Tingis, le nom romain et le drapeau de l'empire. La suite du rescrit témoigne de ces projets grandioses et de ces ambitions chimériques qui ne pouvaient plus se réaliser. Le mot d'ordre, la recommandation générale, l'idée fixe qui y dominait, c'est de reconquérir toutes les limites primitives de l'Afrique romaine ; que les duces aillent de l'avant et reprennent les antiques frontières; qu'ils se hâtent de remettre la main sur les postes et sur les burgs, sur les villes fortes et fermées qui étaient occupées par Rome avant les invasions des Maures et des Vandales; aussitôt ces positions reprises, qu'ils remettent en état les tours et les remparts, et qu'ils ôtent à l'ennemi l'envie d'envahir de nouveau les pays rendus par leur courage aux sujets de l'empire !
Le bon vouloir et les nobles desseins ne manquaient pas. L'empereur laissait Bélisaire maître de régler sur place l'effectif de chaque garnison, de chaque corps de troupes et de distribuer ses forces comme Sa Grandeur le trouverait convenable, pour la garde de chaque limite ; mais il croyait devoir lui adresser un certain projet personnel de bataillon de frontière, de smala, comme nous
pourrions dire, et de colonie militaire, et il appelait sur ce projet toute l'attention de son glorieux lieutenant. « Il nous paraît nécessaire que, pour l'organisation des frontières, il soit créé, en sus des troupes mobiles distribuées dans les forts, des troupes spéciales qui puissent défendre et les forts et les places de la frontière, en même temps qu'elles cultiveraient le sol; en sorte que les autres provinciaux, les voyant là, aillent s'y établir aussi. Nous avons organisé un modèle de bataillon de frontière, que nous vous envoyons, afin que sur ce modèle Votre Grandeur en organise de semblables dans les forts et les places qu'elle choisira; de façon cependant que si vous trouvez dans les provinces ou parmi les soldats qu'elles avaient antérieurement, des sujets convenables, vous en formiez un bataillon spécial pour chaque frontière; afin que, s'il y avait quelque mouvement, ces troupes frontières puissent elles-mêmes, sans le secours des troupes mobiles, défendre avec leurs chefs les lieux où elles auront été placées, sans s'éloigner beaucoup de la frontière, ni les troupes, ni leurs chefs. »
Suivaient des recommandations pressantes sur la nécessité d'exercer incessamment les troupes au maniement des armes et aux manœuvres militaires, et de les garder exactement sous les drapeaux; « que les ducs, les tribuns, les bureaux ne se permettent d'en envoyer aucun en congé, de peur qu'en cherchant à en faire profit, ils ne laissent les provinces dégarnies. »
Tous ces efforts d'ailleurs, il faut le reconnaître, dépassèrent le cabinet de l'empereur, et furent suivis d'un vigoureux commencement d'exécution. Procope a raconté, au sixième livre de ses Édifices, les constructions qui s'élevèrent ou se restaurèrent par les ordres et au nom de l'empereur, dans le ressort de la province d'Afrique ; et l'énumération qu'il en fait donne une haute idée des travaux qui furent accompHs. Que s'il y avait
lieu de se méfler des renseignements fournis par un historien courtisan, on ne récusera pas du moins les témoignages des conquérants arabes qui s'accordent à reconnaître quelle résistance et quels obstacles leur opposèrent ces vieilles ruines romaines devenues des forteresses byzantines ; on peut s'en rapporter aussi à la foi de plus d'une inscription ; mais il y a mieux encore que des récits et des textes. Les débris imposants de cette restauration militaire subsistent encore en maint endroit, et disent éloquemment quels restes d'activité, de puissance et de patriotisme animèrent ce glorieux déclin, ou cette renaissance éphémère, et inspirèrent ce grand effort. A Thamugas, non loin de Lambèse, un des points sans cesse menacés, placé aux débouchés mêmes de l'Aurès, existe encore un spécimen complet de ces forteresses byzantines. Yoici la description qu'en fait un officier des plus distingués, M. le capitaine Ragot, qui s'est fort savamment occupé de l'Algérie romaine, et a écrit sur tous ces points les pages les plus intéressantes, chèrement disputées à ses occupations mihtaires et à une cruelle maladie. « L'enceinte et les tours en sont encore debout. La forteresse est de forme rectangulaire; elle mesure à l'intérieur environ 110 mètres de long sur 90 de large. Aux angles et sur chacune des faces s'élève une tour carrée : celles qui sont sur les deux petits côtés présentent des sortes de casemates voûtées. Les murailles ont une hauteur de cinq à six mètres; elles sont formées, à l'intérieur et à l'extérieur, par un mur en pierres de taille superposées. Celles-ci, qui sont de très-grande dimension, proviennent de maisons et de monuments. On y voit des auges, des chambranles de portes, des pierres tumulaires. . . etc. L'agencement de ces matériaux irréguliers a dû exiger beaucoup de soin. Le vide qui existe entre les deux murailles est rempli par des moellons agglutinés avec du ciment. Le tout forme une masse
compacte qui, sur certains points, dépasse deux mètres d'épaisseur. Une seule porte, d'une largeur suffisante pour le passage d'un cavalier, donnait accès dans l'intérieur *. »
Vains efforts!' Lutte impuissante contre une irrémédiable agonie ! Au lendemain même des exploits de Jean Troglita, toutes les tribus indigènes sont à peu près indépendantes, et l'empereur d'Orient ne possède plus au delà de la Méditerranée que quelques cantons de l'Afrique propre, quelques villes qui se défendent comme elles peuvent contre les attaques des Berbères, dont la race s'est reconstituée et a rejoint peu à peu ses lambeaux. Je ne sais plus quel chroniqueur résume l'histoire de cette période en ces tristes et froides annales, dont la sécheresse est bien éloquente : « En 568, Théodore, préfet d'Afrique, est tué par les Maures; en 569, Théoctiste, maître de la milice des provinces africaines, est défait et tué par les Maures ; en 570 , Amabilis, maître de la milice d'Afrique, est tué par les Maures. » En 618, la Tingitane tombe en partie au pouvoir des Goths d'Espagne, qui l'abandonnent bientôt après aux indigènes redevenus définitivement maîtres de leur vieux sol natal; en 646, c'est le gouverneur même d'Afrique, l'exarque, le patrice Grégoire qui, s'appuyant des indigènes, rompait les faibles liens qui attachaient encore l'Afrique à Gonstantinople et se proclamait indépendant.
Un siècle auparavant, Justinien vainqueur célébrait, par la fière inscription que voici, la ruine des Vandales arrachés de l'Afrique, la race entière des Maures anéantie par Solomon, la ville de Theveste reconstruite, et la faveur divine protégeant toutes ces entreprises et bénissant ces temps heureux .
NVTVDIVINOFELICISS • TEMPORIB • PIISSIMOR • DOM INOR • NOSTROR • IVSTINIANI • ET- THEODORAE AVGG- POSTABSGISOSEXAFRIGAVANDALOS EXTINGTAMQVE • FER • SOLOMONEM • GLORIOSISS • ETEXCELL- MAGISTROMILITVM • EX. GONSVL- PRAEFEGT LIBYAE- AG- PATRIGIO- VNIVERSAMMAVRVSIAMGEN TEM PROVI-DEMAEMINENTISSIMIVIRITHE VESTE •A- • VNDAMENT • • AEDIFIG AT AEST •
Cette inscription doit se lire ainsi :
Nutu divino ', felicissimis temporibus piissimorum dominorum nostrorum,
lustiniani et Theodorse Augustorum, post abscisos ex Africa Vandales exstinctamque per Solomonem, gloriosissimo et excellentissimo magistro (sic) militum, ex consule, prœfecto Libyse ac patricio, universam Maurusiam gentem, providentia ejusdem œminentissimi (sic) viri, Theveste civitas a fundamentis sedificata est *.
Les Vandales avaient disparu, mais la race des Maures était debout; aussi bien, Maures et Romains, et les villes reconstruites, et les forteresses réparées, et les campagnes reprises par les peuplades indigènes, tout allait être à la fois englouti sous le flot d'un torrent irrésistible. « Un plus grand mal s'éleva contre l'empire et contre toute la chrétienté. Mahomet s'érigea en prophète parmi les Sarrasins... il soumit en neuf ans toute l'Arabie, de gré ou de force, et jeta les fondements de l'empire des califes... Pendant que les empereurs se consument dans des disputes de religion, et inventent des hérésies, les Sarrasins pénètrent l'empire ; ils occupent la Syrie et la Palestine ; la sainte cité leur est assujettie; la Perse leur est ouverte par ses divisions, et ils
1. Avant le mot nutu, on aperçoit le reste d'une croix effacée par le temps. Remarquer le piissimorum dominorum , dans le sens tout moderne de Sa Majesté très-chrétienne, très-catholique.
2. I. A. 3089. Sur une grande pierre encastrée dans la maçonnerie byzantine, qui forme en partie la porte septentrionale de l'Arc-de- Triomphe.
prennent ce grand royaume sans résistance (637). Ils entrent en Afrique, en état d'en faire bientôt une de leurs provinces (647) : l'île de Chypre leur obéit; et ils joignent, en moins de trente ans, toutes ces conquêtes à celles de Mahomet ^ . »