‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 137 sur 156 · Bossu et. Hist. Universelle · texte numérisé non relu

Bossu et. Hist. Universelle

Peut-être convient-il de faire un rapide retour en arrière, et de retrouver ainsi les principaux points de vue que nous a présentés successivement la route parcourue ?

En prenant possession de l'Afrique, Rome trouvait, je l'ai dit, presque en vue de ses ports de Sicile, au-delà d'une mer dangereuse, mais rapidement traversée, une terre heureuse et riche, un ciel semblable au sien, un superbe et immense domaine, et des espaces comme infinis qui ne se terminaient qu'au désert, et où pourrait immigrer en foule, s'acclimater avec sécurité, se répandre et se développer à l'aise cette robuste et tenace population italienne habituée au plein air de la guerre et de l'agriculture, au grand soleil des plaines romaines, aux pénibles labours, aux rudes travaux de son dieu Mars, et qui même pouvait affronter ce mal des régions chaudes et basses, des pays humides, des terres vierges à défricher, la fièvre elle aussi africaine.

Mais ce n'était point là un continent désert, une contrée vide et grande ouverte, dont Rome pût devenir maîtresse le jour même où elle y poserait le pied, et dont elle pût impunément occuper la vaste étendue, et soumettre, en les parcourant seulement, les profondeurs mystérieuses. Devant elle Rome rencontrait une noble

et vieille race indigène, vaillante dans le combat, laborieuse dans la paix, qui détenait de toute antiquité, depuis les sables voisins de l'Egypte jusqu'aux rivages lointains de la grande mer Atlantique, cette Berbérie féconde, charmante, réchauffée et parée de soleil, où elle semble avoir précédé toute autre famille humaine, et dont elle avait chèrement disputé les rivages, dont elle marchandait les vallées, dont elle fermait opiniâtrement les montagnes non-seulement à la petite colonie grecque qui se contentait des riants alentours de Gyrène, mais à la grande nation phénicienne qui répandait hors de Garthage l'essaim de ses colons-commerçants et de ses laboureurs-financiers , les flottes qui alimentaient ses escales et qui disséminaient toujours plus au loin ses comptoirs et son influence.

Heureuse, cette race autochthone, si elle n'eût pas souffert d'un mal devenu héréditaire, et qui ruinait toute sa force ; si elle eût su demeurer unie contre l'envahisseur étranger, et opposer à ses efforts la résistance commune et l'invincible concorde de tous ses enfants ! Garthage, la première, profita de cette cause de faiblesse ; elle sut aviver habilement ces anciennes querelles nationales, entretenir avec sa perfidie punique ces désaccords qui la sauvaient ; elle s'appuya des uns pour combattre les autres : elle trouva d'abord divisée cette population indigène qu'il lui fallait refouler à grand'peine, et, savamment, elle la divisa plus encore : elle régna.

Mais Rome allait la vaincre avec ses propres armes ; Rome avait bien vite entrevu de quel prix lui serait l'alliance d'un Syphax contre un Massinissa, ou, à défaut de celle-ci, la haine, l'appui, le çof d'un Massinissa contre le çof d'un Syphax. Elle ne ménagea pas là les efforts ni les précautions de sa diplomatie, les ressources ni les expédients de sa politique. Lorsque Syphax vint à lui manquer, Scipion ne perdit pas courage : il avait,

dès longtemps, en prévision de cette défection massésylienne, fait affaire et conclu arrangement avec la confédération massylienne : il pouvait compter sur Massinissa.

Syphax tomba; Garthage allait tomber bientôt après lui. Rome crut devoir épargner tout d'abord sa malheureuse rivale, ou plutôt elle ménagea son ennemie encore redoutable. Aidée de l'ambition complice de son puissant allié berbère, qu'en fin de compte elle allait duper, elle envenima avec un art terrible les irrémédiables blessures dont se mourait Garthage, et que Massinissa renouvelait chaque jour ; elle prolongea lentement, scrupuleusement peut-être, cette douloureuse agonie, jusqu'au jour où, le moment psychologique lui paraissant venu, elle fit, comme feront plus tard ses empereurs dans les jeux de l'amphithéâtre, et, d'un signe de son doigt, elle prononça l'arrêt de mort.

J'ai montré ce que sa singulière prudence avait fait de cette succession, et ce qu'elle avait voulu garder de l'héritage. Elle s'installe presque humblement sur la côte ; elle ne prend pour elle que le territoire même de Garthage, le dernier domaine immédiat de la cité vaincue. Mais elle montre bien par là même qu'elle ne veut plus, comme autrefois, « récompenser le zèle des alliés de la République, en leur abandonnant ses possessions d'outre-mer '. » Elle est désormais en Afrique : elle devient puissance africaine : elle le signifie même clairement, alors qu'entre son territoire, si modeste qu'il soit, et l'immense apanage de ses clients berbères, elle creuse ce fossé, elle place cette limite qu'ils n'oseront franchir : car c'est Rome qu'ils trouveraient derrière. « Inutile d'ailleurs, ajoute M. Mommsen, d'établir la défense sur un pied régulier à la frontière : partout le désert séparait les alliés numides du pays habité. »

Page 1