Momiusen
Et comment cet autre calcul ne serait-il point aussi entré en ligne de compte? Rome, dans l'œuvre de sa conquête, dans la période militante, s'était heureusement aidée de la complicité de Massinissa; comment, la conquête une fois faite, et pour aborder cette nouvelle tâche du rapprochement de la race indigène, de sa soumission morale, de son assimilation progressive, en un mot de son éducation, comment Rome n'eùt-elle pas voulu exploiter ce que je pourrais appeler la collaboration civilisatrice de ces souverains berbères, si intelligents des grandes choses, si ouverts à tous les progrès, si capables des nobles desseins, et qui avaient mis leur honneur à apprivoiser leurs farouches et nomades sujets !
J'ai dit quelque part dans cette étude qu'à beaucoup d'égards les Romains s'étaient — non pas mis seulement — mais trouvés, pour l'accomphssement de leur grande œuvre africaine, dans des conditions bien autrement favorables que celles où nous, Français, nous avons entrepris la nôtre. Gomment ne pas penser, en effet, à ce misérable état de choses que nous trouvions, nous, dans le Nord de l'Afrique, à ce milieu inculte, sauvage et appauvri où nous étions jetés, à ce legs triste et périlleux d'une barbarie séculaire dont nous prenions la lourde et ingrate responsabilité? Gomment ne pas mettre en regard de ce tableau de l'Algérie arabe, à demi déserte, rebelle, farouche, déshéritée, stérilisée par tant d'années d'abandon et de paresse — je ne dis même pas fanatisée — cette Afrique peuplée, agricole, riche, vivante, du second siècle avant l'ère chrétienne, celle que Garthage avait en quelque sorte instruite et débrouillée, celle où les rois berbères avaient pris et recueilli l'œuvre carthaginoise, celle où Rome allait à son tour succéder à cette double et brillante civilisation?
Est-il donc besoin de rappeler ce que Garthage avait fait de l'Afrique?
« La position de Garthage, a dit M. Mommsen, le géni& de ses habitants, expliquent à eux seuls sa prospérité agricole, mercantile, industrielle : mais comment, par quels moyens ce comptoir phénicien avait-il pu se transformer en chef-lieu d'un empire tel que les Phéniciens n'en avaient nulle part fondé un pareil? La question mérite qu'on y réponde. »
Et M. Mommsen montre alors ce qu'il appelle les habitudes passives du génie phénicien se maintenant, à l'origine, dans leur politique africaine, et ne se démentant point d'abord à Garthage même, non plus qu'ailleurs. Jusque dans les temps de leur plus haute fortune , les Garthaginois payèrent à une peuplade de berbères indigènes la rente du terrain où s'élevait leur glorieuse cité. Si loin qu'ils fussent du Grand Roi et des monarchies de l'Orient, encore reconnaissaient-ils pourtant leur suzeraineté nominale , et leur payaient-ils prudemment tribut à l'occasion. « Mais en dépit de tant de docilité et de souplesse, un jour vint où la force des choses leur imposa une politique plus virile. Le flot des émigrations helléniques allait se déversant dans l'Ouest. Ghassés déjà de la Grèce propre et de l'Itahe, les Phéniciens allaient aussi se voir expulsés de la Sicile, de l'Espagne et de la Libye. G'en était fait de leur existence, s'ils ne luttaient, et ne mettaient une digue devant l'invasion. » Ils luttèrent, ils luttèrent si bien, qu'au deuxième siècle de Rome, l'effort commun de toute la race, inspiré, dirigé par Garthage, avait garanti aux Phéniciens leur suprématie dans les mers sud-occidentales, en même temps que la grande métropole prenait naturellement la tête de sa nation et développait aussi les ressorts, changeait et étendait les visées de sa politique, à mesure que grandissalent ses destinées. Désormais elle ne sera plus simplement un grand comptoir de commerce : il lui faut se faire un empire en Libye, dans toute une portion de la
Méditerranée ; et, s' aidant habilement de ce puissant secours des antiques sociétés de l'Orient, des condottieri et des mercenaires qui lui arrivent en foule, elle s'y emploie avec vigueur.
(c Elle ne possédait le sol en Afrique qu'à titre de location ou de précaire; elle s'y fit conquérante et propriétaire. Vers l'an 300 de Rome, ses marchands s'affranchirent de la rente foncière qu'ils avaient jusque-là payée aux tribus indigènes, et le champ de la grande agriculture s'ouvrit aussitôt devant eux. De tout temps, les Phéniciens avaient volontiers attaché leurs capitaux à la terre, et cultivé leurs vastes exploitations, non par eux-mêmes, mais par des esclaves ou des travailleurs à gages ; et, près de Tyr, les juifs en grand nombre se plaçaient au service des marchands de la cité. A leur tour, les Carthaginois purent enfin soumettre le sol fertile de la Libye à un système ressemblant fort à celui des plantations coloniales modernes. Des esclaves enchaînés labourèrent la terre : certains domaines en comptaient jusqu'à vingt mille. Non contente de cela, Garthage s'empara de tous
les villages peuplés par les tribus environnantes
Domptés par la force des armes, ces hbres paysans furent réduits à la condition de fellahs tributaires, remettant à leurs maîtres la quatrième partie des fruits, et fournissant à l'armée carthaginoise les contingents d'un recrutement régulier. La lutte se perpétuant sur les frontières avec les tribus pastorales (vo^aSeç), une ligne de postes avancés assura la tranquillité de la zone intérieure, et les nomades furent peu à peu refoulés dans le désert ou dans la montagne : d'autres reconnurent la souveraineté de Garthage, lui payèrent tribut et lui envoyèrent des soldats. Au temps de la première guerre punique, la grande ville des indigènes Theveste (Tébessa, près des sources de la Medjerdah) est conquise. Tous ces Libyens, dans les actes publics, sont désormais compris sous la déno-
mination suivante : « Les villes et les peuples (l'ôvy;) des sujets » : les villes sont les douars ou bourgs assujettis; les peuples sont les nomades qui subissent la suzeraineté de Garthage. »
Bientôt aussi tous les Phéniciens établis en Afrique^ les Lihy 'Phéniciens^ comme on les appelle, devenus en effet Africains , mêlés aussi et croisés d'indigènes — mixtum punicum a fris genus * — les uns, sortis de Garthage même, les autres venus de la mère-patrie asiatique, se reconnurent, de gré ou de force, on l'ignore, les vassaux de la métropole africaine. « Ainsi, l'obscur comptoir de Tyr s'était fait peu à peu la capitale d'un vaste empire nord-africain ; ses possessions allaient, à l'ouest, du désert de la Tripolitaine à la mer Atlantique, ne faisant souvent qu'occuper à demi la longue zone des côtes {Maroc et Alger')', et, du côté de l'est, poussant tous les jours au sud, et s'avançant à l'intérieur dans les provinces plus riches de Constantine et de Tunis. Les Garthaginois, dit un ancien , de Tyriens qu'ils étaient d'abord , s'étaient changés en Libyens. La civilisation phénicienne dominait en Libye, absolument comme la civilisation grecque avait conquis, avec une énergie plus grande encore, l'Asie Mineure et la Syrie, à la suite d'Alexandre. On parlait, on écrivait en phénicien sous la tente des cheiks nomades, et les peuplades indigènes témoignaient de leur première et incomplète culture, en faisant de l'alphabet phénicien l'instrument de leur langue ^ Quant aies dénationaliser complètement, quant à les changer en des Phéniciens, c'est ce qui n'était ni dans l'esprit, ni dans la politique des Garthaginois ^ »
Garthage une fois tombée, est-ce donc que va périr avec elle cette grande œuvre civilisatrice qu'elle avait à