Mommseu, Hist. Rom., 1. III, ch. i. Traduction Alexandre
ce point ébauchée ? Rome aura-t-elle plus tard à recommencer la tâche détruite, à reprendre dans les fondements l'édifice écroulé, à le refaire de toutes pièces, à reconquérir sur la barbarie tous les progrès anéantis? Non : elle a cette bonne fortune, que ces heureuses traditions ne se soient pas interrompues, qu'elles aient passé des mains de Garthage aux mains, elles aussi bienfaisantes, de Massinissa et de ses successeurs berbères, et que le flambeau, comme dit le poëte, ne se soit pas éteint dans la ruine de la malheureuse ville. Garthage était debout encore que déjà ses voisins numides, s'inspirant de ses leçons et de ses exemples , élevés souvent à Garthage , mariés parfois à des Garthaginoises, et se piquant surtout d'une noble et généreuse émulation, reprenaient pour leur compte et continuaient, pour le plus grand bien de leur pays — un bien dont Rome hériterait — ces efforts et cette lutte pour l'éducation et pour la culture de leurs peuples, ce combat pour la civilisation de l'Afrique, dont Rome recueillerait les profits.
Massinissa fut le vrai fondateur du royaume numide. Get homme véritablement grand, dont j'ai tâché plus haut de retrouver les traits, en qui semblent en effet s'être comme incarnés, dit M. Mommsen, les vices et les vertus de sa race, « fut l'âme du mouvement de son peuple dans sa voie de transformation. La fortune le seconda en tout et lui laissa le temps d'accomplir son œuvre. Il mourut dans la 90* année de sa vie (516-605), dans la 60^ de son règne, conservant jusqu'au bout ses forces physiques et intellectuelles, laissant un fils âgé d'une année, et le renom de l'homme le plus vigoureux,
du meilleur et du plus heureux roi de son siècle A
son instigation, les pasteurs de la Libye étaient devenus un autre peuple : imitant l'exemple de leur prince qui élargissait partout les travaux de l'agriculture, et laissa d'immenses domaines en plein rapport à chacun de ses
fils, les Numides se fixèrent sur le sol, et entamèrent aussi le travail de leurs champs. En même temps que de ses nomades il faisait des citoyens, il changeait ses hordes de pillards en bataillons de soldats, dignes désormais de combattre à côté des légions romaines; et, à sa mort, il légua à son successeur un trésor richement rempli, une armée bien disciplinée et même une flotte. Cirta (Gonstantine) , sa résidence royale, était devenue la florissante capitale d'un puissant État, l'un des grands centres de la civilisation phénicienne que le roi berbère s'appliquait à propager, en vue de l'empire carthaginoisnumide auquel tendait son ambition. Les Libyens, avant lui opprimés, se relevaient à leurs propres yeux : la langue, les mœurs nationales reconquirent leur terrain dans les vieilles villes phéniciennes et jusque dans Leptis la Grande. Le simple Berbère se sentit l'égal du Phénicien et bientôt son supérieur, sous l'égide de la République : un jour les envoyés de Garthage à Rome s'entendirent répondre qu'ils n'étaient que des étrangers, et que le pays appartenait aux Libyens. »
Micipsa, ce prince philosophe, ami des arts et de la paix, poursuivit la tâche paternelle, orna sa résidence numide, à défaut de la capitale inutilement enviée, d'édifices, de monuments, d'utiles étabhssements de toute sorte, y appela, pour Fembelbr et pour l'humaniser encore , une colonie d'artistes grecs et la porta à ce point de prospérité, y attira une population si florissante, qu'au dire de Strabon elle pouvait mettre en campagne jusqu'à 10,000 chevaux et 20,000 fantassins. Les murailles de la moderne Gonstantine ont gardé plus d'un souvenir de cette initiation des Berbères à quelque culture hellénique ; plusieurs inscriptions grecques attestent que la langue des fils d'Athènes se parlait, s'écrivait, se comprenait encore sous les empereurs i.
370 CONCLLSIOiN
Que si, comme l'a spirituellement remarqué Léon Renier, ces inscriptions, un peu dégénérées, prouvent en même temps que les Grecs Gonstantinois du second siècle de l'empire avaient quelque peu oublié la belle et pure langue de leurs ancêtres, il n'en est pas moins vrai que ces familles étrangères s'étaient perpétuées à Girta, et qu'à l'origine surtout leur présehce n'avait pas été sans exercer sur le goût numide, sur l'art et sur les idées mêmes des Berbères une féconde et sensible influence. La Gaesarea de Juba II fut une brillante capitale, à demi grecque, à demi romaine : ses restes grandioses , marqués du ciseau grec , nous le disent ; les ruines plus modestes de Tipasa ont conservé du moins la même empreinte.
Ainsi, entre la suprématie de Garthage et la domination de Rome, non seulement il n'y eut point interrègne, mais il y eut progrès, évolution et transformation véritable, non point assurément de toute la race berbère, dont la plus grande partie, les fractions reculées du midi et de l'ouest échappaient à la salutaire influence des souverains de Girta, mais de toutes ces nombreuses tribus de l'Est, qui en subissaient le joug bienfaisant, et qui s'étaient déjà heureusement ressenties du voisinage de Garthage. Ge qui est sûr, c'est que l'on retrouve la civihsation nationale et phénicienne vivace encore et puissante dans le Nord de l'Afrique jusque sous le niveau des empereurs de Rome : or, a pu dire M. Mommsen, elle devait moins assurément à Garthage qu'aux efforts de Massinissa *.
Et ne parlons plus ici d'art ni de culture morale ou intellectuelle. En nous renfermant môme dans ce plus modeste et plus primitif domaine du développement
i. Voir, dans la collection de M. Prat, conseiller à la cour d'Alger, une médaille de Massinissa, trouvée à Constantine, unique, et du meilleur art grec.
économique et des intérêts matériels , puisqu'il s'agit enfin d'une contrée qui a toujours été par-dessus tout une vaste exploitation agricole, et qui allait offrir aux prolétaires italiens d'immenses terres colonisables, n'était-ce donc pas beaucoup pour Rome que de recueillir en héritage, au lieu de cette Algérie en friche et de ces ■ landes désolées que la France a reçues des Arabes, un sol alimenté, renouvelé, enrichi par l'antique effort des Berbères uni à la science de Garthage ?
Sur ce point il est vrai de dire que les indigènes de l'Afrique n'avaient pas attendu les leçons de leurs envahisseurs carthaginois, M. Mommsen a fait remarquer que les traditions agricoles des Libyens étaient de beaucoup antérieures à la descente des Phéniciens sur ces rivages, et que sans doute ils les avaient reçues de l'Egypte. Il reconnaît d'ailleurs tout ce que firent ensuite dans ce sens les Carthaginois eux-mêmes; il montre, sur tout le territoire oîi se répandit leur souveraineté ou leur influence, l'agriculture prospère, savante, industrieuse, et tous les biens que sut puiser Garthage à cette double source de la richesse africaine, la culture de la terre et l'élève du bétail : ager frugum fertilis , bonus pecori, comme disait Salluste. Les régions libyques produisent, en troupeaux innombrables , les chevaux , les bêtes à cornes, les brebis et les chèvres : Garthage sut multiplier cette richesse des peuplades nomades; elle améliora plus encore l'agriculture proprement dite. Ses généraux, ses hommes d'État aimaient, comme ceux de Rome, à y consacrer leurs loisirs, à payer là de leurs exemples et de leurs enseignements. Magon, que Golumelle appelle rusticationis parens, écrivait un traité que l'antiquité con^ sidéra comme le code de VAgronomie rationnelle. Les Grecs le traduiront; le Sénat romain donnera l'ordre aussi de le mettre en latin et le propagera officiellement parmi les propriétaires fonciers de l'Italie. « Ge qui carac-
sn CONCLUSION
térise l'agriculture phénicienne, c'est son étroite alliance avec la loi du capital. Le laboureur de Garthage tient à maxime de ne pas disperser ses ressources en argent sur un terrain plus grand qu'elles ne le comportent ; il pratique avant tout la culture intensive^. » Columelle se souvenait de Magon, il le traduisait même, alors qu'il parlait si ingénieusement de cette lutte de la terre et du cultivateur, où le propriétaire est battu, où il se ruine, si la terre dépasse ses moyens et ses forces. « Quippe acutissimam gentem Pœnos dixisse convenit, imbecilliorem agrum quam agricolam esse debere, quoniam cum sit colluctandum cumeo, sifundus prsevaleat, allidi dominum ; nec dubium quin minus reddat laxus ager non recte cultus, quam angustus eximie^ » Pline appuyait sur cette vieille maxime : mieux vaut, écrivait-il, moins semer et mieux labourer; surtout, dans nos exploitations, point d'extension immodérée : gardons là la juste mesure. Il invoquait l'autorité de Virgile, et prononçait enfin son fameux mot immortel et mélancolique : « Ce sont les grands domaines qui ont perdu l'Italie ! » Ailleurs, il le répétera des immenses propriétés d'Afrique. « Modum agri imprimis servandum antiqui putavere ; quippe ita censebant, satins esse minus serere et melius arare, qua in sententia et Yirgilium fuisse video. Yerumque confitentibus latifundia perdidere Italiam 3. »
Il y avait donc en Afrique, bien avant l'arrivée de Rome, une pratique séculaire des œuvres de l'agriculture, une expérience et des observations traditionnelles, indigènes d'abord, puis développées par la science phénicienne ; il y avait là des règles , des principes , des maîtres, et véritablement une école. Il y avait aussi, dans tous ces autres champs où s'exerce l'activité hu-