‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 141 sur 156 · H. N., XVIII · texte numérisé non relu

H. N., XVIII

maine, un merveilleux développement du commerce, de l'industrie, de la spéculation financière, qui avait fait de Garthage, selon le mot de Polybe, la plus opulente cité de l'univers, et qui ne pouvait manquer d'exercer sur les indigènes une action durable et de rayonner jusque chez eux. Il y avait eu même, dans ce monde numide, grâce à un homme hors de pair, et à une succession, presque une dynastie, de chefs véritablement dignes du nom de souverains, plus d'un essai de culture intellectuelle et artistique : en un mot, il y avait en Afrique une civilisation carthaginoise et berbère , lorsque Rome prit possession de ces rivages. Combien de si heureuses conditions , combien un semblable milieu , un terrain si bien préparé ne lui étaient-ils point favorables !

En insistant aussi longuement sur ce tableau de l'Afrique primitive, — non pas tant de tout le Nord de l'Afrique que des parties voisines du foyer même, de ce double foyer, pour mieux dire, Garthage, la capitale phénicienne, Cirta, la capitale numide, — je ne crois point du tout m'être écarté de mon sujet; j'ai rétabli un point de vue que je n'avais fait qu'indiquer aux premières pages de cette étude, et j'arrive, par cette route encore, à une conclusion que j'ai déjà mise en lumière, et où je ne crains pas de m'arrêter. Est-ce donc que l'éternel ressort de la politique romaine n'apparaît pas ici bien clairement? Est-ce qu'on ne prend pas là sur le fait cet incroyable esprit de prudence et de circonspection qui a fait lentement et sûrement la prodigieuse grandeur de Rome? C'est M. Mommsen qui remarque que les hommes d'Etat romains ont toujours brillé par l'opiniâtreté, la suite et la subtilité des desseins, bien plus que par la largeur des vues et par la promptitude de l'exécution. Sous ce rapport, ajoute-t-il, tous les grands ennemis de Rome, depuis Pyrrhus jusqu'à Mithridate, se

sont montrés de beaucoup leurs maîtres. Eh! bien, cette mesure, ce sens commun, cette prévoyance de conduite, tout cela n'éclate-t-il pas manifestement dans la manière dont fut menée, ou plutôt prolongée, traînée, non point même d'année en année, mais de génération en génération, cette patiente conquête de l'Afrique, cette œuvre deux fois séculaire?

Ainsi, Garthage était à terre, ruinée, incendiée, disparue, et Rome croyait ne devoir accepter l'héritage que sous bénéfice d'inventaire! Il y a plus : non-seulement la terrible rivale avait été rayée du monde, et le danger n'existait plus ; mais elle laissait de son passage, de sa souveraineté et de son impulsion civilisatrice, des traces bienfaisantes et durables, d'utiles leçons, de précieux souvenirs, tout ce pays vivant, enrichi, prospère, toute celte population Liby-Phénicienne active, industrieuse, commerçante, agricole, toute prête à recevoir, du moment qu'elle était vaincue, les enseignements nouveaux, les bienfaits de cette culture latine que lui apportait le vainqueur! Et les Indigènes^ eux aussi, n'en étaient-ils pas à ce point que Rome les pouvait croire mûrs, non seulement pour cette obéissance résignée qu'elle exigeait des peuples conquis, mais aussi pour ce rapprochement et cette assimilation politique qu'elle savait obtenir d'eux ? Quels fondements pourtant étaient-ce là pour l'œuvre dès longtemps projetée! Quelles assises, quelles pierres d'attente pour le grand édifice qu'il s'agissait d'élever ! L'annexion s'offrait comme d'elle-même et paraissait toute prête : mais Rome, encore une fois, n'était point prête pour l'annexion.

Après la victoire de Zama, il n'était pas encore entré dans la politique du Sénat d'avoir, sur le continent africain, des possessions et des étabhssements en propre. « Rome préféra y favoriser l'essor d'une puissance trep peu considérable encore pour n'avoir pas besoin de pro-

tection, assez forte déjà pour comprimer Garthage abattue, réduite à son territoire africain, et pour lui rendre tout libre mouvement au dehors impossible. Les princes indigènes donnaient le moyen cherché * . » Après la troisième guerre punique, lorsque, par sa province romaine, Rome se fut décidée cette fois à prendre possession d'un petit coin de l'Afrique, ce furent ces mêmes princes berbères qui se chargèrent, sans avoir conscience de leur tâche, de préparer au joug, d'assouplir et de romaniser par avance la province prochaine désignée, cette Numidie héréditaire qu'ils s'étaient, les uns aux autres, si cruellement disputée ! Plus tard, lorsque ce scandaleux incident de la guerre de Jugurtha sera passé, lorsque sera apaisé cet orage, qui n'émut pas Rome bien longtemps ; plus tard encore , après ces guerres civiles qui, elles aussi, en quelque sorte, romaniseront l'Afrique, et qui promèneront à travers le monde les idées, les passions, la propagande romaines, moins glorieusement d'ailleurs que nos grandes guerres de la Révolution ou même de l'Empire ; après la victoire de Thapsus qui se contentera de la Numidie; même après cette grande et décisive journée d'Actium, Rome hésitera pourtant, Rome reculera encore devant cette immensité de l'Afrique ; et ce seront ces rois indigènes, de plus en plus latinisés, ce seront ces précieux agents, ces procurateurs bénévoles, comme ils le disent modestement eux-mêmes, qui, élevés à Rome et devenus Romains, seront mis à cette dernière peine, à ce dernier honneur de préparer l'asservissement des restes de la vieille Afrique indépendante ! La Répubhque leur devait la Numidie : l'Empire leur donne en dépôt les Maure tanies : lorsque Gahgula croira pouvoir les leur reprendre, plus de deux cents ans se seront écoulés depuis le triomphe du premier Africain ! « Ce fut

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