Reclus. A. Fillias : p
Les éléphants de guerre.
Les témoignages classiques abondent sur la valeur exceptionnelle de la cavalerie indigène : Tite-Live, César, Salluste sont pleins, à ce sujet, de faits et d'anecdotes : je n'ai pas besoin d'insister. J'ai peut-être ici une occasion de dire deux mots de cette autre machine de guei're africaine, l'éléphant, machine vivante aussi, et qui parut d'abord à Rome un redoutable épouvantail. Voici ce qu'en dit M. H. Gaidoz dans un curieux article pubUé par la Revue des Deux-Mondes du i" août 1874, sous ce titre : les éléphants à la guerre. « L'exemple des Ptolémées et l'ambition de mettre leurs armées à la hauteur de l'armée égyptienne avaient poussé les Carthaginois h employer des éléphants de guerre. Les éléphants ont été indigènes dans l'Afrique septentrionale jusqu'au quatrième ou au cinquième siècle de notre ère. La race y a disparu à la suite des chasses séculaires faites d'abord par les Carthaginois et par les rois africains pour le sei'vice de leurs armées, plus tard par les Romains pour les jeux et les combats de l'ampliithéâtre. Séparés par le Sahara des gens de leur race , si nombreuse aujourd'hui dans le Soudan, les éléphants de l'Afrique septentrionale furent exterminés jusqu'au dernier.
Pendant longtemps, les Romains ne s'occupèrent que de neutraliser l'action des éléphants ennemis. A la fin pourtant, ils adoptèrent cette machine de guerre, et, dans la troisième gueri-e punique, où les Carthaginois n'avaient plus d'éléphants, ils menèrent contre ces derniers des éléphants que Massinissa leur avait procul'és. Ce roi africain en entretenait un nombre considérable, et il en fournit libéralement aux armées romaines à plusieurs reprises ; les Romains en avaient en outre une l'éserve qui provenait de leurs victoires sur les Carthaginois.
En Afrique, les éléphants continuèrent à ûtre employés et par les rois indigènes et par les Romains. On les retrouve et dans la guerre de Jugurtha, et à la bataille de Thapsus. »
Le çof.
C'est encore là un çof. Gala, on s'en souvient, est mort pendant que Massinissa combat pour Carthagc en Espagne ; le frère de Gala lui succède, et meurt bientôt lui-même, laissant le pouvoir à son fils Capusa. Mais aussitôt se déclare ou reparaît un çof, encouragé sans doute par les Carthaginois qui agissent, là aussi, par la femme : « exstitit quidam Mezetulus nomine, non alienus sanguine regibus, familiae semper inimica;, ac de impcrio varia fortuna cum iis, qui tum obtinebant, certantis, Is, concitatis popularibus apud quos, invidia regum, magnaî auctoritatis erat.... » T. L. XXIX, 29. Popularibus : ce sont les gens du pai'ti, de la coterie, les hommes du çof de Mézétule. Je remarque un mot semblable, un peu plus loin (ibid. 30) ; quand Massinissa reparaît, il envoie aussitôt des messagers aidpatemos suosque amicos, aux gens de son çof; on voit en même temps ce que c'était que ces rois-là. Ce trait de mœurs précise plus d'un mot et éclaire plus d'un passage, La haine du çof éclate bien dans les paroles de Sypliax, amené prisonnier devant Scipion ; la haine se double assurément de la jalousie amoureuse : « hiXic non hostili modo odio, sed amoris etiam stimulis, amatam apud œmulum cernens » ; mais ce qui domine peut-être, c'est bien la haine héréditaire : « perdito tamen atque adflicto sibi hoc in miseriis solatii esse, quod in omnium hominum inimicissiini sibi domum ac pénates camdem pestem ac furiam transisse credat. )> XXX, 13, 14. — Dans chaque village kabyle, il y a toujours deux çof, non pas des çof en faveur de tel ou tel personnage, comme en pays arabe ; mais des çof purement municipaux, et dont les dénominations sont exclusivement géographiques. Tels sont, sur certams points, le çof-el-Tatani, parti de la plaine, opposé au çof-el- Fouquani, parti des hautem's. Sur d'auti'es points, on trouve le çof-el-Dahri et le çof-el-Guebli (Nordistes et Sudistes), etc., etc. Tant le mal héréditaire est général et entré dans le sang !
Reges iuservieutes.
Ainsi feront les Romains partout où se présenteront des difficultés semblables ; en Afrique même, par exemple, dans certaines contrées montagneuses, reculées et fermées, où s'était particulièrement réfugiée et cantonnée l'indépendance indigène, il semble bien qu'ils ne se soient jamais eux-mêmes aventurés, et leur domination ne s'y est guère fait représenter que par des délégués indigènes. En Cilicie et en Syrie, dans ces provinces redoutables agitées de nomades, rebelles à la nouvelle et régulière forme politique qu'on veut leur imposer, Rome tolérera provisoirement, patronnera même les royaumes soi-disant indépendants qui y seront enclavés, et entretiendra des chefs particuliers, des mandataires royaux ou princiers, d'ailleurs responsables, cités à Rome et punis au besoin, comme de simples et modestes fonctionnaires : royautés vassales, s'il en fut, et en quelque sorte préparatoires à la royauté véritable et définitive, celle de Rome. C'était là, pour le sénat romain, un dogme de gouvernement : on l'appliquait, soit, comme ici pour la Numidie et plus tard pour la Maurétanie, à des provinces tout entières, soit à des portions de tei'ritoire particulièrement sauvages, à des enclaves montagneuses, d'un accès moins facile et moins sûr, ou d'une population plus indomptable ; l'occupation en eût été des plus pénibles, et la possession des moins avantageuses : Rome les confiait donc pour un temps , souvent pour un long temps, à des chefs indigènes, à des rois du pays, jusqu'au jour où, l'apprentissage ainsi terminé et l'éducation faite, le pays devenu tout à fait sûr et prêt au joug, était déclaré province romaine et annexé réellement à l'empire.
Strabon indique aussi, en ce qui touche l'Afrique, et commente ce trait et ce principe de la politique romaine. Les Romains aimèrent mieux, dit-il, confier momentanément à des princes indigènes l'administration des pays numides et plus tard maurétaniens, peuplés qu'ils étaient de nomades, et ouverts non-seulement aux bri-
gandagcs intérieurs, mais encore aux vols et aux incursions maritimes (il y avait là, on le voit, quelque essai, quelque habitude, quelque tradition de piraterie). On comprit en effet que dans ces régions lointaines, reculées, indomptées, souvent impénétrables, l'autorité des magistrats romains aurait le plus souvent grande peine à s'établir; la i-ésidence y eût été indispensable, et elle était bien malaisée; et les expéditions militaires, ou, ce qui eût mieux valu, l'occupation armée étaient, en pareil cas, chose bien difficile 1.
Que si, aujourd'hui, l'on jette les yeux sur une carte de l'Algérie française, on verra quelque chose d'approchant dans l'organisation politique que nous avons cru devoir appliquer à notre grande colonie. « Au début de l'occupation française, alors que les indigènes parquaient la colonisation autour de quelques bourgades du littoral, il était d'absolue nécessité que l'autorité militaire fût souveraine maîtresse de tout le pays et eût même la haute main sur les petits groupes européens installés à l'abri de ses baïonnettes. C'était l'ère de la conquête. •
Plus tard, sous l'habile administration du maréchal Bugcaud et des princes d'Orléans, ces groupes se développèrent rapidement et formèrent des villes et des villages. Les habitants réclamèrent aussitôt les libertés politiques, municipales et individuelles, auxquelles ils avaient droit en France et dont la privation ne se justifiait plus. Pendant ce temps, les indigènes s'étaient éloignés des villes en se resserrant sur les tribus voisines, mais ils n'avaient pas fait le moindre progrès, non pas vers l'assimilation qui ne peut être que l'œuvre de plusieurs générations, mais simplement vers l'état de calme et de résignation dans lequel ils sont aujourd'hui. Les esprits travaillaient toujours, et si la paix existait de fait, chacun sentait qu'elle était tout à fait précaire et momentanée.
C'est en présence de cette situation difficile qu'on fut amené par la force des choses à diviser l'Algérie en deux zones, l'une dite des Territoires civils ; l'autre des Territoires militaires *. »
Cette équivoque dénomination de territoire militaire a fait place aujourd'hui , dans la langue officielle , à une expression plus exacte, celle de territoire de commandement; avec plus de précision aussi et plus de justesse, les territoires civils s'appellent actuelment les territoires de droit commun. On voit mieux ce que cela veut dire. Le territoire de droit commun, c'est celui où, la soumission de l'indigène obtenue et la pacification achevée, l'influence de l'élément européen et civilisateur devenue prédominante, l'administration est soumise à peu près aux-mêmcs lois générales et