Slrabou
2. Capitaine Rinn. L'Algérie assimilée. — Arrêté du 9 décembre 1848 — 16 mars 1849.
confiée aux mêmes fonctionnaires et agents que dans la métropole ; c'est celui que dirige, avec peu de moyens d'exception, un magistrat civil, le préfet ; c'est le département français, avec ses arrondissements et ses communes; c'est une portion de l'Algérie devenue, sinon déclarée, partie intégrante de la France. Le territoire de commandement, c'est celui où règne, avec de pleins pouvoirs, l'autorité militaire, où l'admiflistration s'exerce par des représentants de l'armée, aidés des grands chefs indigènes ; c'est le pays suspect, frémissant encore, où les colons sont rares, disséminés, inquiets, où les indigènes se pressent menaçants autour d'eux ; c'est le pays reculé dans l'intérieur, enfoncé dans les replis des montagnes ou dans les profondeurs du Sud; c'est celui dont les Romains n'auraient point jugé d'abord à propos de faire une province ; c'est celui qu'ils auraient confié à ces reges insen'vientes ' dont leur politique a tiré si habilement parti. Toute l'histoire de l'Algéi'ie française est dans le parallélisme de ces deux zones, la zone civile ou pacifiée, la zone agitée, turbulente ou militaire , dans l'extension progressive de l'une au détriment de l'autre ; disons mieux, dans l'amoindrissement de la seconde au profit de la première, dans le recul de la barbarie indigène devant le progrès incessant de la colonisation et de la civilisation française ^, « Quand l'État, disait le maréchal Bugeaud, aura fait le cadre rigoureux de colonisation militaire et civile que je demande, quand il aura exécuté les grands travaux de première urgence ; quand les cases du cadre auront été remplies en partie par les intérêts individuels arrivant librement et d'eux-mêmes, quand les arabes, de toute pai't enlacés par notre colonisation, se seront résignés à accepter notre joug, le moment sera venu d'établir partout l'administration civile de la France. » C'est ce moment opportun que les Romains aussi préparaient de leur mieux et attendaient avec patience ; c'est à cette prudente assimilation du pays conquis qu'ils travaillaient d'abord, qu'ils employaient sui'tout ou même qu'ils sacrifiaient les agents indigènes, souverains ou chefs, chargés momentanément de tous les risques, de toutes les responsabilités ; cette œuvre enfin achevée, et la conquête devenue mûre, ils la recueillaient en quelque sorte des mains de ces détenteurs temporaires ; ils la reconnaissaient officiellement : ils la faisaient romaine : le pays soumis était solennellement annexé et déclaré province !
1. « Vetere et jampridem recepta populi romani consuetudiue, ut haberet instrumenta servitutis et reges. » Tac. Agricola, J4.
2. Je lis, dans le bulletin, toujours si intéressant, du Tour du Monde : << Les fameux Flittas, si longtemps nos ennemis dangereux, viennent d'être réunis à la commune mixte de Zemmorah (province d'Oran) ; len voilà pris dans f engrenage de l'assimilatio7i et de la colonisation. Dans la même partie de la province oranaise, la commune indigène du Riou a été annexée à la commune mixte d'Ammi-Moussa. »
Le8 rois de Numidie et de Maurétanie.
Je vais essayer ici, en m'aidant du savant ouvrage de Mûller, un tableau qui donne, avec quelque netteté, la succession probable de ces princes Numides et Maurétaniens.
Numidie.
Jusqu'à l'époque classique, c'est-à-dire jusqu'à l'apparition de Rome en Afrique, l'histoire n'a enregistré qu'un nom de grand chef berbère, celui de Narva ou Naravas, qui paraît avoir prêté son appui à Hamilcar Barca dans la guerre de Carthage avec les mercenaires. 241 — 238. C'est le Naravas dont s'est emparé le curieux auteur de Salammbô.
Il y avait, on le sait, deux Numidies en quelque sorte, une Numidie occidentale, celle des Massésyliens ; une Numidie orientale, celle des Massyliens.
Dans la première, nous ne trouvons qu'un nom : celui de Syphax ; c'est le premier qui nous apparaisse dans l'histoire, et c'est le seul, puisque, Syphax une fois battu, Massinissa hérite de ses dépouilles et réunit ainsi à son propre apanage, à la Numidie orientale, les domaines de son adversaire.
Il n'y a donc de dynastie numide, du moins à nous connue, que dans la région massylienne et dans cette famille dont Gala est le chef obscur, dont Massinissa a été l'illustre représentant, le patron glorieux, et qui a eu la bonne fortune éphémère de réunir sous la même autorité toute l'immense contrée numide.
Gala : -t- 208 ?
Après lui règne son frère OEsalcès, puis le fils de ce dernier, Capusa, lequel est renversé par un certain Mézétule, un parent, mais che< d'un çof contraire (familiae semper inimicœ, dit Tit6*Live) . Mézétule est chassé à son tour par le ûls de Gala, Massinissa.
Massinissa : 238 — 149. (516 — 605).
D'abord roi des Massyliens ou de la Numidie orientale; puis, après la défaite de Syphax, investi par Scipion de la Numidie tout entière.
Micipsa ; 149 — 118 (636).
Je mentionne, pour mémoire, ses deux frères Gulussa et Mastanabal, ce dernier père de Jngurtha.
Adherbal Hiempsal I
Fils de Micipsa
Jngurtha
Fils naturel de Mastanabal, neveu de Micipsa.
Jngurtha seul : 112 — 106.
Lui mort, la Numidie est divisée : la Numidie occidentale, le pays des Massésyliens, est abandonnée, pour prix de sa traiiison, au roi de Maurétanie, Bocchus, que l'histoire, qui n'en connaît pas d'autre avant lui, appelle Bocchus I*"", l'Ancien. La Numidie orientale est donnée, d'après M. Mommsen et Salluste (c. 65), à Gauda, fils de Mastanabal ; diaprés M. Millier, h son petit-fils Hiempsal II.
Numidie orientale *.
Gauda.
Hiempsal II : +60?
Numidie occidentale.
Après la chute de Jugurtha, elle passe aux mains de Boc-
chassé par un prétendant, Hiarbas, un ^hus I"--, ct devient partie inté-
chef de çof; puis réinstallé par Pom- grante du rovaume de Mauré- P^«^*')- tanie.
Juba fer : 60 — 46.
fils d'Hiempsal II ; vaincu à Thapsus.
La Numidie est déclarée province romaine.
Rois de Maurétanie.
L'histoire donne le nom d'un roi appelé Bucar que l'on voit, dans Tite-Live (XXIX, 30), aider Massinissa dans sa lutte contre Mézétule.
De même que ce sont les guerres puniques qui ont ouvert la Numidie aux Romains, c'est la guerre de Jugurtha qui leur révèle la Maurétanie : elle les met en relations avec Bocchus I*"", l'Ancien,
1. En réalité, il n'y a plus de Numidie orientale; il n'y a plus qu'un royaume de Numidie, tout simplement, depuis que la Numidie occideu' taie est devenue pays maurétanien.
qu'ils trouvent, à cette époque, maître de la Maurétanie proprement dite.
Bocchus I^' : -{- vers l'année 80.
Depuis 106, il est investi de la Numidie occidentale. A sa mort, son royaume est partagé entre ses deux fils, Bocchus H et Bogud I"-''.
Maurétanie orientale.
Bocchus II : 80>50 ?
La Maurétanie orientale n'est autre chose que la Numidie occidentale ou massésylienne , devenue l'apanage de l'un des fils de Bocchus, et prenant peu à peu le nom définitivement maurétanien.
Puis, du nom de son roi, elle s'appelle la Maurétanie do Bocchus ; enfin elle deviendra, par sa capitale Gésarée, la Maurétanie Césarienne l.
Maurétanie occidoutale.
Bogud !<''': 80— 50?
La Maurétanie proprement dite, agrandie de la Numidie, devient par là même Maurétanie occidentale, le jour où l'héritage du vieux Bocchus étant divisé, elle tombe en partage à son second fils Bogud l'" ; puis, à son tour, du nom de son roi, elle s'appelle la Maurétanie Bogudienne ; enfin elle deviendra, par sa capitale Tingis, la Maurétanie Tingitane.
Bocchus m : 50 — 33,
foi des deux Maurétanies, depuis 38.
Bogud II : 50 — 38 ?
dépossédé par Bocchus III.
Interrègne : 33 - Juba II : 25 avant J.-C.
23 ai^rès,
fils de Juba !•', le vaincu de ïhapsus ; un instant roi de Numidie, par la grâce d'Auguste ; puis placé par lui à la tête des deux Maurétanies réunies.
Ptolémée : 23 — 40,
fils de Juba II et de Cléopâlre Séléné, fille d'Antoine et de Cléopàtre ; assassiné à Rome par Caligula.
1. « ... diu regum noinina obtinuere, ut Bogudiana appellareUir extiuia, itemque Bocchi, quae nunc Cœsariensis. » PI., H. N-, V, I.
De la moralité romaine sous l'empire.
« S'il y a un préjugé historique qui soit ancré dans tous les esprits , à cette heure, c'est l'effroyable corruption des mœurs romaines sous l'empire. Nous ne voyons cette époque qu'à travers les déclamations de Juvénal, les noires peintures de Tacite et les abominables commérages de Suétone. Les apologistes chrétiens ont encore enchéri sur ces descriptions. Comme ils avaient tout intérêt à relever le rôle de la religion nouvelle, ils se sont plu à ne voir dans la société de ce temps qu'une masse désorganisée et pourrie, où fermentaient tous les vices. C'est toujours un grand malheur pour une civilisation quand son histoire est écrite par ceux-là mêmes qui l'ont égorgée. ,
« Toutes ces accusations ont été ramassées dans un pamphlet étincelant de style : les Études historiques, où Chateaubriand, sans beaucoup de méthode ni d'esprit de critique, mais avec un incomparable éclat d'images, nous a montré tout empesté d'ordures et tout grouillant de vices cet horrible égout de la Rome impériale, au travers duquel allait passer le fleuve purifiant des doctrines chrétiennes.
« J'avais toujours soupçonné un peu d'exagération dans ces tableaux ; il me semblait bien que l'on avait en cela le tort, qui est commun à la plupart des moralistes, d'étendre à toute une population des excès et des scandales qui n'ont presque jamais dépassé le cercle d'un monde assez restreint. Est-ce qu'il n'en va pas de même chez nous? Que de pamphlets contre la corruption du second empire! Cette corruption, à supposer qu'elle fût aussi immonde qu'on voulait bien le dire, n'avait pas atteint le fond même de la nation française, qui était restée laborieuse, honnête et dure à l'épargne.
« M. Duruy m'a montré que j'avais encore plus raison de me méfier que je n'imaginais, Il est bien curieux , ce cinquième
volume, et le plus intéressant à coup sûr de tous ceux qui composent cette belle Histoire romaine. M. Duruy n'y conte plus l'histoire proprement dite. Il examine ce qu'a été la société romaine aux premiers siècles de notre ère, et passe en revue, dans autant de chapitres distincts, la famille, la cité, le gouvernement et l'administration, les mœurs, les idées ; sous cette dernière rubrique il comprend l'étude du mouvement religieux.
« M. Duruy montre très-bien que Rome a été victime d'un phénomène économique, qui s'est renouvelé à plusieurs reprises dans l'histoire du monde. L'or de l'univers y a tout d'un coup afflué, comme en Espagne l'or du Nouveau-Monde, comme plus récemment en Europe l'or de la Californie. Comme il s'est trouvé concentré en un petit nombre de mains, les possesseurs de ces fortunes colossales ont fait scandale par leurs prodigalités, leurs extravagances, leurs débauches môme : mais ils se sont vite épuisés parce qu'il n'y avait pas en ce temps-là de grande industrie pour réparer les capitaux perdus ; tout cet or s'est éparpillé sur la masse des honnêtes gens, des braves gens, des gens utiles, dont la vie régulière est devenue plus douce, sans attirer l'attention des moralistes.
« Les moralistes voient tout en noir, comme les satiriques voient tout en laid, parce que la règle du genre est pour les uns de condamner toujours le présent au profit du passé, 'pour les autres d'étudier des cas exceptionnels, de prendre des monstruosités sociales comme de fidèles représentations de la société tout entière. Où il faudrait une nuance, ils mettent un ton cru, qui accuse le relief ; et comme eux, on n'aperçoit que ce qui fait saillie.
« Il est clair que si l'on se borne à étudier les mœurs des grandes villes, comme Rome et Antioche, on y trouvera ample matière à d'éloquentes satires. Mais ce ne sont là que des points dans cette immense étendue de l'empire. Les provinces étaient restées sobres, chastes et laborieuses.
« M. Duruy emprunte à Tacite lui-même et à Pline le jeune tous les éléments d'une appréciation nouvelle, fort contraire à celle qui a cours dans les histoires à l'usage des jeunes gens. Il montre que dans la plupart des familles la vertu était honorée ; que les femmes étaient de bonnes épouses et d'excellentes mères ; qu'il y en avait même d'héroïques; que les hommes étaient honnêtes et tout entiers à leur profession, que le train ordinaire de la vie était justement celui que nous voyons aujourd'hui dans notre France, si calomniée par nos romanciers et nos auteurs dramatiques.
« Eh ! mon Dieu ! la société romaine ressemblait à toutes celles qui atteignent à un haut degré de culture d'esprit et de richesse. Elle avait des vices honteux et de grandes vertus ; des Trimalcion et desThraseas; desMessaline et des Arria : des bourreaux d'argent
et des pères de famille rangés, qui administraient sagement leur fortune ; des maîtres débonnaires, et d'autres qui ressemblaient aux planteurs de l'Amérique du Sud, stigmatisés par la Case de l'oncle Tom,
« La somme des vertus domestiques l'emportait de beaucoup sur les vices dont on fait un si grand étalage.
« Il est tout naturel, dit fort judicieusement M. Duruy, qu'ayant eu ses mortels ennemis pour héritiers, cette société ait été depuis quinze siècles représentée sous de sombres couleurs, d'autant mieux qu'avec les facilités que donnaient aux princes le despotisme et à tous l'esclavage et la religion, les anciens avaient pour le désordre une indulgence que fort heureusement nous ne connaissons pas. Ce que nous cachons , ils le laissaient voir. Or , c'est déjà une demi-vertu de cacher ses vices, puisque c'est la honte en plus et l'exemple en moins.... Mais en dépit des monstruosités morales qui ont déshonoré l'empire, la nature humaine y conservait ses droits; elle s'y montrait par les sentiments, par les mœurs, qui dans tous les temps ont fait la dignité de la vie, et nulle part, dans l'univers alors connu, on ne travaillait, on ne pensait davantage.
« Quand seront apaisées les haines religieuses, qui de nos jours se sont doublées des haines politiques, on conviendra que nous devons quelque reconnaissance à cette Home impériale, qui, après la Grèce, a été pour le monde la mère de toute vie policée. »
Francisque Sahcet,
Des diocèses.
Les diocèses ne furent point d'abord, à proprement parler, des divisions politiques : c'étaient des divisions administratives, judiciaires ou même financières. Ainsi le procurateur de la province d'Hadrumète que nous avons cité , avait charge des finances de ce territoire , pendant que le légat administrait le diocèse et qu'il y rendait la justice. La Dacie, qui ne formait qu'une seule province gouvernée par un légat impérial, était, sous le rapport financier, divisée en trois districts ou diocèses, dont chacun ordinairement avait son procurateur. A propos de cette triple subdivision de la Dacie, de ces trois Dacies, si l'on veut, lesquelles furent toujours gouvernées par un unique prœses , Borghesi prononce et définit le mot de diocèse, et montre bien que cette dénomination est en effet devenue propre à ces sortes de fractions, de circonscriptions des provinces.
Plus tard, lorsque, sous Dioclétien, toutes les vieilles provinces furent partagées et morcelées, in fnista concisse, suivant l'énergique expression de Lactance (de Morte persec, 7), lorsque, selon le mot de Claudien (in Eutrop. II, 586), le nombre des gouverneurs grandit pour la perte du monde,
Rectorum numerum terris pereuntibus augent,
les divisions politiques nouvelles eurent leur point de départ dans ces subdivisions administratives antérieures qui n'avaient répondu d'abord qu'aux exigences de tel ou tel grand service de l'État; les diocèses d'autrefois constituèrent autant de provinces distinctes et de gouvernements particuliers. C'est' ainsi que les quatre diocèses de la province d'Afrique formèrent, dans l'organisation de l'an 297, les quatre provinces de Zeugitane, de Numidie,5de Byzacium et de Tripolitaine.
Et qui sait si ces premiers diocèses ne correspondaient pas eux-
mêmes à cei-taiues divisions locales primitives, entre lesquelles se partageait le pays, avant même la conquête romaine? C'est par un démembrement analogue que s'est constituée dans la Gaule à titre de division spéciale, la Novempopulanie : neuf peuples aquitains avaient obtenu d'Auguste la faveur d'êti'e séparés administrativement du reste de la grande région politique et géographique à laquelle ils appartenaient : au quatrième siècle, cette vieille circonscription fut officiellement érigée en province. Ainsi encore, un peu plus tard, par une imitation du même genre, quand le christianisme se fut répandu dans l'empire, les divisions ecclésiastiques se modelèrent sur d'anciennes divisions païennes; en Gaule, par exemple, les limites des évêchés furent absolument conformes à celles du territoire des civitates, comme celles des archevêchés et des patriarcats le furent à celles des provinces. Le prélat qui siégeait à Narbonne enveloppait exactement dans son archevêché tout le territoire de la province Narbonnaise. L'archevêque de Reims, primat de la Gaule Belgique, avait, avec les mêmes attributions administratives et civiles que l'ancien tlamine de la province, la même étendue de pays dans son domaine. On s'explique aisément par là que, dans l'histoire du christianisme, il ne soit question nulle part de la division du monde chrétien en évêchés et en archevêchés : quelle opération eût-ce été, combien longue et compliquée, que celle de partager ainsi l'orbis romanus ! C'est qu'on n'eut pas besoin de procéder à cette division religieuse du territoire de l'empire ; les évêques recueillirent en quelque sorte l'héritage même des flamines : ceux-ci, devenus peu à peu chefs du culte dans les provinces, avaient ensuite ajouté à leurs fonctions sacerdotales certaines attributions civiles, telles que la surveillance générale des biens et des intérêts des cités; l'empereur transporta aux évêques ce pouvoir et ces prérogatives, de même qu'il constitua leur domaine ecclésiastique, leur ressort épiscopal de l'ancien territoire administré par les flamines. (L. Renier : cours, passim.)
Les expéditions dans le Sud.
Ces hasardeuses entreprises, ces pointes si périlleuses poussées jusqu'au seuil du désert ou dans les profondeurs sahariennes, les Romains les avaient déjà plus d'une fois audacieusement et heureusement tentées. Dès leur lutte avec Jugurtha, ils avaient comme préludé à l'expédition vraiment extraordinaire et triomphante de Cornélius Balbus, conquérant du Fezzan, de Ghdamôs et du massif des Touareg en l'an 19 avant J. -Christ, et à ce passage de Paulinus et de Geta à travers l'Atlas Marocain; ils avaient poursuivi dans les lointaines retraites des oasis un insaisissable ennemi qui, vainement chassé du Tell, allait dans le Sud mystérieux reposer et reformer ses bandes, intéresser à sa querelle les sauvages et inépuisables réserves qu'offre le Sahara, et reparaissait ensuite, comme le serpent dont parle Virgile, positis noviis exuviis, avec un renouvellement de vigueur et d'audace.
Metellus est le premier qui se soit ainsi aventuré dans le terrible ^ pays de la soif ; le récit de son expédition, de ses préparatifs surtout, est si curieux, si contemporain, si algérien, pour ainsi dire, que je n'hésite pas à le reproduire ici.
Jugurtha, battu de nouveau, découragé , anxieux, entouré de traîtres déclarés ou hésitants, s'est enfui, comme toujours, dans le Sud, et s'est réfugié dans Thala *. Metellus, voulant en finir, et surtout en finir avant le consulat et le retour de Marins, se décide à poursuivre Jugurtha jusque dans ces redoutables solitudes. Il sait que, de Thala au fleuve le plus voisin, s'étend, sur un espace de cinquante milles, une plaine aride et désolée ; mais, dans l'espoir de terminer la guerre d'un coup, il affrontera tous les obstacles et tâchera de venir à bout de la nature elle-même. Il supprime donc tous les bagages, et ne veut sur les bêtes de somme que du blé pour
1. Position incertaine. Voir : Guérin, Voyage en Tunisie, t. I.
dix jours, des outres et autres ustensiles qui pourraient contenir de l'eau. Il requiert dans le pays tout ce qu'il peut trouver d'animaux domestiques, qu'il charge de vases de toute sorte, principalement de vases en bois ramassés dans les gourbis des indigènes. Ordre est donné aux habitants des douars d'alentour qui ont fait soumission depuis la fuite du roi, de transporter chacun la plus grande quantité d'eau possible, pour tel jour et à telle place où est fixé le rendez-vous. L'armée se met en marche, et arrive à une journée de Thala. Toutes les précautions ont été si bien prises, que les approvisionnements fournis ont dépassé les prévisions, les Numides, après leur soumission de fraîche date, ayant tenu à montrer grand zèle ; d'ailleurs, il vint tout à coup à tomber de tels torrents de pluie que l'eau du ciel, — les soldats virent là quelque miracle, — eût suffi et au-delà aux besoins de l'armée.
Marins, lui aussi, voulut avoir son expédition dans le Sud, et son siège de Thala. Au milieu des vastes solitudes du Sahara tunisien, s'élève l'oasis de Gafsa , aujourd'hui encore peuplée de quatre milliers d'âmes, et charmante avec sa ceinture de jardins, ses sources et ses ruisseaux qui serpentent à travers les arbres et murmurent partout en même temps, avec ses arbres à fruits de toute espèce et sa' forêt de palmiers gigantesques *. C'est la vieille Capsa de Salluste et de Strabon , la grande et puissante ville où Jugurtha avait renfermé ses trésors, et que Marins, dans sa fièvre de grandes choses, troublé surtout par les lauriers de Metellus, osa aller chercher dans les profondeurs du désert. Capsa avait pour se défendre, mieux que des remparts et une garnison bien armée : sauf les alentours de la place, tout le pays est nu et désolé, inculte, sans eau, infesté de serpents, et de serpents exaspérés par la soif*. Tout, est à craindre , même la famine ; car les Numides , en ces parages, sont plutôt pasteurs que laboureurs, et toute la récolte a été, sur l'ordre du roi, transportée dans des postes fortifiés ou enfouie dans les silos ' : enfin, on est au plus fort de l'été. Marius prend du moins très-sagement toutes les dispositions convenables. Tout le bétail enlevé dans les razzias des jours précédents sera conduit par la cavalerie auxiliaire ; une fois en marche, distribution est faite chaque jour, par centuries et par escadrons, d'un nombre de têtes de bétail proportionné à l'effectif ; ordre est donné de faire des outrés avec les peaux : les soldats obéissent sans trop savoir pourquoi; six jours plus tard, arrivés au bord de l'Oued-Tana *, ils se