Les Touareg du Nord, par Henri Duveyrier
4. Le nord de l'Afrique dans l'antiquité grecque et romaine; étude historique et géographique couronnée par l'Académie des Inscriptioua et Belles-Lettres, par M. Vivien de Saint-Martin.
d'Aïr, au pays d'Azben, patrie actuelle des Touareg Kêl- Ouï.
Les anciens ont donc pénétré, ne fût-ce qu'une fois, jusqu'à 5 degrés au-delà du Tropique du Cancer. C'a été sans doute, dans leurs annales géographiques, un fait absolument exceptionnel et une conquête tout à fait extraordinaire qu'une pointe aussi hardie, aussi aventureuse, poussée à de pareilles distances, non pas par une simple caravane, par un savant et sa petite escorte^ mais par un corps de troupes qui fût en état d'agir, par un détachement qui pût se faire respecter, et, qui plus est, appuyé dans ses opérations contre les Ethiopiens par une colonne de Garamantes. Cependant , restreintes même à la limite du Tropique du Cancer, les connaissances anciennes embrassent encore une région considérable. Or cette limite, les anciens l'atteignent, à n'en pas douter, et ils nous la définissent avec une précision qui nous la rend absolument reconnaissable : ils la placent au point où se partagent les eaux de la Méditerranée et celles de l'Océan, limite nette et naturelle, à laquelle correspond à peu près le Tropique. Le fleuve Nigris, dit Pline , sépare l'Afrique de l'Ethiopie ; au Midi de la Maurétanie Sitifienne, disent Paul Orose et Ethicus, sont les monts Usarae ou Suggaris, au-delà desquels on ne trouve plus que des Ethiopiens. Ce sont donc évidem- ,ment ces montagnes, indiquées par les uns comme la limite de l'Afrique et de l'Ethiopie, qui donnent naissance au grand cours d'eau que d'autres nous signalent comme séparant le pays des Libyens de celui des Ethiopiens.
Or, tout d'abord, droit au Sud de Sétif, au-delà de la zone romaine, le nom du premier relief montagneux que l'on rencontre est celui du Ahaggàr des Touareg, le Hoggàr des Arabes, nom identique, à ce qu'il semble, au Suggaris du géographe ancien. Ensuite, ce Ahaggàr donne
naissance au plus grand fleuve, après le Nil, qui arrose le Nord de l'Afrique, à l'igharghar des Touareg, l'Ouâdi-es-Sâoudy ou rivière noire des Arabes, qui n'est autre que le Nigris de Pline, « Africam ab ^Ethiopia dispescens », et que le Ghir de Ptolémée. Le bon sens l'indique et l'étymologie le prouve : Nigris, Ghir et Igharghar, dans la langue libyenne ou berbère, sont absolument identiques : eu langue berbère ou temâliaq, le radical ghar, gher, ghir, ghor, signifie eau qui coule, bassin hydrographique. Pris dans cette acception générale, et non dans le sens restreint de simple fleuve, le Nigris- Igharghar, dont les origines embrassent quinze degrés de l'Ouest à l'Est, séparait très-nettement les peuples libyens du Nord des tribus éthiopiennes du Sud, les Berbères blancs de la race noire. Limite naturelle s'il en fut : car là était la ligne de partage des eaux entre le bassin de la Méditerranée et celui de l'Océan ; Umite ethnographique aussi, car en deçà habitent les peuples de race blanche, et au-delà ceux de race noire : tout le monde est d'accord aujourd'hui sur ceci, que, si quelques infiltrations de noirs ont pénétré dans quelques parties du Sahara, en deçà des points culminants du massif des Touareg, la limite vraie des deux races est marquée par la grande ligne où se partagent également les eaux entre le bassin Méditerranéen occupé par la race blanche, et le bassin nigritien occupé par la race noire *. Virgile^ le^ savant poète, apporte ici lui-même son témoignage; il place, lui aussi, les Ethiopiens sous le Tropique :
i£thiopum versemus oves sub sidère Cancri.
Egl. X, 68.