CHAPITRE II
Aspect général et physionomie du pays.
» Mare saevutn, importuosum; ager frugum fertilis, bonus pecori, arbori infecundas ; cœlo terraque penuria aquarum. »
Sall., Jug., XVH.
Il ne faut point demander aux anciens en général, dans leurs aperçus géographiques, ni à Salluste en particulier, dans le rapide coup d'œil qu'il jette sur l'Afrique septentrionale, ces études rigoureuses, ces descriptions précises et cette topographie véritablement scientifique qui sont le propre de la science moderne. Peut-être convient-il, en pénétrant avec le grand écrivain dans ces vastes régions d'une structure obscure et compliquée, d'y placer tout d'abord, comme de précieux jalons et de commodes points de repère, les divisions habituelles, devenues pour ainsi dire classiques, que les géographes d'aujourd'hui ont reconnues et tracées sur le sol de l'Algérie et de la Berbérie tout entière.
De ces trois zones successives, parallèles à la mer, qui sont : le Tell au Nord et sur le littoral ; derrière le Tell, les hauts plateaux ou steppes; enfin, au Sud, le Sahara^
Hérodote et Pomponius Mêla avaient entrevu quelque
chose ^
Les Arabes reconnaissent aussi certaines distinctions analogues; derrière le Tell, ils placent le pays des dattes, la riche contrée des oasis, après laquelle s'étend le désert. La science moderne est plus précise et répudie les notions vagues.
« En portant les yeux sur une carte d'ensemble, on aperçoit dans l'intérieur, de l'extrémité occidentale à l'extrémité orientale, une chaîne de montagnes dirigée presque régulièrement de l'Ouest-Sud-Ouest à l'Est- Nord-Est. Ces montagnes forment comme le point de départ ou le jalonnement d'une division naturelle qui partage le pays en trois zones, dans un sens presque parallèle à la mer; on peut suivre cette division depuis le Maroc jusqu'à Tunis, oùles montagnes s'arrêtent, et où les côtes, changeant brusquement de direction, s'orientent du Nord au Sud, pour former à 300 kilomètres audessous de Tunis le golfe de Gabès ^. »
Le Tell, c'était, pour les anciens déjà, la terre par excellence, tellus; car le mot arabe semble bien n'être qu'un héritage latin : c'est, encore aujourd'hui, la terre
1. «Toute la partie de la Libye qui borde la mer duNord est occupée par les Libyens et par un grand nombre de peuples libyques. Ce qui s'étend au-dessus de la côte et des peuples du littoral, est rempli de bêtes féroces ; puis, après cette région sauvage , ce n'est plus qu'un pays de sable, sans eau, prodigieusement aride et tout à fait désert. » Hérodote, H, 32.
« Orae sic habitantur ad nostrum maxime ritum moratis cultoribus, nisi quod quidam linguis differunt et cultu Deum, quos patrios servant, ac patrio more venerantur. Proximis (c'est-à-dire ceux qui les suivent immédiatement dans l'intérieur, les habitants de la seconde zone) nullee quidem urbes stant, tameu domicilia sunt, quae mapalia
appellantur. 'Victus asper, et munditiis carens Humi quies epulaeque
capiuntur. Vasa ligno fiunt aut cortice Interiores etiam incultius,
sequuntur vagi pecora : utque a pabulo ducta sunt, ita se ac tuguria sua promovent; atque, ubi dies déficit, ibi noctem agunt. Quanquam in familias passim et sine lege dispersi, nihil in commune consultant, tamen, quia singulis aliquot simul conjuges, et plures ob id liberi agnatique sunt, nusquam pauci. « 1, 8. Pomponius Mêla.
2. Jourdan, professeur à la faculté des Sciences de Lyon, Notes sur l'Algérie.
des grands labours, la terre de production. « Exposé aux vents du manoir liquide, il en reçoit les pluies.... c'est le grenier et le cellier de l'Algérie, ;sa terre à blé, à lin, à vigne, à olivier, à tabac, à coton *. » Cette terre trois fois féconde, omniparens^ Gorippus la chantait autrefois, non sans quelque aimable élégance :
Gaudebat miseranda novis ornata coronis Africa : nectebant flavis gestamen aristis Agri'colae, solitoque rubens in palmite Bacchus Paxque sua laetam fulgens ornabat oliva. (1. 69 ; sq.)
Le Tell, c'est, au pied des montagnes, dans le fond des vallées, car cette première zone même est déjà trèsmontueuse, le pays de ces vastes plaines nourricières, celle d'Oran ou de Bône, et ce long et ardent bassin du GhélifF, et cette opulente Mitidja, qui se développe à souhait entre le Sahel d'Alger et les premières pentes de l'Atlas, montrant orgueilleusement ses terres défrichées , ses marais disparus, ses fermes et ses bouquets d'arbres, Boufarik, triste nécropole, maintenant le plus riant des villages, enfin sa gracieuse reine, comme disent les Arabes, l'active et industrieuse Blidah^.
Les colons s'y partagent, avec les propriétaires indigènes, environ 14 millions d'hectares. La profondeur du Tell est d'ailleurs variable; à l'Ouest et au centre, il pénètre dans l'intérieur de quelque 120 kilomètres; à l'Est, il est beaucoup plus large et n'embrasse plus seulement le versant méditerranéen, le pays qui s'allonge entre la mer et la chaîne centrale; il s'étend, dans la province de Gonstantine , jusque sur le versant saharien de cette chaîne, et enveloppe le pays de Batna, c'est-à-dire toute la région de l'antique Lambèse, la fertile Medjana et le riche bassin du Hodna. De là vient, aussi bien, l'opulence