‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 34 sur 156 · nia seges demum votis respondet avari · texte numérisé non relu

nia seges demum votis respondet avari

Agricolœ, bis quse soient, bis frigora sensit.

Géorg., 1, 47.

Un grand agriculteur des environs de Sétif, en me montrant ses terres, me rappelait ces vers de Virgile, et me disait se trouver trèsbien, en Algérie aussi, de la méthode du poète. Et je pensais, ce rjue d'ailleurs bien souvent j'ai pensé :

Non obtusa adeo gestamus pectora Pœni 1

â. Voy. Appendice : A.

notre colonie. Il n'est point douteux que leurs villages, leurs fermes, leurs domaines ne se soient, comme le font les nôtres, revêtus peu à peu de verdure et ornés de ces bouquets d'arbres qui sont comme le témoignage et la parure de la civilisation. Leurs efforts sur ce point ne semblent pas avoir laissé de traces ; la barbarie a fait impunément son œuvre et la stérilité a repris ses droits. Ce qui survit, ce qui est debout, ce sont les ouvrages éternels par lesquels ils ont voulu remédier à cette pauvreté d'eau, « à cette soif du ciel et de la terre, » dont a toujours souffert l'Afrique; ce sont ces monuments indestructibles qui attestent quels furent les efforts de ces grands ouvriers pour amener à eux, pour emmagasiner ces eaux bienfaisantes, pour distribuer un trésor qu'on se disputait avidement *.

Philippeville utilise encore les citernes de Rusicade; çà et là se dressent, traversant les vallées, les restes grandioses des aqueducs, auprès de Gherchell, auprès de Gonstantine. A Arzeu, qui manque d'eau potable, on voyait encore naguère de profondes constructions voûtées, à parois maçonnées en béton hydraulique, où se recueillait et se conservait l'eau des sources et celle des pluies. Les traces des antiques barrages s'aperçoivent encore aujourd'hui, et fort avant dans l'intérieur 2.

1. D'après les auctores rei agrarix, les propriétaires, les fermiers se disputaient les eaux d'irrigation, tout comme aujourd'hui; d'où naissaient de nombreux procès, comme aujourd'hui encore.

2. Voir le bel ouvrage de M. Ville, inspecteur général des mines : Exploration du Hodna. Le capitaine Ragot mentionne, dans le lit de rOued-Djedi, ce grand cours d'eau qui, né des pentes du Djebel Amour, arrose tout le pays, de l'Aghouat à Biskra, et se perd dans le chott Mel'righ, les ruines d'un barrage romain considérable, qui rejetait les eaux du fleuve, non-seulement sur la rive gauche, mais aussi sur la rive droite, c'est-à-dire du côté du Sahara. D'autres conduites d'eau secondaires s'embranchant aux canaux principaux, les traces d'un immense canal qui, au dire des indigènes, commencerait à l'oasis des Ouled-Djellal et irait aboutir au chott Mel'righ, tout cela indique que cette zone désertique, aujourd'hui type de l'aridité, était aiTOsée, et qu'on tirait parti des très-bonnes terres qui couvrent cette région. Nous croyons, ajoute M. Ragot, que, depuis l'occupation romaine, l'aspect

Les inscriptions enfin témoignent abondamment des préoccupations de Rome à cet égard, et des efforts considérables qu'elle fit constamment dans ce sens pendant toute la durée de sa domination en Afrique. Je n'en citerai qu'une, qui me semble intéressante, et qui donne assez bien l'idée d'un de ces grands et puissants ouvrages hydrauliques, où excellèrent ces maîtres ingénieurs.

Le grand aqueduc de Lambèse, aquaedudus Titulensis, souffrait de son état de vétusté {longa vetustate corruptum) et aussi de l'incurie des dernières années troublées par les agitations politiques : {multorum incuria dilapsum ^t per longam annorum seriem neglectum). Les invincibles maîtres et réorganisateurs du monde, invictissimi restitutores orbis, Dioctétien et Maximien font réparer l'aqueduc sur tout son parcours par les soins de la 3" légion. (I. A. 108 et 109.) Mais, en un jour de grand orage, l'aqueduc est rompu par les eaux; le gouverneur de Numidie le fait rétablir ; la montagne est percée de part en part, — ce sont les premières pentes de l'Aurès — et des conduites neuves sont reconstruites.

(A Lambèse, au Nymphéum, sur une grande dalle entièrement encadrée d'une moulure : L A. 117.)

AQVAMTITVLENSEMQVAMANTEANNOS PLVRIMOSLAMBAESITANAGIVITASIN TERVERSODVGTVVITORRENTISAMISERAT PERFQRATOMONTEINSTITYTOETIAMA SOLONOVOD VGT V SEVERINIVS APRONIAN VSTPPPN" PATGOLRESTIT VITGVRAELIORVFO VEFL PP G VR RP

Aquam Titulensem, quam ante annos plurimos Lambeesitana civitas, interverso ductu vi torrentis, amiserat, perforato monte,

de cette région a dil beaucoup se modifier, et que notamment, soit par suite du déboisement, soit par le manque d'aménagement des eaux, le pays a singulièrement changé. Tous les établissements romains considérables situés sur l'oued Cédeur, l'o. Mita, l'o. Djereh, seraient aujourd'hui inhabitables, en raison de l'aridité absolue du pays.

instituto etiam a solo novo ductu, Severinius Apronianus, vir perfectissimus, prseses provinciœ Numidiœ, patronus colonise, restituit, curante ^lio Rufo, viro egregio, flamine perpetuo, curatore reipublicse.

A ces œuvres antiques, les Algériens modernes peuvent opposer déjà de glorieux travaux. Nous aussi, nous cherchons à retenir les eaux fugitives et qui nous échappaient naguère; nous aménageons savamment les flots irréguliers, intermittents, de ces petits fleuves, disons mieux, de ces torrents capricieux, dont aucun ne coule constamment à plein lit, dont aucun n'est navigable, mais qui peuvent tous devenir à nos irrigations d'inépuisables réservoirs ; nos barrages les économisent , les répandent et les distribuent à propos. Non loin de l'embouchure du Ghéliff, du Ghéliff au bassin torride, aux cultures tropicales, vient aussi se perdre dans la mer la marécageuse Macta, formée de l'Habra et du Sig. Le Sig nous sert à arroser les jardins charmants de Sidi- Bel-Abbès^ et les campagnes prospères de Saint-Denis; l'Habra, emprisonné par un barrage, le plus vaste qui soit dans le monde entier, ouvrage gigantesque qui reçoit 30 millions de mètres cubes, s'en échappe à notre ordre pour irriguer nos champs de cotonniers ou de cannes à sucre *. Dans le désert, nous faisons plus encore : nos puits artésiens fécondent le sable même ^ et font sortir du sol, et comme s'épanouir, au joyeux étonnement des indigènes, ces îles de verdure, ces riches oasis dont les mille palmiers, le pied dans l'eau et la tête au soleil, abritent encore de leurs longues branches toute une végétation luxuriante, et que Pline décrivait ainsi dans un tableau exquis de couleur et de vérité.

1. Voir le compte-rendu du voyage de M. le Gouverneur Général dans la province d'Oran : 1876. — V. la Géogr. de 0. Reclus.

2. J'aime à donner ici un souvenir à M. l'ingénieur Jus. Son œuvre achevée dans le désert, M. Jus a étudié, avec la plus heureuse obstination, toutes les applications précieuses que l'industrie pourrait tifer de l'Alfa. Il aura deux fois bien mérité de l'Algérie.

a Fons abundat, largus quidem, sed certis horamm spatiis dispensatur in ter incolas. Palmae ibi praegrandi subditur olea, huic ficus, fico Punica, illi vitis : sub vite seritur frumentum, mox legumen, deinde olus ; omnia eodem anno ; omniaque aliéna umbra aluntur. » (xviii,51.)

Gomment essayer de traduire cette netteté, cette précision, et comme ces raccourcis de cette admirable langue latine ! L'eau ne manque pas dans l'oasis, dit Pline, mais elle ne s'y gaspille point ; chaque habitant n'en jouit que pendant un nombre d'heures déterminé. A l'ombre du palmier superbe s'élève l'olivier, sous l'olivier le figuier, puis le grenadier et la vigne : la vigne à son tour abrite le blé et les légumes ; et tout cela rend la même année, tout cela pousse sous l'ombre mutuelle !

Gomment rendrait-on mieux ce fouillis délicieux de verdure, d'ombre ensoleillée^ de branches entrelacées, de feuilles de toute sorte, ce murmure d'eau qui court, ce vert éblouissant et cette tiède fraîcheur !

Il est d'autres dangers ou d'autres fléaux algériens contre lesquels il est plus malaisé de se défendre. L'Atlas, le vieil Atlas, « bien déchu, comme le dit ingénieusement M. 0. Reclus, de sa mythologique hauteur, » ne s'élève point assez pour protéger absolument la Berbérie contre les vents incandescents du Sud. L'Algérie, le Maroc et Tunis reçoivent de la fournaise saharienne le sirocco qui dessèche et qui brûle \ Salluste mentionne en passant et en deux mots, à son ordinaire, une de ces tempêtes de sable que soulève le vent du désert et qui ne sont pas moins dangereuses que les tempêtes de la mer; il nous montre, dans son épisode des Philènes % les Gyrénéens retardés dans la traversée des Hamadas

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