Ibid., p
AVANT-PROPOS f
lopper, suivant les besoins locaux, ici le commerce, là
l'agriculture ou les arts industriels
a Être Romain, ce fut appartenir à la portion civilisée de l'humanité, être membre d'une société qui possédait toutes les connaissances, toutes les commodités de la vie matérielle. Romain et barbare furent deux termes d'une corrélation exacte, qui eurent une signification identique depuis Bosra où l'Arabe pacifié balbutiait le latin, jusqu'aux cabanes des Calédoniens et des Pietés *. »
1. « Electa est Italia ut sparsa congregaret imperia ritusque molliret, et tôt populorum discordes ferasque linguas sermonis commercio contraheret ad colloquia, et humanitatem homini daret, breviterque una cunctarum geutium in toto orbe patria fieret. » Pline , lib. III, chap. V.
« Imperiosa nimirum civitas non Bolum jugum, verum etiam linguam suam domitis gentibus imponere voluit. » S. August., de Civit. Dei, 1. XIX, ch. vu.
« Pour exprimer cet état nouveau du monde, cette assimilation des races dans une patrie gigantesque qui avait englouti, comme dit Bossuet, toutes les patries antiques et les nationalités distinctes , un nouveau mot fut créé : on le voit apparaître à la fin du iv^ siècle, marquant par sa date l'époque où la fusion est faite. C'est le néologisme Romania, synonyme populaire d'imperium romanum ou d'orbis romanus, formé comme les mots du même genre, Graecia, Gallia, Britannia, etc., et désignant l'ensemble de la civilisation latine. On appelle Romanie tout le pays conquis et civilisé par Rome ; le vir romanus, le romain, c'est l'habitant d'une partie quelconque de l'empire, vivant de la vie romaine, et parlant latin. Il n'y a plus que deux grandes divisions dans la géographie politique du monde : la romanie et la barbarie, romania et barbaria, le monde soumis à l'unité romaine, le monde flottant et remuant des barbares. Partout on rencontre, dans les écrivains du temps, historiens ou poètes, le commentaire de ce mot nouveau et la preuve du fait qu'il exprime : « A quoi bon rechercher, dit saint Augustin, ce qu'étaient autrefois les peuples que Rome gouverne aujourd'hui, puisqu'ils sont tous devenus romains et sont tous appelés romains : quando omnes romani facti sunt et omnes romani dicuntur. « (Ad psalm. 58, 1). « — Aubertin, Histoire de la langue et de la littérature françaises, t. I, p. 26, sq, Deus undique gentes Inclinare caput docuit sub legibus isdem, Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister, Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus... Jus fecit commune pares et nomine eodem Nexuit et domitos fraterna in vincla recepit.
Prud. contra Symm. 501.
Et Claudien, car cette concordance des témoignages importe : Hœc est in gremium victos quae sola recepit, Humanumque genus communi nomine fecit.
De laud. Stilich., ni, x, 50;
Cette glorieuse mission de Rome à l'égard du monde ancien, de ce qu'elle appelait orgueilleusement son univers ^ , la France a la généreuse ambition de l'accomplir dans un plus modeste domaine : je veux dire dans cette région de l'Afrique que nos armes nous ont soumise et qui ne nous appartient plus seulement par le droit d'une juste conquête. Nous aussi, en effet, comme nos devanciers les Romains, nous nous étendons au dehors pour développer notre puissance et nos intérêts commerciaux, pour ouvrir à nos prolétaires de nouveaux champs d'émigration, pour faire rayonner au loin notre influence politique, pour propager notre langue, nos mœurs et le prestige du nom français ^. Mais nous avons encore de plus nobles desseins, des visées plus hautes et plus désintéressées ^ Dépouillés aujourd'hui de notre vieil empire colonial, mais amenés par un dernier bonheur ou par une dernière habileté sur ce littoral africain, jadis si peuplé, si prospère, paré des monuments et des efforts de trois civilisations successives, puis longtemps désolé par la barbarie, nous nous sommes imposé la tâche d'en régénérer, d'en relever la race et d'y rapporter le travail, la richesse et la vie, comme nous avons rendu la paix et la sécurité à cette mer jadis
1. Am. Thierry, Tableau de l'empire romain, p. 84. « lu orbe romano qui sunt... » Digeste, 1. xvn.
2. « Vultis exemple majorum augere rem romanam victos in civitatem accipiendo ? Materia crescendi per summam gloriam suppeditat. » (Discours de Camille sur la condition des peuples latins : T. Liv., vni, 13.) — « Civitates propagatas auctumque romanum nomen communione juris... » (Velleius, 1, 14.) — « Quid aliud exitio LacedfEmoniis et Atheniensibus fuit, quanquam armis poUerent, nisi quod victos pro alienigenis arcebant? At conditor noster Romulus tantum sapientia valuit, ut plerosque populos eodem die hostes dein cives habuerit. » (Discours de Claude demandant au sénat le droit des honneurs pour ia Gaule chevelue. (Tac. Ann. xi, 24 ) — Am. Thierry.
3. « Hoc patrocinium receptae in fidem et clientelam vestram universœ g€nti8..i » T. Liv., xxxvii, 57*
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infestée qui baigne ces rivages et les rivages de France, qui naguère les séparait, qui les rapproche et les réunit aujourd'hui. Ce sera là sans doute, aux yeux des autres nations, juges sévères et ombrageux de tout effort tenté par la France, justifier deux fois notre conquête et mériter qu'elles nous reconnaissent ou nous acceptent pour légitimes héritiers de l'Afrique romaine.
Aussi bien, s'il est vrai qu'il fût exagéré de dire des indigènes de l'Afrique française ce que Tacite disait des provinces, qu'elles se soumettaient de bon cœur au nouvel ordre de choses *, il semble cependant que, frappés de la ressemblance de notre œuvre civilisatrice avec l'œuvre romaine, dont l'histoire leur parle vaguement, dont surtout ils retrouvent à chaque pas les traces, ces hommes qui nous appellent des roumis se résignent à subir en nous les légataires de Rome.
Léon Renier raconte à ce sujet dans ses souvenirs d'un voyage au pied de l'Aurès une très-curieuse anecdote 2. a Les monuments romains, dit-il, surtout les inscriptions, sont aux yeux des indigènes notre titre le plus légitime à la possession de l'Algérie. » Un jour il était en train de copier quelque inscription latine : un cheik des environs, en même temps marabout, le regarda quelque temps faire, puis s'approchant de lui : « Tu comprends donc cette écriture ? lui demanda-t-il.
— Oui, je la comprends, et je l'écris : car c'est la mienne aussi. Regarde : ce sont nos lettres, c'est notre langue.
— C'est vrai, répondit-il gravement; puis s'adressant aux indigènes qui l'accompagnaient : — Les roumis, leur dit-il, sont vraiment les fils des Roumâns, et lors-
1. Tac. Ann. 1,2. « Neque proviuciœ illum rerum statum abnue-* bant... »
S. Revue archéologique.
qu'ils ont pris ce pays, ils n'ont fait que reprendre le bien de leurs pères. »
Une aventure analogue arriva au savant M. Berbrugger dans un de ses nombreux voyages en Algérie. Il manifestait le désir de visiter des ruines voisines, et les indigènes l'en détournaient avec une curieuse insistance. « Ce ne sont pas des ruines romaines, lui disaient les gens de la tribu ; ce sont des ruines arabes. » Il me semblait, racontait Berbrugger, être en présence de débiteurs de mauvaise foi niant leur dette et refusant de laisser voir les titres qui pouvaient la constater.
Chargés de ce précieux héritage, appelés à reprendre en ce pays, dans des conditions que je crois moins faciles et moins favorables , l'œuvre civilisatrice des Bomains, nous avons, sinon cet avantage, au moins cet attrait et cette émulation qu'ils se soient avant nous essayés à la même tâche laborieuse. Ce serait un bien beau et bien profitable sujet d'étude que de demander à l'histoire de l'Afrique romaine les leçons et l'expérience du peuple qui sur ces matières a été le maître des maîtres ; que de surprendre à leur œuvre admirable ces grands ouvriers d'autrefois. Il ne serait pas inopportun sans doute de revoir ces Romains que nous nous proposons volontiers pour modèles, et que nous aimions, autrefois du moins, à nous figurer comme nos rivaux dans le passé, en face de ces graves questions de politique coloniale, de ces difficiles problèmes do rapprochement des races, d'assimilation progressive, de réconciliation des vaincus ; et cela, de nous les représenter organisant leur conquête africaine dans des conditions qui étaient non pas identiques peut-être , mais assurément analogues. Il serait bien intéressant
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d'éclairer ainsi et d'animer le passé des lumières et des impressions du présent, surtout de rassurer le présent et d'encourager l'avenir par les souvenirs du passé. Car le passé, qu'est-ce pour les peuples sages, que les risques et les aventures courus par les premiers venus au profit de leurs successeurs * ?
Mais je n'ai point eu de ces témérités présomptueuses ; c'est là l'œuvre de toute une existence de hautes et nobles études : ce sera le couronnement naturel et impatiemment attendu de la laborieuse carrière de l'homme éminent qui nous a véritablement révélé l'Afrique romaine, de celui que naguère l'Allemagne elle-même saluait, avec MM. Mommsen et Henzen, comme l'un des membres du triumvirat des princes de l'épigraphie latine à notre époque ; de celui enfin que je n'ose appeler mon maître, parce que je ne suis point un assez digne élève, mais dont j'ai pu du moins recueillir pendant quelque temps les inappréciables leçons, et dont m'est venu, j'ai plaisir à le dire ici bien vite, le meilleur de ce qui dans cette étude pourra paraître nouveau et intéressant.
A lui donc, qui a relevé de la poussière du sol les monuments de Lambèse, de Thamugas, de Tébessa, de Gonstantine 2, de les restaurer en quelque sorte, de les
1. Telles étaient les intentions de M. le Maréchal Randon, lorsque, il y a plusieurs années, il chargea M. Frédéric Lacroix, ancien préfet d'Alger, de recherches sur l'histoire de la domination romaine en Afrique. M. Lacroix y travailla longtemps et rassembla un nombre considérable de documents et de notes qu'il allait vérifier et mettre en œuvre, lorsqu'il fut surpris par la mort. Ce ne sont malheureusement là, parait-il, que des matériaux épars, parmi lesquels toutefois se trouvent quelques courts fragments composés qui ont presque tous paru dans la Revue africaine, et qui sont assez intéressants pour faire sérieusement regretter que l'ouvrage n'ait pu être achevé. J'en ai profité de mon mieux. Tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de l'Afrique romaine doivent à M. Lacroix un souvenir.
2. Inscriptions romaines de l'Algérie, recueillies et publiées par Léon Renier. Paris, 1855.
remettre dans tout leur lustre et leur jour, de nous montrer l'ensemble ainsi reconstruit et vivant de la colonisation romaine en Afrique. Bien plus humble et plus modeste, encore une fois, est l'intention de cet ouvrage. Yoici du moins ce que je désirerais; voici ce que je me suis proposé. Je voudrais d'abord, à l'usage de ceux qui, sans avoir le loisir ou l'occasion de ces sortes d'études antiques, en ont la curiosité, de ceux qu'on peut sans aucune espèce de dédain appeler de studieux et intelligents profanes, expliquer certaines parties un peu plus difficiles, obscures ou moins familières de l'histoire romaine ; leur procurer, sur l'organisation administrative par exemple , sur celle de l'armée, sur la constitution provinciale ou municipale, certaines indications, certains renseignements qui ne se trouvent pas positivement dans le domaine public et parmi les connaissances banales ; je voudrais, par un exemple particulier, celui de l'Afrique, et, pour me borner plus encore, par celui de la Numidie, donner une idée générale de ce qu'était une province romaine, faire connaître quels étaient ces rouages qui, mus par une impulsion souveraine et une volonté unique, fonctionnant régulièrement et d'une marche presque uniforme dans chacune des parties de l'empire, donnaient le mouvement et la vie à l'immense et puissante machine.
Je voudrais aussi, et c'est là une, idée qui m'est trèsvite apparue à mon arrivée en Algérie, et qui n'a fait depuis lorsque se consolider dans mon esprit; je voudrais essayer de montrer ce que la vue de l'Afrique française, le séjour dans ce pays étrange et primitif, au milieu de ces populations bizarres, dont les mœurs nous semblent
si nouvelles, alors qu'elles sont si antiques; ce que le spectacle aussi de cette mer Méditerranée, mer grecque encore et romaine, de ce ciel, le ciel de Virgile et d'Homère, de cette nature enfin toute pleine pour nous de souvenirs classiques involontaires, d'échos poétiques d'autrefois spontanément réveillés ; je voudrais, dis-je, montrer ce que tout cela jette de jour et de lumière sur l'antiquité tout entière ainsi que sur les immortels chefs-d'œuvre qu'elle nous a légués. Je voudrais faire voir comment les mœurs, les usages, les costumes, mille détails pittoresques de la vie et de la société grecque et romaine, sont là pris sur le vif, expliqués, commentés , ressuscites par la moindre scène quotidienne, par les rencontres de la rue; comment la nature tout entière, mer caressante et hleue i, ciel éblouissant d'étoiles; rivières inconstantes, torrents furieux ou maigres filets d'eau; arbres chantés par tous les poètes, oliviers au pâle feuillage, myrtes et lauriers roses, platanes aimés de Socrate, — dirai-je aussi, puisque j'ai dit Socrate , cigales au chant assourdissant ^ ? — comment toutes ces choses antiques revivent en ce pays et s'éclairent de la réalité présente, sortent du livre en quelque sorte et prennent corps; comment enfin en Algérie l'antiquité est toute contemporaine.
Un de mes maîtres revenant de Rome, et revenant tout ému de son voyage^ faisait le souhait irréalisable ^ et que j'ai fait souvent moi-même, que tout jeune universitaire eût fait son tour d'Italie et son pèlerinage de Grèce , et n'abordât l'enseignement de l'antiquité qu'après avoir du moins passé pieusement le seuil de