Quanquam o ! sed superent, quibus hoc, Neptune, dedisti
son double sanctuaire. Mais hélas ! le poète l'a dit : il n'est point donné à tout le monde d'avoir vu Gorinthe ! Eh bien! à défaut pour nos jeunes maîtres, et c'est là une préoccupation universitaire, un souci d'inspecteur qui devra sembler légitime et me sera aisément pardonné, à défaut de cette initiation incomparable que donnent ces vieilles terres classiques, il est cert n que notre Algérie leur peut, elle aussi ^ offrir de précieux enseignements.
Pourquoi ne raconterai-je pas ici certaines impressions personnelles que je n'ai point seul éprouvées? Sans parler de ce remuement d'idées et de cet entrain salutaire que donnent à de jeunes imaginations bien préparées et comme disposes ce voyage de Paris à Marseille et cette traversée brillante de la grande ville phocéenne, n'est-il donc pas utile et presque indispensable, pour des hommes qui par goût et par profession vivront au sein de l'antiquité et y feront vivre leurs auditeurs, leur en développeront les scènes et les tableaux, leur en feront sentir les beautés, d'avoir entrevu même de loin ce qu'on peut appeler les horizons clas* siques ; d'avoir du moins pu contempler quelque rivage baigné de ces mêmes flots qui battent les promontoires grecs ou s'enfoncent dans les baies itahennes ; d'avoir reçu enfin comme un rayon de ce soleil qui dore les ruines de l'Acropole et illumine le golfe de Baies ou les colonnes brisées du forum?
La mer une fois traversée, à quelque 750 kilomètres de Marseille, à quelque 650 de Port-Vendres, que de jours sur l'antiquité, que d'aperçus soudains, quelles explications lumineuses! Quelles découvertes dans ce qu'on croyait savoir, dans ce que l'on comprenait à demi
sans le sentir ! La transparence de Fair attique et cette lumière vraiment sereine, je ne me la suis imaginée qu'ici, en voyant dans une claire soirée les branches découpées d'un palmier, ou les touffes d'un pin parasol se détachant sur le ciel bleu. Tel admirable vers de Virgile que je croyais suffisamment goûter, ne m'est apparu dans sa parfaite beauté, ne m'a saisi que sur cette terre méditerranéenne. Ces flots qui resplendissent sous les reflets tremblants de la lune *, je les ai pu voir maintes fois ; cette douce et légère brise du soir, j'ai pu la respirer sur nos terrasses algériennes. Et ce n'est pas seulement, je l'ai dit, la nature italienne ou grecque qui se retrouve ici ; l'homme et la vie de ces vieux âges classiques ne s'y reconnaissent pas moins nettement. Pompéi ressemble bien sans doute à quelqu'une de nos villes mauresques; nos petites maisons algériennes, pauvres demeures exiguës qui, se serrant les unes contre les autres, défendent du soleil brûlant les ruelles étroites et grimpantes, n'est-ce pas quelque chose d'approchant de ces habitations athéniennes dont nous avons retrouvé les compartiments et mesuré les traces sur le rocher de l'Observatoire ? On ne vit guère dans de pareils logis : aussi bien le beau soleil, l'atmosphère tiède et engageante, la mer bleue, les montagnes violettes ou au loin couronnées de neige, tout cela invite au grand air. L'Athénien d'autrefois vivait beaucoup sur la place publique; le Napolitain d'aujourd'hui demeure volontiers dans la rue : il y cause, il y gesticule. L'Arabe, lui non plus, n'a pas le luxe du chez soi; il écoute ou raconte autour d'une fontaine, assis sur la cruche de cuivre qu'il
1. Adspirant aurce in noctem, nec candida eursum Luna negat; splendet tremulo sub lumine pontus.
Énéid., vn, 8.
remplira tout à l'heure et qu'il portera légèrement sur son épaule; fatigué, il s'allonge sur les dalles nues de nos trottoirs; le soir il fume et joue au café maure; pendant les nuits d'été, enveloppé de son burnous, il dort sous le ciel étoile *.
Tous ces traits de mœurs, à ce qu'il me paraît, se rappellent et s'expliquent l'un l'autre : il y a là des physionomies d'hommes et de choses qui se rapprochent et se ressemblent. Pour prendre un exemple célèbre, de quelle précision, de quelle clarté, de quelle couleur s'est revêtu ici pour moi le second livre de l'Enéide! Cette grande ville de Troie tout d'abord devait être à peu près pareille à ce que sont encore aujourd'hui toutes ces blanches villes asiatiques qui bordent la Méditerranée, et ressembler, bien plus exactement encore que l'élégante Pompéi, à quelqu'une de nos villes mauresques. Ces rues étroites que barrent les soldats grecs ^, cette terrasse de la maison d'Anchise, où monte Énée dans sa première angoisse, pour voir et pour entendre ce qui se passe 3; ces plates-formes du temple de Minerve et du palais de Priam, d'où les assiégés font pleuvoir des traits impuissants \
i. Il y avait à Delphes un bâtiment appelé la Lesché, construit au temps des guerres médiques et orné de deux grandes peintures de Polygnote. Les habitants s'y réunissaient pour causer, et Plutarque a pu y placer avec vraisemblance la scène d'un de ses dialogues. « Ce genre de bâtiment, destiné à la conversation, devait être un des plus anciens chez les Grecs amis de la parole ; il y en avait déjà du temps d'Homère et l'on y renvoyait dédaigneusement les bavards. » Mémoire sur les ruines et l'histoire de Delphes, par P. Foucart. — Le café maure ici est une de ces Leschés, une Lesché arabe, inculte et enfumée, barbouillée de peintures enfantines par de naïfs Polygnotes. Il y a là assurément deux civilisations bien différentes ; mais il y a quelque analogie dans les usages et dans les mœurs.