CHAPITRE TTI
LES INDIGÈNES Qu'est-ce que le Berber?
« Sed qui mortales initio Africain habuerint quique postea accesserint, aut quomodo inter
se permixti sint quam paucissimis dicam.
Ceterum fides ejus rei pênes auctores erit, » Jug. XVII.
« L'histoire de l'Algérie se divise d'après le nombre des conquêtes étrangères qu'elle a subies. Les victoires successives des Romains, des Vandales, des Byzantins, des Arabes, des Français, sont les jalons qui coupent la monotonie de ses annales. N'y a-t-il pas cependant, audessous de ces couches de maîtres imposés tour à tour par la force, un fond indigène encore retrouvable, matière toujours prête à subir les dominations étrangères, pépinière éternelle de serfs pour les vainqueurs qui se sont succédé de siècle en siècle? Ce fond existe, et il ne fallut qu'un coup d'œil superficiel pour le découvrir dans les Kabyles. Le Kabyle, personne n'en doute, n'a été amené dans le pays ni par la conquête musulmane, ni par celle des Romains. Ce n'est ni un Vandale, ni un Carthaginois ; c'est le vieux Numide, le descendant des sujets de Massinissa, de Syphax et de Jugurtha. Une lan-
gue à part, profondément distincte des langues sémitiques, bien qu'ayant avec elles des traits de ressemblance et leur ayant fait de nombreux emprunts, est à cet égard le plus irrécusable des témoins. Cette langue se retrouve sur les anciens monuments du pays. Elle n'y a sûrement été introduite ni par Garthage, qui parlait presque bébreu, ni par Rome, ni par les Germains, ni par les Byzantins, ni par les Arabes. Un trait de lumière a été jeté sur l'obscure histoire de l'Afrique, quand il a été constaté, surtout par les beaux travaux de M. Hanoteau, que la langue kabyle est à peu près identique au touareg, et que le touareg lui-même est dans la parenté la plus étroite avec tous les idiomes sahariens qui se parlent depuis le Sénégal jusqu'à la Nubie, en dehors du monde nègre ou soudanien. A partir de cette découverte, le vieux fonds de race de l'Afrique du Nord a été nettement déterminé. Le nom de Berbère paraît à l'heure présente le meilleur pour désigner ce rameau du genre humain i. »
Ainsi, voilà une race, une noble et vieille race, dont l'identité est reconnue et dont les titres sont étabHs, et à qui manque cette première de toutes les noblesses et ce premier de tous les patrimoines, un nom! Cette race n'at-elle donc point adopté, n'a-t-elle jamais porté une appellation générique où elle se reconnût, par où elle se distinguât de toutes les autres? J'interrogeai à ce sujet un de nos berbérisants les plus distingués, le plus curieux et le plus obligeant des érudits, M. Letourneux, à qui nous devons ce bel ouvrage récent : la Kabylie et les œutumes kabyles. « Ce nom de Berbers, lui demandai-je, est-ce donc tout simplement le mot grec et latin de Barbare? Est-ce le nom dont les colons de Cyrène ont, à leur arrivée en Afrique, désigné les indigènes qu'ils rencontrèrent sur ces bords? — Non, sans doute , puisque,
1. E. Renan, La Société berbère. Revue des DetiX'Mondes. l*' sep* tembre 1873.
de par un passage formel d'Hérodote, de par tous les textes grecs et romains, de par l'usage enfin de l'antiquité tout entière, c'est le mot AtêuEç qui sert d'ethnique pour désigner la population africaine autochthone, et le nom de AiêuYi que porte la partie du monde qu'elle occupe *. « Toute la partie de la Libye qui borde la mer du Nord, c'est-à-dire la Méditerranée, laquelle baigne le nord de l'Afrique, depuis l'Egypte jusqu'au promontoire Soloeïs, 011 la Libye se termine sur la mer Atlantique, est occupée par les Libyens et par un grand nombre de peuples libyques, Aiêueç xal Aiêuiov lOvea itoXXà, à la réserve de ce qu'y possèdent les Grecs et les Phéniciens ^ »
Les Romains appelèrent ensuite Afrique le pays que les Grecs avaient appelé Libye ; mais ni l'un ni l'autre de ces noms n'explique pour nous celui de Berber. Est-ce donc un mot indigène, une racine locale? Est-ce l'appellation dont se seraient servis et désignés eux-mêmes les indigènes? Et ce nom, après avoir échappé aux anciens, plus indifférents en ces matières, aurait-il été retrouvé par la science moderne? — Non, me répond M. Letourneux : les indigènes contemporains ne voient là qu'une racine arabe, qu'un nom formé du verbe berbera, lequel signifie bredouiller, parler un langage inintelligible . On sait l'antipathie qu'éprouvèrent tout d'abord à l'égard des Kabyles
1. Ce nom est celui d'une grande tribu appartenant à la race aborigène du Nord de l'Afrique, tribu dont on peut suivre sans interruption l'existence historique sur les confins occidentaux de l'Egypte inférieure, depuis le siècle de Moïse jusqu'aux temps modernes. Ce sont les Lebahim (Lehab, Loub) de la table ethnographique de la Genèse, Le mot est presque identique au Libyes des Grecs et des Romains. Chez Procope et les Byzantins, on trouve AsSâ6«?, Asêxvfiat, Aeu«9«<, Aîux«9«<; dans Corippus : Languantan, Ilaguaten ; {Languantanque acies armis prosterne rebelles), dit Justinien à Jean, en l'envoyant en Afrique. L144. C'est le berbère Ilowaten, forme plurielle de Lowâta. (Ibn. Khaldoun, traduit par de Slane ; \, 232, note.)
L'orthographe Lebathae ou Levathee des Byzantins fait le passage entre les formes anciennes, tant hébraïques que grecques, et la forme purement berbère que donnent les auteurs arabes et Ibn. Khaldoun. (V. de St.-Martin).