Revue des Deux-Mondes, ibidem
Maurétanie, en Gétulie, vers l'époque des guerres puniques, paraissent des condottieri, des embaucheurs de cavaliers nomades, plutôt que de vrais chefs de dynasties héréditaires appuyées sur une féodalité. Mais il remarque, en retour, que la passion de l'égalité a toujours empêché chez les Berbers la constitution d'une nationalité forte et homogène. Ils n'en ont pas les charges; ils n'en ont pas non plus les avantages. La faciUté qu'ont eue, à toutes les époques, les conquérants pour s'établir dans le Nord de l'Afrique, vient du manque total d'institutions centrales, d'armées, de dynastie, de noblesse militaire. Leur système supprime toute solidarité, toute nationahté *; ils sont comme incapables d'une action commune, et jamais ils n'ont pu résister en masse et en corps de nation à une invasion étrangère. Leur isolement dans les montagnes les a seul empêchés d'être absorbés et de disparaître. Notre sécurité, d'ailleurs, à nous Français, comme autrefois celle de Garthage et de Rome, a souvent été à ce prix ; s'ils se soulèvent, c'est partiellement; et aujourd'hui, c'est le plus souvent à l'instigation du fanatisme religieux, c'est-àdire des marabouts arabes; on ne vit jamais société plus faible contre l'agresseur ^ Eh bien ! à cette race qui manque, en effet, de cohésion, de nationalité, le nom générique a manqué aussi. Il y a eu dans l'antiquité des Maures et des Numides, des Massyliens et des Massésyliens; il y a eu ces mille peuplades citées par les auteurs anciens, depuis Hérodote jusqu'à Gorippus. Il y a là aujourd'hui, disséminés, éparpillés sur cet immense espace compris entre l'oasis égyptienne de Siouah et l'océan Atlanti(jue, jusque dans les Canaries, depuis la Méditerranée jusqu'au Soudan, les Kabyles des régences de Tri-
1. Il y a cependant des liens et l'idée d'unité : « per gentis Numidarum nomen, quod tibi cum Syphace commune fuit, » dit Sophouisbe à Massinissa. XXX, 12. Mais n'est-ce pas là du Tite-Live ?
2, L'Algérie assimilée ; le Kabyle^ p. 55 et 56. (Capitaine Riaa.)
poli, de Tunis et de l'Algérie, les Schillous du Maroc, les Chaouïa de l'Aurès, les Beni-Mzab des oasis, les Zenatia du Touat, les Touareg et les Tibou, les Berâbra de la vallée du Nil, les Zenagues du Sénégal; mais il n'y a pour ainsi dire point de Berbers. Les Arabes l'avaient vu d'abord, eux qui appelaient ces vaincus désunis et sans nom en quelque sorte, ces fractions de peuple, du nom vague, et, ce semble, un peu méprisant de K'baïls : les tribus !
Et cependant il y a là une race, bien distincte, bien caractérisée, qui a vécu et persisté avec une ténacité étonnante sous les différents noms qui l'ont assez longtemps masquée pour la science. Longtemps même l'on a confondu les Berbers avec les Arabes; longtemps les blonds de l'Aurès et de la Kabylie ont été considérés comme les derniers fils des Vandales. Mais lorsque des esprits pénétrants eurent abordé l'étude de la langue berbère, de la grammaire Kabyle et de celle des Touareg (Brosselard, Hanoteau), ou essayé de reconstituer les annales de la vieille race (Ibn-Khaldoun, traduit par M. de Slane^ Carette, etc.); lorsque surtout l'écriture berbère, à peu près disparue, mais dont quelques caractères survécus avaient la plus grande analogie avec les lettres de l'inscription bilingue de Tbugga, fut retrouvée plus sûrement encore dans l'alphabet des Touareg, alors apparut l'étroite parenté qui existe entre l'idiome des inscriptions antiques et l'idiome moderne parlé dans le Nord de l'Afrique, et se révéla, dans toute son évidence, la filiation séculaire de cette antique langue libyenne. (D. Reboud.)
Il y a donc là une race : cette race a, en effet, un alphabet qui lui est propre, une écriture qui n'appartient qu'à elle, et dont font foi, d'abord la fameuse inscription carthaginoise et berbère de Thugga, puis des inscriptions berbères et latines, qui deviennent chaque jour
U L'AFRIQUE DE SALLUSTË
plus nombreuses et qui seront le précieux appendice de ce grand recueil des Inscriptions Sémitiques que prépare notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ^ Cette race a sa langue : quoique des populations entières du littoral aient perdu tout souvenir de leur origine, qu'elles ne parlent plus que l'arabe, qu'elles se disent et se croient sincèrement arabes, d'autres fractions de la race berbère, même dans la région maritime, ont gardé et leur langue, mêlée sans doute d'arabe, et leurs mœurs altérées jusqu'à un certain point par la conquête musulmane. Ce sont les agglomérations que nous appelons communément Kabyles; c'est, en particulier, cette fière population du pâté montagneux appelé par nous la Kabylie, si longtemps fermé à nos efforts et à notre influence, à nos armes elles-mêmes, sur le sommet duquel flotte aujourd'hui le drapeau de Fort National, abritant l'école naissante de Tamazirt ^ et le tribunal français de Tizi-Ouzou. Si l'on s'enfonce dans l'intérieur, le vieux fond se retrouve bien plus pur. Le touareg, comme nous disons, le témâhaq ou témacheq, comme disent les indigènes et comme voudrait qu'on dît M, Duveyrier, langue autochthone de toute l'Afrique du Nord, est sans mélange d'arabe ^.
1. Recueil d'inscriptions iibyco-berbères. D' V. Reboud. Constantine, 187S.
2. Voir, sur cette question capitale de l'instruction des jeunes indigènes, la série des rapports annuels si intéressants qu'a présentés et lus au Conseil Supérieur de l'Algérie M. de Salve, recteur de l'Académie d'Alger.
3. On donne le nom de langue berbère à celle que parlent, du Nil à l'Atlantique, les populations du Nord de l'Afrique autres que les Arabes. C'est l'ancienne langue plus ou moins pure des indigènes primitifs. Les auteurs anciens en disent peu de chose, et n'en ont conservé que quelques mots : Hérodote avance qu'elle a des rapports avec celle des Egyptiens (c'est l'avis de M. Letourneux). — Valère-Maxime (Dicta factaque memorabilia, 1) parle d'une inscription que Massinissa fit graver en caractères de sa nation sur des défenses d'éléphant envoyées au temple de Junon à Malte : « dentés eburneos... inscuîptos gentis suae litteris. » S'. Augustin enfin (De civ. Dei, XVI, 7) ; « In africa barbara gentes in una lingua plurimas novimus. » — D'un autre côté on sait que les monnaies des dynasties numides ne renferment aucun caractère libyque ;
La race berbère enfin, remarque M. Renan que je ne fais ici que suivre et analyser, quand je ne le cite point textuellement, a sa législation et son droit coutumier. Tout en étant, sans réserve, convertis à l'Islam et en se montrant, sous le rapport du dogme, des musulmans irréprochables, les Kabyles, dans un grand nombre de cas, s'écartent des prescriptions de la loi civile du Coran, disant avec beaucoup de sens que ces prescriptions ont été faites pour un pays -très-différent du leur et pour un peuple qui n'avait pas leur manière de vivre. Partout ailleurs la foi religieuse et le code ont été inséparables : ici la coutume locale a eu la force d'abroger une moitié du livre sacré.
Il est temps d'en venir à Salluste ; et, maintenant que la Kabylie, la race et la société berbère nous ont été proprement révéléesparlebel ouvrage de MM. Hanoteau et Letourneux, de remonter vers l'historien latin, muni de ces récentes lumières, de lui demander quelques indications à lui-même, et surtout de l'éclairer et de l'expliquer de toutes ces clartés de la science et de l'observation contemporaines. Que sait Salluste sur ces Berbers mystérieux, sur ces indigènes véritablement autochthones, dont l'origine est si obscure et si controversée, et l'était déjà de son temps * ; dont la langue, aujourd'hui mieux connue, ne se rattache pourtant point encore avec quel-
les livres du roi Hiempsal étaient écrits en punique. Plus tard les Berbers, devenus musulmans, ont fait usage de la langue et de l'écriture arabes ; le Coran ne pouvant être écrit qu'en cette langue, l'écriture nationale négligée tomba en désuétude et ne fut conservée que par les Touareg. (Docteur Reboud.) A quelle famille appartient cette langue ? Et par suite à quelle famille appartient la race berbère ? Sont-ce ou ne sont-ce pas des Sémites ? Grand procès, où se partagent les savants ; grave question, toujours pendante, où je me gsurderai bien de me risquer.
1. Quanquam ab ea fama, quae plerosque obtinet, diversum est. Jug., XVII.
que certitude à aucune famille primitive ? Quelles traditions ou quelles légendes a-t-il trouvées dans la bibliothèque punique du roi Hiempsal, ou bien dans les croyances locales et dans les récits indigènes, alors qu'il y cherchait, plutôt, il est vrai, avec la curiosité d'un artiste qu'avec la patience et la sagacité d'un savant, quels étaient les hommes qui, à l'origine, avaient habité l'Afrique, quels étaient ceux ensuite qui y avaient rejoint les premiers, et comment ils s'étaient entre eux mêlés et croisés? Si peu prête que fût l'antiquité pour ces sortes de recherches^ si peu que Salluste s'en fasse accroire sur la sûreté de ses renseignements S encore serait-il léger et imprudent de négliger un tel témoignage, alors surtout que Salluste insiste discrètement sur la source particulière et précieuse où il a puisé, et sur le caractère original de la tradition qu'il rapporte.
On a beaucoup raillé Salluste; on a souri à cette obscure et étrange histoire % à ces filiations si bizarres, à ces étymologies si violentes, qui, du nom de Mèdes, par exemple, nous font, d'altération en altération, arriver jusqu'au nom de Maures, et du nom de Perses à celui de Numides, par je ne sais quelle allusion, soit à leur vie errante , soit à la forme des bateaux qui les avaient amenés sur ces bords et leur avaient servi de huttes. Il y a là, évidemment, plus d'une bizarrerie et plus d'une puérilité; j'avoue que pour ma part je n'entrevoyais pas là grand'chose, malgré bien des questions adressées sur ce point aux doctes, et plus d'une lecture dans ce sens. J'ai trouvé, dans une étude récente du savant docteur Paul Topinard, plus de précision et plus de netteté que nulle part ailleurs ; les obscurités de Salluste se sont, à ce qu'il m'a semblé, éclaircies, et je crois qu'il y a lieu