‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 49 sur 156 · XXIV · texte numérisé non relu

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père, laissant l'autorité, sinon le trône, à son frère, puis à son neveu Gapusa. Des guerres de succession s'ouvrent alors ; un prétendant surgit, Mézétule , qui renverse Gapusa, et, fort de son mariage avec une nièce d'Hannibal et d'une alliance renouvelée avec Syphax, croit pouvoir compter sans Massinissa. Celui-ci revient d'Espagne ; un premier coup d'audace heureuse lui ramène tous ses vieux Numides ; il est vainqueur : le voilà roi. Le Berber, ai-je dit plus haut, a la victoire clémente et généreuse : Massinissa promet à Mézétule l'impunité, et la restitution fidèle de tous ses biens : c'est Vanaya * , que Mézétule accepte. Le Berber est loyal et tient rigoureusement sa parole.

Syphax dédaignait ce rival naissant : les Carthaginois l'avertissent : jamais prince indigène n'a montré encore, disent-ils, ni pareille âme, ni pareil génie : il faut étouffer ce feu qui s'allume, sous peine d'être dévorés bientôt les uns et les autres par un incendie dont rien n'arrêtera la violence, Syphax enfin se décide, et Massinissa, battu tout d'abord^ se réfugie dans la montagne, d'où il commence avec succès et poursuit avec avantage la guerre d'escarmouches et de razzias 2. Syphax veut alors en finir ; un corps de six mille hommes , commandé par Bocchar, surprend et taille en pièces la petite armée de

d. « Le Kabyle est franc et loyal : l'une de ses coutumes caractéristiques est Vanaya, c'est-à-dire le gage de la parole donnée ; on peut compter sur lui, tant qu'il ne l'aura pas retirée. » (Dr Topinard.) — « La fidélité aux promesses, aux traités, est poussée si loin par les Touareg, qu'il est difficile d'obtenir d'eux des engagements et dangereux d'en prendre, parce que, s'ils se font scrupule de manquer à leur parole, ils exigent l'accomplissement rigoureux des promesses qui leur sont faites. » (Duveyrier.)

2. Quelques douars seulement, « familise aliquot cum mapalibus (avec leurs tentes, dirions-nous aujourd'hui) pecoribusque suis — ea pecunia illis est — persecuti sunt regem. » Rappelons-nous un peu cette grande page d'histoire, cette décoration gigantesque du palais de Versailles, cette fameuse prise de la Smalah d'Abd-el-Kader ; et, avec les traits si nets et si pittoresques de Tite-Live, refaisons au vieux Massinissa aussi sa Smalah, et jetons-y, avec les cavaliei's de Syphax, le désordre et la panique d'une surprise.

Massinissa, le force à quitter les hauteurs, renferme dans une étroite vallée dont il bloque les deux issues ; les Massyliens sont massacrés, mais Massinissa s'échappe avec cinquante cavaliers par des sentiers connus d'eux seuls. Bocchar s'acharne à sa poursuite; il l'atteint en plaine et l'enveloppe *. Massinissa semble perdu; tout son monde est tué, sauf quatre cavaUers; lui cinquième, blessé, glisse pour ainsi dire par miracle des mains d'un implacable ennemi. Une rivière le sauve : les cinq chevaux s'y précipitent, et le courant furieux les entraîne, sous les yeux mêmes de l'ennemi. Bocchar n'ose s'y lancer après eux ; et, convaincu d'ailleurs qu'il n'a plus personne à poursuivre, il court annoncer à Syphax que Massinissa n'est plus : la triomphante nouvelle vole à Garthage, et se répand dans toute l'Afrique.

Massinissa n'était point mort : deux de ses compagnons s'étaient noyés ; lui, avec les deux autres, avait pu gagner l'autre rive et se blottir dans les broussailles. Caché au fond d'une caverne, et pansant ses blessures avec quelques simples, il vécut là pendant plusieurs jours du dévouement et du maraudage de ses hommes. M. Duveyrier fait remarquer chez le Touareg ce qu'il appelle une aptitude extraordinaire aux grands voyages, une facilité merveilleuse à traverser les dangers de toute nature ; il nous le montre passant sans transition du climat sain de ses montagnes dans les marécages de l'Afrique centrale, des gelées aux chaleurs torrides, d'un ciel sec aux pluies tropicales, et, dans ces pérégrinations, résistant à des épreuves qui tuent les animaux les plus robustes.

A peine Massinissa voit-il se cicatriser ses blessures,

1. Nous avons vu dans le désert de ces poursuites haletantes d'indigène à indigène, véritable chasse à l'homme, sur ces admirables chevaux et avec ces incomparables cavaliers. Voir, au Journal Officiel, la poursuite récente (1873 ou 1876) de Bou-Choucha par Ben-Driss.

et se croît-il en état de supporter la marche et le mouvement : il part, et son indomptable énergie rêve déjà son royaume reconquis. Il ramasse en chemin quarante cavaliers, arrive sur ses terres et se fait reconnaître. Alors les vieux et bons souvenirs, la joie inespérée de cette apparition, de cette résurrection merveilleuse, soulèvent un tel enthousiasme qu'en quelques jours il a autour de lui six mille fantassins et quatre mille chevaux. Ce n'est plus maintenant assez pour lui de posséder le fief paternel ; il envahit les terres de Syphax et vient attendre celui-ci entre Hippone et Girta sur des hauteurs de tous points favorables.

En a-t-il donc fini avec l'implacable fortune ? Non pas ; Syphax juge pour cette fois que ce n'est point trop de lui-même contre un tel ennemi; il marche en personne et enferme Massinissa entre son corps d'armée et celui de son fils Vermina. La bataille fut terrible et longtemps indécise : Massinissa avait pour lui le terrain et le courage de ses soldats, Syphax l'avantage du nombre. Les Massyliens sont écrasés; deux cents cavaliers seulement survivent encore et se serrent autour de leur chef.

Massinissa ne désespère pas du salut : il divise ses hommes en trois troupes, leur donne l'ordre de faire une trouée, et leur assigne un rendez-vous. Deux de ces petits corps restent en chemin : l'un se prend de peur et se rend ; l'autre résiste et se fait détruire. Mais le troisième, avec son chef, traverse une grêle do traits et passe. Vermina le serre de près : Massinissa l'épuisé et le joue par mille tours et détours, le lasse, le désespère, lui fait perdre enfin sa piste, et, escorté de soixante cavaliers, se réfugie dans la petite Syrte. Là, se rendant du moins le noble témoignage d'avoir lutté de tous ses efforts pour recouvrer le royaume de ses aïeux, cum conscientia egregia sœpe repetiti regni patemi, il se fixe auprès du pays des Garamantes , attendant peut-être

des jours meilleurs; c'est là que le trouveront Lélius et Scipion, lorsqu'ils débarqueront en Afrique.

Mais quel homme est-ce qu'un tel homme, capable d'une telle énergie, d'une telle résistance à des infortunes inouïes, de cette indomptable vigueur dans des aventures dix fois mortelles, de tant de ressources d'âme et de génie, capable aussi d'inspirer à ceux qui l'entourent une telle foi, un tel dévouement ! Quel peuple aussi que celui où se peuvent voir de pareilles fidélités, un si inébranlable attachement, un pareil mépris de la mort !

Le Jugurtha de Salluste est assurément moins sympathique; la cruauté nous le gâte, et jette je ne sais quel jour terrible, et odieux sur cette figure extraordinaire. Mais quel corps et quelle âme merveilleusement trempés ! Quel politique, que celui qui, dès sa jeunesse et dès ses débuts en Espagne, s'insinue auprès du grand Scipion, gagne la faveur de l'armée romaine, et devine déjà ce monde romain qu'il stigmatisera plus tard du mot sanglant qu'on sait! Quel diplomate, et quel guerrier! Que de ressources, quelle souplesse de génie, quelle ténacité dans cette lutte contre des troupes incomparables et des généraux de premier ordre ! Enfin, dans l'odieux Tullianum, quelle ironie superbe et quelle mort!

Au début, quelles promesses! Ce fils d'une concubine, qui puise là peut-être, dans cette inégalité de naissance et de rang, ses premières jalousies et ses premières haines, est beau, vaillant et fort; il est surtout d'une rare et précoce intelligence. En dépit du bon Micipsa, on voit bien qu'il s'élève lui-même, virilement, durement, pendant qu'Adherbal etHiempsal, ses cousins, se laissent probablement aller à quelque nonchalance princière. Lui, fidèle aux vieilles mœurs du pays, monte à cheval, s'exerce aux armes, lutte à la course avec ceux de son

âge; toujours il est le premier, le plus fort et le plus adroit, et cependant il est aimé de tous. Il chasse avec passion, et cela, le lion et les autres fauves qui infestent la Numidie *; on le voit toujours en action, on ne l'entend jamais parler de lui. Micipsa, tout joyeux d'abord, se promet tout d'un tel neveu; mais ce neveu grandit : c'est un homme, alors que ses cousins sont tout jeunes encore; le père voit le péril et se tourmente. Il pense à cette humaine ambition, à cette naturelle passion du pouvoir qui emporte même les meilleurs, à tant de circonstances favorables qui tenteraient ici même une âme plus vulgaire et moins bien trempée que celle de Jugurtha ; il le voit adoré des Numides. Le barbare alors se retrouve ; il pense à le tuer, mais il n'ose, par peur d'une révolte ou d'une guerre civile.

Heureusement Jugurtha est ardent et brave, avide de gloire militaire : Micipsa tentera la fortune; il détache son neveu en Espagne, à la tête des troupes auxiliaires qu'il envoie au siège de Numance; on pouvait espérer beaucoup de quelque témérité présomptueuse ou de l'acharnement de l'ennemi. La chose tourne mal pour le pauvre vieux roi numide : Jugurtha, merveilleusement actif, sagace, pénétrant, apprend bien vite à connaître le caractère du général en chef, démêle la tactique de l'ennemi, ne ménage point sa peine ni son zèle, est le plus obéissant et le plus modeste des officiers, se jette, quand il le faut, au-devant du danger, et devient rapidement l'amour des Romains et la terreur de Numance. Aussi bien, ce qui est si rare, il alliait la valeur sur le champ de bataille et le talent dans l'exécution à la sagesse dans le conseil, sans timidité par excès de prudence, sans témérité par surcroît d'audace. Scipion lui confiait donc toutes les missions difficiles, le traitait en ami, et goûtait chaque jour davantage un allié précieux dont les con-

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