‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 50 sur 156 · Ad hoc malefici generis plurima animalia. (Jug., XVII · texte numérisé non relu

Ad hoc malefici generis plurima animalia. (Jug., XVII

seils et les entreprises étaient toujours suivis de succès.

On voit aussi ce qu'un esprit si souple et si délié, aidé d'une munificence royale, avait pu trouver de faveur et gagner d'amitiés dans le milieu aristocratique, riche et corrompu, où se trouvait placé Jugurtha. C'était à qui enflammerait cette âme ardente et en exciterait le ressort, à qui lui entr'ouvrirait les perspectives les plus ambitieuses, à qui lui promettrait la succession entière de Micipsa et la partie facile avec tant de talents personnels et tant de chances à Rome, où tout était à vendre!

Lorsque, Numance détruite, il fallut repartir, Scipion, publiquement, devant les troupes réunies, combla le jeune prince de présents et de félicitations ; puis il l'emmena dans sa tente, et là le grand homme lui adressa les plus sages conseils : ce qu'il devait rechercher, et cela au grand jour, c'était l'amitié du peuple romain, et non point, par secrètes intrigues, la faveur de quelques âmes vénales ; qu'il renonçât à ces périlleux achats de consciences ; il n'avait qu'à rester ce qu'il avait paru devant Numance : tout lui viendrait à point, s'il savait attendre ; que s'il voulait brusquer la chance, ses largesses mêmes compromettraient sa fortune. Puis il congédia le jeune homme, et le chargea pour Micipsa d'une lettre dont voici le sens : « Ton neveu, ton enfant a fait merveilles devant Numance : je sais combien tu en seras heureux. Je l'aime comme il le mérite, et je ferai en sorte que le sénat et le peuple romains l'apprécient comme je fais moi-même. Je te félicite sincèrement : tu as là un prince digne de toi et de son grand-père. »

Micipsa s'émut de cette lettre qui confirmait si bien tout ce que lui avait appris la renommée; il jugea qu'il fallait ménager un homme qui jouissait d'un si grand crédit, et à la rare valeur duquel il n'était d'ailleurs point insensible. Il prit sur lui de renfoncer ses vrais sentiments, et essaya de vamcre, à force de bons procédés.

la sourde hostilité qu'il supposait à Jugurtha; il l'adopta immédiatement, et le fit son héritier au même titre que ses deux fils. Cependant la mort approchait : on sait l'habile et touchant adieu qu'il lui fit, et ces dernières paroles peut-être devenues sincères. On sait ce qui suivit la mort de Micipsa.

Je ne cherche point pour Jugurtha de circonstances atténuantes : encore en pourrait-on trouver. Comment cet homme si fin eùt-il pu être dupe du jeu embarrassé du vieux roi? Gomment n'eùt-il pas dès longtemps couvé de secrètes arrière-pensées, lesquelles n'étaient presque, en somme, que des précautions naturelles et de la légitime défense? Quels encouragements aussi et quelles leçons n'avait-il pas reçus devant Numance, dans l'étatmajor de Scipion! Combien de fois enfin l'orgueilleux Hiempsal n'avait-il pas exaspéré sa haine, en lui faisant sentir le déshonneur de sa naissance ! Micipsa meurt, et, dès le premier jour, pour une simple question de préséance, Hiempsal outrage son cousin, et ne cède, à la fin, que sur les instances de son frère. On tient conseil alors, et Jugurtha propose, entre autres choses, d'abroger toutes les décisions et d'annuler toutes les mesures prises par Micipsa pendant les cinq dernières années de son règne; il invoquait la vieillesse du roi et l'affaibUssement de ses facultés. « Je suis de cet avis, dit Hiempsal : il y a précisément trois ans que mon père t'a adopté. » Le trait s'enfonça cruellement dans l'âme de Jugurtha. De ce jour-là^ par haine et par crainte, son parti fut pris et Hiempsal condamné.

Encore une fois je n'apprécie pas : je raconte, ou, pour mieux dire, je ressaisis dans Salluste une physionomie bien vivante, bien originale, et je l'éclairé des souvenirs de quelque figure analogue, de quelque histoire semblable de notre Algérie contemporaine; nous aussi, nous avons vu, parmi nos grands chefs indigènes^

ET L'ALGÉRIE CONTEMPORAINE Hl

quelques-unes de ces terribles haines, de ces haines qui ne pardonnent pas; nous avons manié des âmes troublées de ces ardentes passions ; nous avons vu toute une région, toute une province se partageant entre les deux rivaux et embrassant leurs sanglantes querelles; tout cela donne plus d'intérêt et de vie à ces vieilles figures historiques; tout cela rehausse et recommande le mérite du peintre immortel qui les a faites si ressemblantes.

Les historiens anciens, on le sait, ne s'en tenaient pas aux portraits; ils avaient une double manière de montrer et d'animer leurs personnages et leurs héros : ils les faisaient aussi parler ; soit qu'ils refissent et arrangeassent, d'après certaines règles de leur art, des discours vraiment historiques et transmis par la tradition ou conservés encore par quelque monument officiel ; soit qu'ils les recomposassent de toutes pièces, en l'absence de documents précis ; soit que leur imagination les inventât absolument et les prêtât, souvent gratuitement, aux personnages qu'ils mettent en scène. Assurément, en pareil cas, les historiens anciens se piquaient d'art plus encore que d'exactitude et ils préféraient une œuvre personnelle à la reproduction fidèle des paroles authentiques de leurs personnages; mais encore cet art même consistait-il à conserver la ressemblance , à ressusciter l'homme et la scène, le pays et les mœurs, à se rapprocher en somme le plus possible de la vérité, d'une vérité sans doute arrangée, embellie et parée, mais qui, à tout le moins, était la vraisemblance. On voit donc quel est le multiple intérêt qui s'attache pour nous à ces peintures d'une autre sorte : on voit tout ce que nous pouvons être tentés d'y chercher; on comprend, par exemple, ce qu'il peut y avoir de curieux pour nous à étudier comment un Salluste, un Tite-Live, a mis en scène et fait parler ces rois indigènes de l'Afrique , dont nous voyons , nous

aussi, et pouvons écouter les descendants. Leur a-t-il su garder leur caractère et leur langage, leur tournure d'esprit, leur manière de présenter les choses? Ketrouveraiton dans ces Numides d'autrefois les orateurs ou les écrivains indigènes d'aujourd'hui ? On pourrait étudier à ce point de vue plus d'un discours dans nos deux historiens de l'Afrique : et, pour prendre un premier exemple, quel intérêt aurait à cet égard l'entrevue de Bocchus et de Sylla, la nuit, dans cette tente, où l'on croit voir un de nos généraux en face de quelqu'un de nos grands chefs, négociant, aidés de leurs seuls interprètes, quelque cessation d'hostilités, quelque soumission plus ou moins sincère, quelque convention pacifique !

Cette allocution de Bocchus, à part quelques mots de rhétorique et qui sentent trop leur Salluste, n'a-t-elle pas une saveur singuhèrement indigène et contemporaine; et toute cette vanité berbère qui se rehausse d'abord pour s'humiher ensuite d'autant plus devant l'hôte puissant auquel elle s'adresse, n'est-elle pas bien reconnaissable?

Il y a, au vingt-huitième livre de Tite-Live, une situation presque analogue; cette fois, ce n'est pas le Romain qui est allé trouver le barbare; c'est le barbare qui est venu chercher le Romain. Des négociations sont depuis quelque temps entamées entre Scipion qui vient de soumettre l'Espagne et rêve la conquête de l'Afrique, et Massinissa qui songe, lui, à abandonner la cause de Garthage, et dont l'âme héroïque — pourquoi ne pas le dire aussi? s'est prise pour Scipion d'une vive admiration; à ces traits, on voit bien sans doute ce qui, dans le fond commun du Berber, distingue pourtant un Massinissa d'un Bocchus ou d'un Jugurtha. Pour beaucoup de raisons, pour celle-là entre autres, le Numide voulait s'entendre avec Scipion en personne, et c'était à lui-même seulement qu'il voulait engager sa foi. Il était à Gadès, prétexta quelque raison de guerre, obtint ainsi de Magon la

permission de faire une razzia en territoire espagnol, et alla au-devant de Scipion qui, de son côté, voulut bien faire un long détour. Trois chefs numides le devancèrent, chargés de prendre rendez-vous; le prudent Scipion en retint deux à titre d'otages, et pria le troisième d'aller chercher Massinissa. On devine tout ce qui devait se passer dans l'àme ardente du chef berbère; les indigènes cachent volontiers, sous des dehors impassibles et des visages froids et fermés, les sentiments souvent violents qui agitent le fond de leur âme; il est rare que nous obtenions d'eux ce qu'on appelle le cri du cœur et l'expression vive et sincère de leurs joies ou de leurs douleurs, de leurs admirations ou de leurs craintes. Massinissa pourtant, lorsqu'il se présenta devant Scipion, ne put réprimer un mouvement d'étonnement et de respect. Dans son admiration chevaleresque pour le héros romain qu'il combattait, et dont il avait vu les exploits, il se le représentait dès longtemps dans sa gloire et dans sa haute stature majestueuse. Mais la réaUté surpassa son attente : Tite-Live nous fait ici une belle et véritable statue de grand homme, de superbe et imposant militaire. L'air de dignité souveraine naturellement répandu sur toute la personne de Scipion était comme rehaussé encore par une longue chevelure, plus grecque assurément que romaine, par un extérieur simple et sans recherche, par une tenue vraiment virile et militaire. Que d'art dans tout cela, et quelle mise en scène! Scipion était d'ailleurs dans la pleine force de l'âge : je ne sais quelle fraîcheur de convalescence, quel brillant renouvellemerrt de santé lui donnait comme une seconde fleur de jeunesse. Le Numide, après un instant de flatteur embarras, remercia Scipion de lui avoir si noblement renvoyé son neveu i ; puis il lui déclara que depuis

Page 1