‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 6 sur 156 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

tout cela, du moins par à peu près, nous le reconstruisons , nous nous le représentons d'après nos rues et nos maisons algériennes. Cette vaste demeure du vieux roi d'Ilion, je me la figure un peu comme ce grand et curieux palais des beys de Gonstantine, avec ses jardins intérieurs et les portiques qui les encadrent*. C'est dans une de ces cours mauresques, plantées des arbres de l'Orient, lauriers, platanes, cyprès, palmiers, que je me représente Hécube et ses filles, pressées les unes contre les autres, embrassant ^les statues des dieux, et attirant au milieu de leur groupe éploré le vieux monarque qui veut aller mourir ^. C'est sous quelque portique semblable, sous les mêmes galeries à arcades que fuit le malheureux Politès, serré de près par l'impitoyable Pyrrhus ^ Enfin, lorsque, la porte une fois arrachée, le poète nous découvre dans un merveilleux efiet de lumière l'intérieur de la triste maison, et nous fait apparaître, tout plein de

1. «De tous les monuments de l'Algérie, le palais de Gonstantine est celui qui offre le plus d'intérêt, sinon sous le rapport de l'antiquité et des souvenirs, du moins au point de vue de l'architecture barbaresque. Ce n'est pas qu'il soit d'un aspect imposant, d'un rare fini de détails et d'une parfaite harmonie dans son ensemble ; mais comparé aux autres résidences somptueuses de l'époque turque, il leur est supérieur par ses proportions élégantes et grandioses, et l'on y trouve tout ce que le goût de l'ostentation et le luxe algérien peuvent réunir de plus séduisant. C'est, en un mot, le type le plus complet de Varchitecture appliquée à la fois aux nécessités des mœurs et du climat du pays. »

Visite au palais de Gonstantine, par M. Charles Féraud, interprète principal de l'armée d'Afrique. (Tour du monde, avril 1877.) C'est par ces aimables études que M. Féraud se repose de ses savantes et infatigables recherches en tous sens.

2. iEdibus in mediis nudoque sub setheris axe, Ingens ara fuit, juxtaque veterrima laurus, Incumbens arœ, atque umbra complexa Pénates. Hic Hecuba et natae nequicquam altaria circum, Prsecipites atra ceu tempestate columbae, Condensae, et divum amplexae simulacra sedebant.

iEn., II, 512.

3. Porticibus longis fugit et vacua atria lustrât Saucius....

yEu., II, 528.

tumulte et d'épouvante , tout retentissant de cris et de gémissements, l'antique sanctuaire de la royauté troyenne, quelle scène véritablement orientale ! Et pour nous qui parfois, le soir, entendons sortir des mystérieuses maisons mauresques les cris de joie stridents ou les hurlements de douleur des femmes indigènes *, quel commentaire saisissant avons-nous sous les yeux de l'admirable tableau de Virgile!

Que si l'Algérie contemporaine donne lumière et ouvre jour sur les choses et les œuvres de l'antiquité grecque et latine, à plus forte raison éclaire-t-elle absolument ce qu'on pourrait appeler l'Afrique classique, cette Afrique à qui Garthage et son terrible duel avec Rome, à qui ces figures légendaires, je dirais presque romanesques, de Syphax et de Massinissa, — ne parlons même pas ici de la poétique et plaintive image de Didon, — à qui enfin l'Abdel-Kader antique, Jugurtha et son immortel historien ont fait une si grande place dans nos souvenirs littéraires et dans l'enseignement de nos collèges. Jeune encore et sortant de l'École normale, j'ai été pendant quatre années professeur au lycée d'Alger; les fonctions très-actives dont on a bien voulu m'honorer depuis lors m'ont permis de parcourir à plusieurs reprises l'Algérie tout entière, depuis Bône jusqu'à Tlemcen, depuis la frontière de la Tunisie jusqu'à celle du Maroc, et de visiter en particulier cette Numidie tant convoitée jadis, cet imprenable rocher de Girta que se disputèrent avidement les rois berbères de l'antiquité. Eh bien ! il m'a semblé qu'il seyait bien à un universitaire acclimaté en Algérie

At domus iuterior gemitu miseroque tumultu Miscetur, penitusque cavae plangoribus œdes Feinineis ululant ; ferit aurea sidéra clamor.

^u., II, 486.

d'y relire et d'y étudier sa guerre de Jugurtha, au milieu même de ces régions qu'a parcourues le grand historien, et en présence des lieux qu'il a décrits et des descendants de ces peuples qu'il fut chargé de gouverner. Il m'a paru que préparer à quelque belle et savante édition prochaine de Salluste * des notes un peu plus animées, des commentaires nouveaux peut-être, et qui donnassent quelque agrément de plus à l'explication quotidienne de ces vieux textes toujours jeunes auxquels l'Université n'est pas près de renoncer; fournir quelques indications exactes et précises qui éclairassent dans leur ensemble, non pas seulement le Jugurtha, mais les récits de Tite- Live, la campagne de César, l'insurrection de Tacfarinas, et prêtassent plus de couleur et de vie aux hommes, aux choses, aux paysages : il m'a paru que c'était là faire œuvre profitable, œuvre encore de professeur. C'était même là ma première pensée, sagement modeste, et je m'en serais tenu sans doute à ce simple dessein d'illustrer, comme on disait jadis, les principaux passages de l'œuvre maîtresse de Salluste , du livre de César, et quelques épisodes africains de Tite-Live et de Tacite, si je n'avais redouté, non pas la sécheresse, mais la monotonie du sujet. J'ai cherché un cadre un peu plus varié, voilà tout, et qui s'est dès lors agrandi.

Ce n'est pas tout : j'ai pensé que ce retour au passé de l'Afrique appellerait aussi l'attention et l'intérêt peutêtre de quelques-uns sur l'Algérie contemporaine, peu connue et dédaignée de la France. J'ai espéré qu'en particulier nos jeunes maîtres, — je n'ai pas d'autre prétention, — nos jeunes camarades, tous ceux qu'au sortir

1. M. Gaston Boissier prépare une édition de Salluste pour la belle collection des principaux classiques latins et grecs que publie la maison Hachette.

de l'Ecole ou des laborieux examens pourrait naturellement tenter l'humeur moins sédentaire, l'ardeur curieuse et l'entrain de leurs vingt-deux ans, devineraient sans doute à travers d'insuffisantes peintures, toutes les sortes d'attraits , d'attraits sérieux surtout , mais encore d'aimables attraits, que peuvent avoir pour eux quelques années de séjour en Algérie ; tout ce qu'ils peuvent rencontrer ici, d'abord de profitable et d'instructif au point de vue même de leurs études et de leur carrière, et puis d'intéressant aussi et d'engageant à tous égards, de pittoresque, d'étrange et d'inconnu ! Et cela, si près de France, moins loin des yeux bienveillants du Ministre que quelques-uns ne pourraient le craindre, dans une colonie si voisine qu'elle n'est en vérité, comme on l'a dit, que le prolongement de la métropole au delà de ce lac jadis romain et maintenant français qui ne sépare Alger de Marseille que d'une traversée de 36 heures. Qu'ils en croient une expérience déjà longue et tout à fait sincère, et qui n'en est plus aujourd'hui aux exagérations naturelles des premières heures d'enthousiasme : avec bien des plaisirs d'excursions , des satisfactions de fantaisies dont la jeunesse est à bon droit friande, ils trouveront ici bien des curiosités à contenter, des plus hautes et des plus sérieuses, bien des horizons de recherches, je devrais dire tous les horizons. Aussi bien , depuis la conquête, de savants travaux ont vu le jour et mérité qu'on ait pu dire i que « l'exploration scientifique de l'Algérie serait l'un des titres de gloire de la France au xix' siècle et la meilleure justification d'une conquête

1. E. Renan, La société berbère : Revue des Deux-Mondes. 1" septembre 1873.

qui a mis en lumière chez la nation conquérante tous les talents, excepté ceux du colonisateur \ » Et M. Renan, préoccupé surtout des sciences historiques, salue dans cet ordre d'études toute cette forte école « qui a su appliquer les plus solides qualités d'esprit à l'exploration ethnographique, linguistique, archéologique, épigraphique du sol nouvellement acquis à la civilisation. De la part de l'autorité militaire et de la population civile, le zèle a été le même, la rivalité ici n'a existé que pour le bien. » Toutefois, malgré tant de travaux distingués, je ne vois pas que tout soit fait encore; je ne vois pas non plus que l'Université ait pris suffisamment sa part de ce grand mouvement scientifique, dont elle a peut-être jusqu'ici abandonné trop volontiers les peines et l'honneur à l'armée, à la magistrature, à des savants qui ne lui appartiennent point. Il serait bien qu'elle réparât cette sorte d'indifférence : or, combien de sujets et d'études la sollicitent au travail ! Quelles surprises historiques tient encore en réserve la connaissance de la langue arabe; quelles sources inexplorées, quelles lumières sur le moyen âge ! Un ouvrage récent et considérable vient proprement de nous révéler la Kabylie et la nationalité berbère ^ : quelque jeune Michel Bréal ne se laissera-t-il pas tenter à ce redoutable problème de l'origine du berbère, abordé par plusieurs, et que personne encore ne paraît avoir résolu ? Pour les savants

1. Ceci même est sévère, et l'ou aurait droit de protester contre ce rigoureux arrêt jeté en passant par un tel juge et par un écrivain de tant d'autorité. Cette étude est précisément, à certains points de vue, une rectification de ces condamnations excessives, et, comment diraije ? trop lointaines, un peu trop lancées de Paris. Quarante années de domination! C'est ce qu'on oublie trop aisément, et ce sera là un de mes thèmes.

2. La Kabylie de M. le conseiller Letourneux et de M. le général Hanoteau.

proprement dits, que de trésors d'études encore dans ce vaste pays peu connu, de zones et de productions si diverses, dans ces montagnes aux mille replis, dans cette flore si variée, dans ce sol peu prodigue de ses eaux profondes , mais qui se laisse arracher tous les jours de nouvelles richesses minérales. Un professeur, en Algérie, devrait se considérer comme étant plus ou moins chargé d'une mission scientifique \ J'oserais même dire et proposer davantage : s'il était vrai que la Grèce, explorée dans tous les sens, fouillée dans tous ses recoins par notre pieuse admiration, commençât non pas à fatiguer notre zèle, mais à exiger moins de fervents efforts , sans doute pourrait- elle détacher , au profit de l'Algérie romaine, un ou deux de nos jeunes et si distingués archéologues, et nous les envoyer ici au sortir de l'année féconde qu'ils peuvent maintenant passer à Rome. Peut-être l'Algérie mériterait-elle à un double titre, et parce qu'elle est, j'ai essayé de le bien montrer, une précieuse initiatrice aux choses de l'antiquité, et par les champs d'explorations et de découvertes qu'offriraient encore aujourd'hui les ruines romaines dont elle est véritablement jonchée, de devenir

1. Comme j'avais raison, alors que j'écrivais tout cela à Alger même ! Je lis sur un journal : « Le monde savant s'est ému des découvertes de M. Mouchot, professeur au lycée de Tours. Avec les modestes ressources dont il pouvait disposer, n'ayant à son usage que des appareils imparfaits, M. Mouchot est parvenu à démontrer la possibilité d'utiliser pour l'industrie la source inépuisable de la chaleur, le soleil. Pour le mettre à même de continuer ses travaux, de réaliser ses découvertes, le ministre de l'instruction publique l'a envoyé en Algérie. Là, dans ce pays du soleil constant, mieux que sous le ciel nuageux de la France, M. Mouchot, armé des nouveaux instruments qu'il vient de faire construire, pourra transporter ses théories du domaine spéculatif dans le domaine de la pratique, et opérer pour les pays chauds une grande révolution industrielle dont la portée est incalculable. » Rapport annuel sur les missions scientifiques , adressé au ministre par M. de Watteville, chef de la division des sciences et des lettres au Ministère de l'Instruction publique.

comme une succursale, comme une annexe de nos écoles de Rome et d'Athènes \

L'Afrique romaine se composait de tous les territoires qui sont actuellement désignés par les noms de pachalik de Tripoli, de régence de Tunis, d'Algérie et d'empire du Maroc. Sans doute les différentes régions qui constituaient ce grand empire nord-africain ne peuvent guère plus s'isoler dans l'histoire qu'elles ne furent séparées par la politique et l'administration. Il y a eu, à toutes les époques, mais surtout à l'époque que nous nous proposons d'étudier , de telles relations et une telle solidarité entre ces divers territoires, qu'il serait impossible, en s'essayant à un tableau de l'Afrique romaine, de rejeter absolument dans l'ombre telle ou telle partie de ce grand tout. Cependant, outre qu'il ne serait ni conforme à la vérité, ni logique de mettre également en lumière tous les points d'un si vaste espace, plus d'une raison m'invite à me borner dans cet immense domaine. Avant tout, c'est une précaution bien naturelle qui m'pblige à m'y circonscrire. J'ai eu l'occasion de le dire un peu plus haut ; un tel panorama dépasserait complètement mon expérience et mes forces ; et je ne saurais sans outrecuidance m'engager à retrouver et à suivre les vestiges de la colonisation romaine à travers la vaste étendue de l'Afrique septentrionale tout entière. J'ajoute qu'il est une région qui se détache

1. Combien ne me donne-t-elle pas raison encore, cette mission des monts Aurès, que poursuit, que prolonge si heureusement M. Masque ray! Et son jeune et distingué successeur au lycée d'Alger, M. Georges Duruy, est-ce que ce n'est pas un peu l'Algérie qui l'a mis en goût de redevenir élève à Rome? Quant à M. Walil, qui les remplace, nous ne l'attendons plus, nous le voyons déjà <à l'œuvre.

assez naturellement de cet ensemble, une partie que la géographie et l'histoire écartent d'abord du sujet. L'ancienne Gyrénaïque et la contrée des Syrtes, le pays de Barkah et le Tripoli d'aujourd'hui, isolés de la Tunisie a par les vagues de sable que projette le Grand Désert à la rencontre du flot marin *, » ont été séparés aussi par l'administration romaine du pays de Garthage et se rattachent de préférence au passé de l'Egypte ou à celui de la Grète 2.

« Entre la belle Méditerranée, bleue et tiède, au Nord, et le Sahara jaune, rouge, blanc, sec et enflammé, au Sud, s'allonge sur le dos de l'Atlas une région plutôt fécondée que flétrie par le soleil ^ » , vaste ensemble distinct, isolé et original, nettement délimité par la nature,

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