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ment contre un malentendu facile et contre une illusion naturelle. En se laissant aller à cette façon d'enthousiasme pour l'œuvre que Rome a accomplie dans son empire nord-africain, il faut se garder du parti pris et de l'excès : autrement on s'expose à plus d'une chance d'erreur. Et d'abord, cette admiration du passé, pour peu qu'elle ne soit pas assez réfléchie , risque de se tourner en un parallèle dangereux pour le présent, en une comparaison écrasante. Me pardonnera-t-on quelques mots, dirai-je même de digression? Est-ce m'écarter de mon sujet? On médit volontiers de l'Algérie française; j'ai cité quelque part ce mot d'un juge sévère, que la conquête de l'Algérie avait mis en lumière chez la nation conquérante tous les talents, excepté ceux du colonisateur.
Notre impatience habituelle favorise ces sévérités : on met légèrement nos humbles villes naissantes en regard de ces cités monumentales antiques, nos villages clairsemés dans la plaine en face de cette occupation si dense ; on fait de la richesse de ces vieux vestiges retrouvés comme un reproche et un blâme jeté à la pauvreté contemporaine ; on accable l'Algérie française de cette grande Afrique des Romains ! Or, sait-on bien cependant ce que la France, conquérante si décriée, colonisatrice, à ce qu'on dit, si lente et si malhabile, a déjà fait en Algérie ? Et cela, au milieu de quelles difQcultés de toute espèce, de quelles crises intérieures, de quelles complications étrangères ! De plus, sur quel immense parcours, où s'étaient jetés tout à la fois, je dirai presque éparpillés, et nos armes et nos essais de colonisation! Malgré quelle résistance opiniâtre, acharnée, deux fois fanatisée par la plus ardente des passions, celle de l'indépendance et par la pire des haines, la haine religieuse ! Enfin, comment n'y pense-t-on pas ! en moins d'un demi-siècle, et quel court espace est-ce là dans l'existence d'un peuple
et dans l'enfantement d'une si grande entreprise ! Et pourtant, que d'essais courageux, combien de luttes laborieuses, mortelles ou triomphantes, quels témoignages heureux et éclatants de force et de constance, d'intelligence et d'activité ! La terre fiévreuse défrichée, le palmier-nain tenace arraché à force de sueurs, les arbres, les orangers, les vignes gagnant de proche en proche et se multipliant ; les villages renversés par les tremblements de terre ou brûlés par les indigènes, rebâtis plus grands et plus beaux ; larges chaussées presque romaines, chemins de fer dont le réseau s'allonge tous les jours, pénétrant ou perçant l'inextricable dédale des montagnes, reliant bientôt nos trois provinces et réunissant la Méditerranée, c'est-à-dire la France, au pays des plateaux, c'est-à-dire, un jour, au désert; ports et jetées grandioses contenant une mer souvent rebelle ; exploitation de forêts précieuses et d'admirables mines ignorées de Garthage et de Rome ; forages artésiens répandant l'abondance et ramenant la fraîcheur dans des contrées stériles et brûlées ; essais heureux d'une industrie naissante ; établissements de grande et savante culture succédant à la première tente et à la baraque du colon ; édifices qui déjà sont des monuments, villes qui deviennent vraiment des capitales, se parent de quais superbes et de magnifiques boulevards... n'est-ce donc rien que tout cela? Quelque orgueil est-il donc défendu, quelque espérance et quelque foi ne sont-elles pas permises ? N'est-il pas surtout légitime de protester contre ces complaisances pour le passé qui rendent appréciateur sévère et détracteur injuste du présent, contre ces indulgences pour Rome qui deviennent des rigueurs pour la France ? Il y a plus : en me laissant aller à ces allusions d'ailleurs si naturelles et à ces préoccupations contemporaines, je ne perds pas de vue mes horizons antiques. Cette partialité dont je me plains n'est point en effet seulement une
injustice pour le présent, elle ne tend à rien moins qu'à travestir le passé lui-même et à fausser la vérité des faits ; elle ne méconnaît pas seulement ce caractère d'ébauche et d'improvisation qu'a pris nécessairement l'œuvre française ; elle omet ces conditions de temps et de durée, de loisirs séculaires, au milieu desquelles s'est fondée, a grandi et s'est développée l'œuvre romaine ; elle n'oublie pas seulement que le champ d'activité de la France se limite à quelques années ; elle a l'air d'ignorer encore que devant Rome, pour le plein accomplissement de ses projets et l'achèvement de ses visées politiques, s'est hbrement ouverte une carrière de plusieurs siècles ! J'insiste sur ce point : il y a là une considération essentielle dont on ne tient pas assez de compte, que je voudrais mettre en lumière et à laquelle je tâcherai de rattacher tout le développement qui va suivre. Il semble, en vérité, que ces grandes villes populeuses soient tout à coup sorties de terre comme les légions de Pompée, sur je ne sais quel coup de baguette merveilleuse; il semble qu'un seul jour ait vu le premier essor et le complet épanouissement de la colonisation romaine. Aucune idée ne serait plus fausse : ces vestiges retrouvés par nous, ces traces éloquentes, ces monuments ruinés, témoins irrécusables de tant de puissance et de vitalité, sont les trésors communs des Hadrien, des Sévère, des Constantin, des Justinien même, c'est-à-dire le legs lentement accumulé de ces longues et vastes périodes d'années et de siècles qui se sont succédé et se sont déroulées depuis le premier étabhssement de la domination de Rome sur cette terre et l'inauguration de sa grandeur africaine i. Ce n'est point assez dire encore : il faut ache-
1. La belle voie de Carthage à Lambèse est du règne de Trajan seulement ; la prospérité de Lambèse, sa fondation peut-être ou du moins sa transformation en une manière de capitale ne date guère que d'Hadrien. Les exemples abondent : le recueil de Léon Renier n'est qu un long commentaire et une preuve constante de cette vérité fondamentale.
ver robservation ; il faut compléter le point de vue. Il faut montrer que ni le hasard ni des causes extraordinaires ne sont pour rien dans ce grand fait. Ce lent acheminement de la conquête romaine ne s'explique point par des difficultés exceptionnelles; c'a été là surtout l'effet d'un système général et la frappante appHcation de principes que Rome adopta dès le début et qu'elle suivit constamment dans sa politique extérieure. Mais nulle part peut-être n'apparaissent mieux les règles qui dirigeaient toujours sa conduite ; nulle part ne seraient plus aisément prises sur le fait ces habitudes de lenteur calculée, de temporisation savante et systématique; jamais Rome n'a plus sagement et plus fidèlement pratiqué la politique d'atermoiements ; jamais elle ne s'est crue plus obhgée à la circonspection et à la patience; jamais elle ne s'est plus aidée de cette prudente et sûre collaboration des années.
Dans une étude sur l'Algérie romaine qui a paru en 1835 \ M. Bureau de la Malle disait avec beaucoup de sens, et ce sera ma conclusion : « Il n'est pas inutile peut-être de rappeler à l'impatience et à la légèreté française l'exemple de la constance et de la ténacité prudente des Romains dans la conquête de l'Afrique. On s'étonne qu'en quatre années on n'ait pas soumis, organisé, assaini, cultivé toute la régence d'Afrique, et l'on oublie que Rome a employé deux cent quarante ans pour la réduire tout entière à l'état de province sujette et tributaire ; on oublie que cette manière lente de conquérir fut la plus soHde base de la durée de sa puissance... Que l'expérience des siècles passés nous guide et nous instruise ! Que la France, que la grande nation, dans la conquête d'Alger, ne se laisse pas décourager si vite ! Que
1. Recherches sur l'histoh'e de la partie de l'Afrique septentrionale connue sous le nom de régence d'Alger, et sur l'administration et la colonisation de ce pays à l'époque de la domination romaine.
cette devise, perseverando vincit, qui résume tout le prodige de la puissance de Rome et de l'Angleterre, soit inscrite sur nos drapeaux, sur nos édifices publics, dans la colonie africaine. Cette épigraphe serait à la fois un souvenir, un exemple et une leçon. »