CHAPITRE II
Préliminaires et préparatifs de la conquête de l'Afrique. — Comment Cartilage et Rome se disputent diplomatiquement l'alliance des grands chefs indigènes. — Ce que c'est que le çof. — Scipion l'Africain.
( Ita cum SyphacG Romanis junota amicitia est. Quod ubi Garthaginienses acceperunt, extemplo ad Galam, ia parte altéra Numidiœ regnantem, legatos mittunt. s T. L., XXIV, 48.
« Scipio , fatalis dux hujusoe belli. » T. L., XXII, 53
JPrévenus maintenant, et ces précautions prises, nous pouvons, sans danger d'erreur, voir les Romains à l'œuvre ; il ne sera pas sans intérêt de les suivre, lentement et patiemment aussi, dans leurs lentes et patientes éta^ pes ; que si, par surcroît, de ce spectacle d'une nation, la plus puissante du monde, qui ne veut rien laisser au hasard ni à la fortune, qui couve ses plans et ses attaques, et s'attarde comme à plaisir dans l'exécution de sa conquête ; qui s'y fait tout d'abord sa part et s'y retranche, qui se garde bien de s'y répandre en quelque sorte et d'y disperser ses efforts, qui ne s'avance qu'à bon escient, tàte longtemps le terrain et n'y met le pied que lorsqu'il est sur ^ ; que si, dis-je, de là se dégage quelque
4. « De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le i)lus avisé, le i»lus laborieux, et enfin le plus patient,
moralité contemporaine, quelque allusion toute naturelle, je ne crois pas qu'il y ait lieu de repousser sans doute ce profit indirect et cet agrément légitime.
L'idée d'attaquer Cartilage en Afrique et de la vaincre sur son propre sol, vint d'assez bonne heure aux Romains, bientôt fatigués en effet des inutiles efforts d'une lutte longtemps indécise (265-256). Les descentes continuelles des. Carthaginois en Sicile et leurs prises dans les eaux romaines elles-mêmes ruinaient le commerce italien autant qu'elles exaspéraient l'orgueil de la Répubhque.
Les victoires de Myles et de Tyndaris enlevèrent enfin à Cartilage le prestige de sa supériorité maritime ; et lorsque la victoire d'Ecnome, où 300 000 hommes s'entrechoquèrent, eût ouvert le chemin de l'Afrique, M. Atilius Regulus, s'inspirant peut-être d'Agathocle, imagina d'y porter la guerre. Mais, ce premier essai d'invasion eùt-il jusqu'au bout réussi, Rome ne pouvait songer encore qu'à vaincre et non à conquérir. Aussi bien, lorsque les Carthaginois, enfermés en Sicile par Lutatius, vainqueur aux îles (Egales et maître de la mer, et menacés par lui d'être affamés, demandent la paix après une lutte épuisante d'un quart de siècle et consentent à l'abandon de cette Sicile qu'ils occupaient depuis 400 ans, Rome s'estime heureuse d'un si riche butin. Toute l'île, excepté le royaume de Hiéron, devient sa tributaire, et, pour la première fois, Rome a une province sujette. Surtout Car-
a été le peuple romain. De tout cela s'est formé la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais ». Polybe déjà reconnaissait « que les conquêtes de Rome étaient la suite d'un dessein bien entendu. Car il voyait les Romains, du milieu de la Méditerranée, porter leurs regards partout aux environs, jusqu'aux Espagues et jus<iu'en Syrie ; observer ce qui s'y passait, s'avancer régulièrement et de proche en proche ; s'affermir avant que de s'étendre ; ue se point charger de trop d'affaires ; dissimuler quelque temps, et ee déclarer à propos ; après .-ivoir commencé l'affaire, n'être jamais las ni contents, jusqu'à ce que tout fût fait... » Ilist. Univ. Voir, je ne dirai pas les notes, mais le commentaire si abondant de l'édition Jacquinet, p. 513, .539.
tliage humiliée a perdu l'empire de la mer ; la Sicile lui échappe et bientôt la Sardaigne. Rome se tient donc sagement pour satisfaite; non pas Rome tout entière peutêtre : quelques-uns regrettent et protestent, mais le sénat résiste à ce faible courant de l'opinion publique, et c'est, ce semble, d'assez bonne foi qu'en échange de l'abandon de la Sicile et d'une indemnité de guerre de plus de douze millions, il s'engage vis-à-vis d'Hamilcar à reconnaître expressément l'indépendance et l'intégrité de l'Etat et du territoire carthaginois (241) '.
La paix n'était qu'une trêve ; l'intervalle assez court qui sépare les deux premières guerres, l'entr'acte du grand drame, fut d'ailleurs singuhèrement rempli de part et d'autre. Hamilcar et Hasdrubal, après avoir écrasé le soulèvement des mercenaires et des indigènes conjurés, rétabhrent en Espagne l'empire de Garthage ébranlé, là aussi, par la révolte ^ Rome eut bientôt accablé la reine d'Illyrie ^ ; mais elle eut à soutenir contre les Gaulois d'Italie ou pour mieux dire à leur porter une guerre furieuse. Cependant grandissait la haine d'Hannibal et l'inquiétude jalouse du sénat. Hasdrubal meurt, 221 j Hannibal le remplace : c'était la guerre. A cette lutte que Rome entrevoit tout d'abord terrible, et qui va, se disaiton, la mettre aux prises avec toutes les nations de l'univers^ et cela en Italie même, elle se prépare du moins avec son énergie ordinaire. L'un des consuls, P. Cornélius Scipion eut ordre de diriger par mer une armée sur l'Espagne et d'en chasser Garthage ; l'autre, Sempronius, avec 30,000 hommes et 200 vaisseaux environ, fut chargé de passer en Sicile et de là en Afrique, si son col-
1. Je m'aide et je m'aiderai, pour la série des faits et pour les dates, de la grande histoire de Mommsen, de la Vie de César, de l'Histoire universelle ; je ferai là plus d'un emprunt qui disparaîtra quelquefois dans le courant de mon récit, souvent même ù mes propres yeux.