T.-L.,XXVII
3. T.-L., XXVIII, 17. « Fœdus ea tempestate régi cum Carthaginiensibus erat. » Cet ea tempestate a eu une veille et aura un lendemain.
sa vie et l'honneur impérissable de son nom, dont l'âme généreuse, embrassant ardemment un tel projet, était comme décidée à réussir et résolue à vaincre, pour ce jeune héros, si avisé, chez lequel la légitime confiance en son génie et en sa bonne étoile ne fut jamais téméraire ni démesurément présomptueuse, et qui s'aida si habilement, du jour où, revêtant la robe virile, il cessa d'être pour tous un adolescent, de toutes les précautions, de toutes les ressources , de tous les prestiges du savoir faire*, de quel intérêt devaient être, et de quel poids dans la balance, les bonnes dispositions de Syphax ! Syphax était le plus puissant chef du pays ; il s'était, dès longtemps, mesuré et aguerri avec Garthage; enfin son territoire était, par sa proximité de l'Espagne, de l'accès le plus favorable ^. Scipion connaissait bien ce rapprochement récent avec Garthage, mais il pensait aussi que ce dernier replâtrage avait chance de n'être ni plus sérieux ni plus sacré que les précédents pour le roi numide, qui, comme tous les barbares, subordonnait volontiers sa fidélité à ses intérêts et à la fortune. Syphax prêta l'oreille en effet aux premières ouvertures de Lélius : Garthage alors semblait de nouveau perdue, et Rome triomphante. Mais, par vanité ou par méfiance, il entendit n'engager sa parole et ne recevoir celle des Romains que par-devant Scipion lui-même. Scipion eut alors cette audace — l'Afrique le tentait invinciblement — de s'embarquer secrètement à Garthagène, de partir avec deux quinquérèmes seulement , et de mettre, comme César, sa vie et sa fortune à la merci de la mer et d'un barbare d'une sincérité équivoque. La mer et le vent lui furent cléments, et le barbare, hôte loyal et sûr. Quel curieux
1. T.-L., XXVI, 19 « ita elato ab ingenti virtutum suarum fiducia
animo, ut nullum ferox verbum excideret ; ingensque omnibus, quœ diceret, quum maj estas inesset, tum fides. » (Voir tout le chapitre).
g. XXVIII, 17,
hasard, et quelle scène étrange et émouvante! Au moment même où Scipion approchait de la côte africaine, Hasdrubal, le vaincu d'Espagne, abordait tristement avec sept trirèmes dans la résidence de Syphax. Pendant qu'il jetait l'ancre, il aperçoit les deux embarcations inconnues, les reconnaît pour ennemies, et, ne doutant pas d'un facile succès, il donne le signal de l'attaque ; mais la brise et les dieux poussaient Scipion, et il était déjà dans le port, que les vaisseaux carthaginois n'avaient point achevé leur branle-bas. Hasdrubal n'osa plus engager la lutte dans le port même du roi et dans les eaux numides; Scipion et Léhus prirent terre après lui; et tous trois se rendirent auprès de Syphax.
Celui-ci ne se sentit point de joie et d'orgueil, et cela était bien naturel, en voyant ces deux représentants illustres des deux peuples les^plus puissants du monde le venir trouver à la même heure pour lui demander son alliance et son amitié. Cette situation extraordinaire l'élève lui-même et semble lui grandir le cœur ; les nobles sentiments berbères se retrouvent là : il leur offre à tous deux l'hospitalité ; puis, s'inspirant de ce hasard qui rassemble les deux ennemis sous le même toit •et au même foyer, il essaie de les aboucher et leur propose une entrevue, où peut-être ils termineront le désaccord et abjureront leurs vieilles haines. Scipion s'excusa et déclina Toffre royale et chevaleresque; il n'avait, disait-il, aucune inimitié privée contre Hasdrubal, qu'un tel entretien eût à réconcilier; et, quant aux questions politiques, il ne se croyait pas le droit, sans l'ordre du sénat, d'en conférer avec un ennemi national. Le roi se rabattit sur ceci, qu'il voulût bien du moins prendre place au repas à côté d'Hasdrubal, pour qu'il ne fût pas dit que l'uû de ses hôtes parût écarté de sa table. Scipion accepta donc, et, sur la prière de Syphax, le Romain et le Carthaginois partagèrent au
banquet le même lit. Tout cela est vraiment noble et beau ! Le chef numide fait là fière et grande figure, et je connais peu de scènes plus simples et plus dramatiques, plus dignes de Corneille et de Shakespeare. Je me laisse donc aller à traduire, heureux si je puis appeler l'attention sur un épisode bien curieux, qui n'est pas, ce semble, des plus connus, des plus quotidiens, pour ainsi dire, des plus classiques, dans le sens exact de ce mot.
Pendant le repas, Scipion déploie évidemment toutes ses grâces, toutes ses séductions, et met quelque coquetterie à charmer, non pas seulement le roi, son hôte, naïf barbare aisément subjugué, mais surtout un ennemi que tant de sujets de haine doivent rendre plus récalcitrant et mettre sur la défensive. Hasdrubal est pourtant séduit et s'en va sous le charme ; il se tient pour battu, et cède le terrain à ce diplomate irrésistible qui lui avait semblé, disait-il, plus admirable encore de tout près et dans la familiarité de cette entrevue que dans la lumière pourtant si brillante de ses hauts faits militaires. 11 abandonna donc à Rome, au moins momentanément, l'alliance de Syphax ; et Scipion repartit , l'aflFaire faite ; Syphax et les Masssesyliens abandonnaient le çof de Garthage *.
Cependant cette alliance, jusqu'alors si indécise et si capricieuse, était d'un trop grand prix pour que Carthage y renonçât à tout jamais; elle revint à la charge, et, cette fois, eut recours à l'expédient suprême, un moyen bien carthaginois qu'elle semble avoir employé volontiers avec ces rois numides, dont elle connaissait bien l'esprit mobile, les passions ardentes^ le tempérament de feu 2. Hannibal, par exemple, avait marié déjà une de ses nièces à ce Mézétule que nous avons vu disputer