‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 70 sur 156 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Victoire de Zajna. Circonspection de Rome en cette circonstance. Par quel traité de paix elle termine la seconde guerre punique.

< Raro simul hominibus bonam fortunam bonamque mentein dari, Populum romanum eo invictum esse , quod in secundis rébus sapere et consulere meminerit » Disc, des ambassadeurs carthaginois devant le sénat, après la défaite de Zama. (T.-L., XXX, 42.)

Arrive cette grande et mémorable journée de Zama. Gomment profîtera-t-on de cette décisive victoire ? Rome cédera-t-elle à l'enivrement du succès, ou résistera-t-elle à l'entraînement d'un tel triomphe? Le Sénat Romain vient de recevoir la grande nouvelle : les Carthaginois, en maudissant les dieux, ont accepté la trêve et envoyé une ambassade à Rome; Scipion, de son côté, détache un messager de sa victoire, qui devra donner officieusement au Sénat le conseil de ratifier purement et simplement les préhminaires ; aussi bien il faisait entendre, comme un Bonaparte après Léoben, que, si le Sénat hésitait, lui, Scipion, traiterait tout seul. Le Sénat avait le droit du moins de délibérer; la question se pose donc à lui de savoir, après avoir vaincu, comment on userait de la vie-

toire, jusqu'à quel point surtout on en userait. Grave question, en effet, que ne résolvent pas toujours les peuples conquérants avec la modération nécessaire ! L'abus odieux de la victoire, les orgueilleux excès de la conquête, c'est là parfois le commencement du châtiment, l'origine des vengeresses représailles; c'est, suivant le mot fameux^ non pas le crime seulement, mais la faute. Rome fera-t* elle cette imprudence ? Ne parlons même pas là de ces liens sacrés de la solidarité humaine, ni de cette générosité, de cette compassion et de ce cœur qui peuvent entrer enfin, même dans la sécheresse des affaires, dans les calculs froids de la politique, même dans les risques sanglants de la guerre; ne demandons pas au vainqueur ces larmes, ces admirables larmes, humaines autant que patriotiques, que Scipion Émilien versera plus tard sur Gar-

thage sur Garthage et sur Rome, en murmurant tout

bas les vers d'Homère. Non : le Sénat romain ne faisait point de politique de sentiment; ne parlons donc que de cette modération moins généreuse qui vient seulement de la raison, et de cette prudence circonspecte qui n'est qu'un intelligent égoïsme. Eh bien! ce sens commun, cet esprit de mesure, qui est l'âme de la pohtique et qui fut en particulier l'âme de la politique romaine, quelles résolutions, quels conseils va-t-il inspirer à celui qui, campé sous Garthage, dirige les destinées de Rome et les délibérations du Sénat? Que va-t-il se passer dans la discussion solennelle à laquelle Scipion invite assez impérieusement les membres de la Curie? A quel parti s'arrêtera, sur la foi du jeune conquérant, la majorité des sénateurs?

A Rome, la joie était immense et générale; mais deux courants contraires divisèrent tout d'abord l'opinion publique, en ce qui touchait le traité à venir et les conditions de la paix. Les uns étaient encore tout pleins de colères inassouvies et de ressentiments inexpiables ; les

autres éprouvaient quelque pitié d'un tel désastre, se sentaient hommes en même temps que Romains, et ne se défendaient ni d'émotion ni de sympathie devant l'écroulement glorieux de cette grandeur >. Puis ils considéraient, avec une hauteur de sentiments véritablement patriotique, ce qui, dans de telles conjonctures, siérait bien à l'honneur et à la dignité de Rome. Le même désaccord partageait le Sénat; l'un des amis de Scipion prit alors la parole : Appien, en faisant le précieux compte-rendu de cette grande discussion véritablement historique, a insisté longuement sur ce discours; il semble en avoir conservé soigneusement la marche générale et les principaux arguments. L'orateur jeta tout d'abord hardiment à l'auguste assemblée ce beau mot de modération , et il le commenta d'une façon digne de Scipion et digne de Rome. Il parla de cette modération respectueuse des dieux et pour ainsi dire religieuse , et qui devait aussi agréer aux hommes, et recommander chez les mortels et à travers les âges le bon renom et la gloire de Rome. Eh quoi ! voudriez-vous qu'on dît dans l'univers et qu'on répétât dans l'histoire que Rome a détruit cette grande Garthage, cette rivale et cette adversaire digne d'elle ! Est-ce qu'on frappe un ennemi à terre? Et il ajoutait cette menace et cet avertissement si antique : Ne redoutons pas seulement l'odieux auprès des hommes; prenons garde à la justice céleste et à la divine Némésis !

Mais Garthage a rompu les traités, Garthage a été bien coupable. — N'est-elle donc pas cruellement punie, et serez-vous pour elle inexorables, quand vous avez été cléments et indulgents à tant d'ennemis sur qui ne pesaient pas de moins lourdes responsabilités ? Avez-vous donc exterminé les Latins, les Étrusques ou les Samnites ? Non : gardons pieusement les principes qui ont

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