‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 71 sur 156 · Corneille! Virgile! Térence ! Sunt lacrymsp rerum Haud · texte numérisé non relu

Corneille! Virgile! Térence ! Sunt lacrymsp rerum Haud

ignara mali Homo sum ....

fait la force et la grandeur de notre république. Aussi bien, prenons garde aux vicissitudes des choses humaines, aux retours et aux surprises de la guerre ; après tout, Garthage n'a pas péri encore : la grande cité n'est pas morte; blessée et acculée, et comme tapie dans ses murailles, tout n'est-il pas à craindre de la rage de son désespoir, de la fareur de son agonie ?

Ici, un curieux argument : quelque ironie et même quelque menace; l'orateur montre au loin Scipion qui attend, le vainqueur de Zama qui sans doute s'impatiente, qui sait ce qu'il faut faire, qui l'a dit et désire qu'on le fasse ; prenons garde de lui déplaire. Étranges hommes que vous êtes , dit-il aux conservateurs du Sénat : c'est pour ainsi dire malgré vous que s'est faite cette expédition; c'est malgré vous qu'on a vaincu! Il n'est point d'opposition que vous n'ayez faite ! Et aujourd'hui, quand le vainqueur s'arrête, c'est vous qui voulez qu'il poursuive ! Vos hésitations d'autrefois n'ont d'égal que votre acharnement d'aujourd'hui^ et vous estimez que rien n'est fait si l'on ne pousse point à bout une victoire dont vous ne vouhez pas !

Laissons faire Scipion : qui donc connaîtrait mieux tout le poids de ce qui reste à faire, que celui qui a si bien mené le commencement d'une telle tâche ? Il est plus aisé, croyez-le, d'empêcher le relèvement de Garthage, de prévenir ses nouveaux progrès, d'entretenir sa faiblesse et ses blessures, et de différer la revanche, que de détruire immédiatement la grande capitale africaine. Et il montre alors savamment de quels obstacles, de quels périls, de quelle surveillance, de quelle hostilité, de quels empêchements de toute espèce la patrie d'Hannibal sera désormais entourée, et dans quelle impuissance elle va se débattre. Il fait voir cette ceinture ennemie des peuplades indigènes sujettes, aujourd'hui enhardies, presque libres, et gardant l'amer souvenir

dé l'esclavage d'autrefois ; plus que tout cela, Massinissa : c'est-à-dire la haine même de Garthage et la fidélité à Rome veillant incessamment et faisant sentinelle.

Mais soit : allons plus loin dans les suppositions les plus favorables. La guerre continue, et, grâce à la protection des dieux, nos soldats s'emparent de Garthage. Que ferez-vous alors? Oserez-vous donc détruire Gar-^ thage? Oserez-vous la faire disparaître, à la face des dieux et des hommes ? Non : vous n'auriez point ce féroce et ce brutal courage ! Eh quoi, alors ? Pensez-vous abandonner à Massinissa cette proie ardemment convoitée ? Yous le grandiriez à ce point ! Yous mettriez en de telles mains, vous feriez pour un tel souverain un si bel apanage, un si redoutable empire ! Ce n'est point là une politique possible ; ce qui fera précisément notre force en Afrique, c'est ce conflit organisé entre le prince numide et Garthage ; c'est la permanence de la querelle ; c'est l'état de guerre quotidien ; c'est le casus belli perpétuel, préparé, entretenu, nourri par les espérances de notre ambitieux allié, incessamment suspendu sur la destinée et comme attaché aux flancs de notre vieille et toujours redoutable ennemie. Quelques-uns pensent que le territoire de Garthage pourrait être déclaré terre publique , et qu'ainsi annexé au domaine il produirait d'importants revenus. Mais l'entretien ruineux des garnisons indispensables absorberait plus que les recettes. Que n'exigerait point en effet et que ne coûterait point cette occupation lointaine et si difficile, dans ce milieu inconnu, barbare et beUiqueux ! Quelles troupes n'y faudrait-il pas, et que ne faudrait-il pas à ces troupes! Peut-être pourrait-on flanquer et soutenir ces garnisons exilées de colonies italiennes, de centres populeux appelés sans doute à réussir, à prospérer dans un si riche territoire? Mais un grave dilemme se pose : ou bien, dans cette Numidie si peuplée^ inquiétées d'attaques con-

tinuelles, vos colonies seront détruites par les indigènes; ou bien, si elles résistent, si elles viennent à bout de ces populations rebelles à leur joug, si leur domination s'implante, n'est-il donc pas à craindre que, maîtresses d'un si beau pays, de contrées si riches et si vastes, séparées de nous par la mer, elles n'aspirent à l'indépendance et ne rompent les liens trop lâches qui les attacheraient à la métropole ?

Il n'y a qu'un parti à prendre : suivre, la guerre finie, les sages avis de celui qui l'a conduite si sagement, et, comme le conseille, comme le désire Scipion, accorder la paix à Garthage.

Lentulus répliqua : Lentulus convoitait l'héritage de Scipion. Il ne comprenait rien, dit-il, à tant de vaine sentimentalité; la guerre s'accommode mal de tous ces ménagements et ne se fait pas avec des phrases ; elle vit de ce seul principe : l'intérêt, la raison d'Etat, le salut pubhc. Or, Garthage est encore dangereuse , car vous nous parlez des ressources et de la puissance qui lui restent, et vous savez quelle est sa perfidie ; il faut détruire Garthage ! Quel mal ne nous a-t-elle point fait ? Que si les dieux, l'ont mise à ce point et l'ont réduite à cette extrémité, c'était pour tirer d'elle le châtiment qu'elle mérite; ils nous montrent ce que nous devons faire.

On insinue, sans prendre même beaucoup de précautions oratoires, que, si vous résistez, si vous refusez la ratification, Scipion s'en passera et conclura la paix sans vous : je vous demande alors quelle comédie est celle que l'on vous fait jouer ; si le vainqueur de Zama est résolu à passer outre, pourquoi vous a-t-il consultés i?

Lorsqu'on en vint au vote, l'avis de Scipion prévalut : a le Sénat accorda au vainqueur le plus grand honneur

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