‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 80 sur 156 · Mommsen · texte numérisé non relu

Mommsen

3. Je ne crois pas qu'il y ait grand intérêt, en admettant que cela soit bien sûr, h pénétrer profondément dans le dédale de ces successions numides et surtout de ces héritages maui'étaniens. Voir pourtant le savant ouvrage de M. Millier, sur la Numismatique de l'an-

\ enne Afrique, et l'Appendice : F,

par eux dans la région maure tanienne. Bocchus P', l'ancien, y règne encore peut-être; peut-être a-t-il déjà laissé son héritage à ses deux fils, Bocchus et Bogud, qui se sont partagé ses immenses domaines , et qui semblent avoir embrassé le çof de Sylla et engagé leur foi de ce côté, mais une foi toujours équivoque et à coup sûr peu agissante. Ils hésitent sans doute et attendent : Carbon, le consul fugitif, s'est arrêté dans l'île de Gossyra (Pantellaria), ne sachant s'il irait chercher un asile en Egypte, ou s'il ne tenterait pas de recommencer la lutte dans quelqu'une des provinces fidèles; et Sertorius, lui aussi, trop faible pour défendre l'Espagne, s'est, dans un moment de découragement., embarqué à Garthagène, et erre le long des côtes de la Maurétanie.

Cependant l'Afrique, travaillée et serrée de près par les agents du parti de Marins, semble compromise pour Sylla : arrive l'heureux Pompée. Propréteur en Sicile, il envoie une escadre à Cossyra, y fait enlever les officiers marianiens, Carbon entre autres, et les livre au bourreau. Puis il passe en Afrique avec des forces écrasantes, a bientôt refoulé l'armée déjà nombreuse qu'avaient ramassée Ahenobarbus et Hiarbas , donne l'assaut à leur camp, et en finit avec eux ce même jour. Ahenobarbus restait mort sur la place : quant à Hiarbas, Pompée aidé cette fois résolument par une alliance maurétanienne, l'attaque une seconde fois dans Bulla, où il périt; et Hiempsal II remonte sur le trône de ses ancêtres. « Une grande et brillante razzia exécutée contre les habitants du désert, un certain nombre de tribus gélules ramenées sous l'autorité de Hiempsal, rendirent au nom romain son lustre et sa puissance. » Mais Pompée, dans sa rapide mission, n'avait point à faire davantage ; l'ancien ordre de choses demeura prudemment debout ^

\. Moiiiinsen.

Lorsque César et Pompée se disputèrent à leur tour l'empire du monde , la population romaine d'Afrique et l'Afrique tout entière prirent à leurs démêlés une part plus importante encore qu'aux troubles précédents, et furent même, à une certaine heure, d'un grand poids dans les événements de cette mémorable lutte. Lors du premier triumvirat^ en 59, lorsque César, Grassus et Pompée se partagèrent les provinces, c'est à Pompée qu'échut la province romaine d'Afrique. Il l'administra par l'intermédiaire de ses lieutenants et se créa ainsi, dans le royaume voisin de Numidie, des relations de clientèle et d'attachement. Pompée d'ailleurs avait été le bienfaiteur d'Hiempsal II; Juba I", le fils d'Hiempsal, hérita de son père d'un royaume agrandi et florissant, et, tout naturellement, d'une affection reconnaissante pour un puissant patron. Des motifs particuliers de rancune haineuse l'animaient d'ailleurs contre César et contre Curion, son lieutenant zélé, lequel, étant tribun du peuple, avait proposé par une loi de confisquer le royaume de Juba et de faire de la Numidie une province. Aussi, lorsque eut commencé le grand duel, Juba prit-il immédiatement parti pour Pompée. Mais, de ce que le roi de Numidie se fût si hautement déclaré en sa faveur, il y avait là presque une raison pour que les princes maurétaniens se jetassent dans le parti contraire et adoptassent l'autre çof. Bocchus II et Bogud I", héritiers du vieil allié de Marius, devaient d'ailleurs pencher assez naturellement du côté de César. Ce qui est sûr, c'est que leurs deux fils, Bocchus III et Bogud II, qui devinrent leurs successeurs vers l'an 50, à ce qu'il semble, habilement reconnus et salués par César, dès le lendemain de leur avènement, proclamés rois par lui et amis du peuple romain, embrassèrent chaudement la cause d'un homme qui ne manquait pas d'ailleurs de leur renouveler les promesses que Marius avait faites jadis à leur aïeul, et

leur adjugeait à l'avance le royaume de Juba vaincu. Battu en Europe, le parti aristocratique eut pendant quelque temps le dessus en Afrique : Juba remporta une grande victoire sur Gurion, auprès du Bagradas ; mais, lorsque César eut vaincu Pompée à Pharsale, étouffé la résistance des Alexandrins et la vaine tentative de Pharnace, lorsqu'il n'eut plus devant lui que l'Afrique, il se hâta d'accourir, débarqua à Hadrumète, et vint battre complètement à Thapsus les restes du parti pompéien, commandés par Scipion et par le roi de Numidie, pendant qu'un de ses lieutenants, Sittius, sorte de condottiere hardi et intelligent, ancien soldat de Sertorius, aidé de Bocchus et de Bogud, se jetait sur Girta et l'enlevait. Juba se tua de désespoir.

Cette fois, c'en est fait de la Numidie K César en réunit la partie orientale aux possessions romaines d'Afrique ; Cirta, avec son territoire propre et ses dépendances, c'est-à-dire les trois colonies de Milevum, de ChuUu et de Rusicade, ainsi que les vici etpagi qui y ressortis-^ saient, est donnée au vaillant Sittius comme une façon de principauté indépendante ; le pays situé entre l'Ampsagas et le méridien de Saldse, moins l'enclave de la confédération cirtéenne, est ajouté aux États de Bocchus; et l'Afrique romaine s'étend ainsi désormais de la Gyrénaïque à l'Ampsagas : les gouverneurs siègent à Cirta et à Utique, et le premier à qui César confie l'imperium sur la nouvelle et riche province, c'est C. Crispus Sallustius^

1. 46 av. J.-C. La Cyrénaïque a été léguée au peuple romain paf son roi et est devenue province romaine depuis 74,

2. De bello afr., XCVIL Sur les colonies Sittiennes ou Cirtéeunes, voir App., B. c, IV, 55 ; César, B. afr., 25, 30, 93, 95, 96; Ptolémée, IV, 3; un grand nombre d'inscriptions du recueil de L. Renier; enfin un savant mémoire de M. Mommsen (Hermès : ersler band. Berlin, 1866), et un article de L. Renier dans la Revue archéologique de 1852. Ce Sittius est le personnage qui figure dans le Catilina de Salluste : XXI. Catilina, exposant aux conjurés toutes ses espérances, toutes ses

Sera-ce là encore une annexion définitive ? Non pas : vainqueur à Actium et maître tout-puissant de l'empire, Auguste se souvient d'un jeune prince numide élevé à Rome, à sa cour, et l'un des hommes les plus instruits de son époque, Juba II, flls de Juba P"", le fidèle et dévoué pompéien. Auguste a bonne grâce à oublier les griefs et les injures de César; il le peut faire impunément. Il rend donc au jeune prince barbare, devenu romain, une partie du royaume de ses pères, tout le territoire qui s'étend entre l'Ampsagas et Saldœ.

Ce ne sont pourtant ici même que des dispositions provisoires. A la mort de Bogud, roi de la Maurétanie occidentale, Bocchus son frère réunit son royaume au sien propre *, la Maurétanie Tingitane à la Maurétanie Césarienne, et se trouve ainsi maître de cette immense portion de l'Afrique septentrionale qui s'étend depuis Saldae jusqu'à l'Océan Atlantique. Il y a là quelque

chances de succès, leiir montre, eu Espagne, Pison ; en Maurétanie, P. Sittius de Nucérie, tous les deux gagués à la cause ; « praeterea esse in Hispania citeriore Pisonem, in Mauretania cum exercitu P. Sittium Nucerinum, consilii sui participes... »

Après la catastrophe de Catilina, Sittius fit vendre ses propriétés d'Italie, et se fixa auprès du roi Bocchus, avec qui il était en comptes et qui lui devait de grosses sommes : « Magna rationc cum Mauretauiaî rege contracta. » (Cic.) Là, à la tête d'une bande d'Italiens et d'Espagnols qu'il arma, exerça et disciplina à la romaine, il se fit, comme con^ dottiere, un nom très-redouté. 18 ans plus tard, pendant la guerre d'Afrique, Bocchus est le fidèle allié de César, et, à la tête de la petite Hotte et de l'armée de Bocchus, on retrouve Sittius, l'ancien ami de Catilina, et le naturel partisan d'une cause à laquelle il rend les plus grands services.

1. Il est permis de ressaisir ici une fois de plus, en passant, d'une façon particulièrement curieuse et frappante, le trait de mœurs berbère que j'ai déjà marqué dans cette étude. Nous venons do voir les deux frères, Bocchus et Bogud, enrôlés tous les deux sous les bannières de César. En 46, ils contribuent pour une bonne part à sa victoire : il est vrai qu'ils ont devant eux un compatriote, un berbère , Juba, le vaincu de Thapsus , dont ils convoitent l'héritage. L'année suivante, en 45, les voici frères ennemis, et partisans d'un çof contraire : Bogud combat pour César à la bataille de Munda, et les fils de Bocchus sont dans l'armée de Sext. Pompée. Quelques années plus tard, Bogud, mal inspiré, se déclarera pour Antoine ; Bocchus immédiatement prendra fait et cause pour Octave ; il s'en trouve bien au reste : Bogud vaincu prend la fuite et meurt bientôt ; Octave accorde à Bocchus les dépouilles fraternelles .

ombre de danger; mais le danger dure peu : Bocchus meurt vers l'an 30 avant Jésus-Christ, sans laisser d'héritiers. Que fera Auguste? se chargèra-t-il immédiatement du fardeau de cette lourde succession vacante? Point du tout : il tolère d'abord dédaigneusement une sorte d'interrègne, rempli d'ailleurs par des fonctionnaires romains ; puis il juge bon de rendre momentanément à la Maurétanie un souverain, et ce souverain, ce sera Juba. Juba venait de recouvrer, par un don gracieux de l'empereur, sa Numidie héréditaire ; mais cette Numidie voisine de la province romaine, et déjà presque assimilée ou aisément assimilable, n'a plus besoin d'éducation ; Auguste l'annexe, et cette fois définitivement, à la province romaine. Juba reçoit en échange la charge des Maurétanies * ; il aura comme, à les préparer^ pour ainsi dire, à les civiliser, à les romaniser peu à peu, aies façonner au joug prochain de la domination de Rome. Juba II, du sein de sa brillante capitale de Gésarée (Cherchell), s'acquitte en effet fidèlement de la tâche qui lui est confiée, gouverne discrètement et non sans quelque éclat son nouveau royaume, modelant ses pratiques et ses institutions sur celles qu'il avait lui-même étudiées à Rome, et se fait, pendant près de 50 ans, l'exécuteur docile, distingué, ménagé, entouré d'honneurs, des instructions impériales. Il meurt après un long règne, en 23 après J.-C, laissant son royaume à Ptolémée, le fils qu'il avait eu de Gléopâtre Séléné, le petit-fils de la fameuse Gléopâtre. Ptolémée vient à Rome ; l'avarice ou la jalousie de Galigula l'y fait étrangler : le royaume des Maurétanies est réuni à l'empire et partagé en deux provinces 2 : l'Afrique, et, cette fois, l'Afrique, contrée du monde, est définitivement romaine. Ainsi, ce n'est qu'après deux siècles et demi que Rome

1. Mauros Juba rex acceperat, donum populi romani. (Tac, A., IV, 5.)

2. Romana arma primum, Claudio principe, in Mauritania bellavere, Ptolemœum regem a Csesare iuteremptum ulciscente liberto .^Edemone. — Pline. (L'expédition do Paulinus est de 42.)

se décide à adopter et à reconnaître pour sienne cette vaste Afrique septentrionale ! « 232 ans avaient été nécessaires pour opérer la fusion des peuples, pour cimenter leur union, pour bâtir enfin le durable édifice de la domination romaine en Afrique M » En détruisant Garthage, Rome s'était bien gardée de se substituer immédiatement à son empire sur tous les points qu'elle avait occupés ; solidement assise et modestement installée dans son humble et nouvelle province, elle a pourtant pris pied pour jamais en Afrique; elle surveille, protège, agrandit ou renverse tous ces rois indigènes, dont elle s'est servie pendant la guerre et dans les intervalles de la guerre, dont elle se sert ensuite comme d'initiateurs à la conquête future, comme de pionniers de sa domination; dont elle utilise enfin le blé, l'argent, les éléphants, surtout la cavalerie, pour ses guerres dans le reste du monde. Cependant elle attire à elle des colonies qui grandissent, une immigration qui prospère sous un climat propice et clément aux Italiens ; commerçants et colons affluent, répandent petit à petit la langue latine, les mœurs et les institutions romaines. Si la conquête armée et de vive force a d'abord ouvert le pays, l'immigration s'en empare, l'occupe, le peuple et l'assimile. La carrière ouverte est bornée sagement ; la politique romaine ne l'a point voulue démesurée, ni facile en quelque sorte et tentante aux témérités, aux imprudences, aux éparpillements aventureux. La tache d'huile se fait et se répand lentement, gagnant de proche en proche ; les limites, les termes ne reculent que peu à peu, en toute sécurité et toutes précautions prises, à la fois devant les nécessités politiques et les succès militaires, devant l'accroissement de la population italienne, le développement de la population créole acclimatée, et l'assimilation ou du moins le rapprochement des indigènes. La destruc-

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