De Coulanges, ibid
3. On connaît l'ironique et insolent « Quintes » que César jette à ses soldats comme une injure.
chefs, les maîtres, les magistrats dans l'Etat, le fussent aussi dans l'armée. Ceux donc que leurs concitoyens ou le prince avaient revêtus de l'autorité publique, dictateurs, consuls, préteurs, légats impériaux, la représentaient partout au même titre, au sénat comme dans les tribunaux, dans les camps comme sur le forum. Ils étaient en même temps administrateurs civils, comme nous dirions aujourd'hui, généraux commandant les armées, juges des procès et des crimes : plus encore, ils étaient prêtres *. Les Romains n'ont jamais su ce que c'était que la division des pouvoirs; ils multiplièrent les magistratures : ils ne séparèrent jamais les diverses attributions de la souveraineté 2.
Gomment n'auraient-ils pas, dans le gouvernement des provinces, appliqué les mêmes principes et pratiqué le même système? Le magistrat chargé d'administrer les territoires annexés à l'empire était l'agent unique du gouvernement central, l'unique représentant de la souveraineté romaine; il n'était, quel que fût l'état de la province,- tranquille ou turbulente, rebelle ou pacifiée, ni gouverneur civil , ni gouverneur militaire : il était propréteur, légat ou proconsul; c'est-à-dire qu'au nom de la république ou au nom de l'empereur, il exerçait toutes les diverses attributions, tous les pouvoirs et tous les droits multiples que l'autorité publique avait attachés à ces titres et à ces magistratures. Cette concentration de toutes les forces et de toutes les puissances de l'état dans les mains du même fonctionnaire, ce cumul systématique de charges et de prérogatives que les modernes ont séparées et réparties avec un soin jaloux, cette unité
1. « Les Romains n'étaient pas classés, ainsi que dans notre société moderne, en spécialités envieuses et rivales; on n'y voyait pas l'homme de guerre mépriser le civil, le jurisconsulte ou l'orateur se séparer de l'homme d'action, ou le prêtre s'isoler de tous. » Vie de César, t. I, p. 25.
2. De Coulanges, De l'organisation de la justice h Rome. Revue des Deux-Mondes, 15 février 1871. J'ai résumé, quand je ne citais pas.
enfin et cette plénitude d'autorité, c'était pour les Romains la garantie du bon ordre dans le commandement, de la solidité dans le pouvoir, de la fermeté dans les vues aussi bien que dans l'exécution. Leur logique rigoureuse repoussait ces situations fausses qui mettent deux pouvoirs rivaux face à face, stérilisent par l'isolement, sous prétexte d'indépendance, des efforts dont la combinaison serait féconde, empêchent toute unité d'action, et dont le moindre inconvénient est de créer les malentendus et les confusions de compétence, les tiraillements d'autorité et les conflits de toute nature, depuis les taquineries et les représailles mesquines de quelque querelle de préséance, depuis les froissements et les rancunes de la vanité personnelle , jusqu'aux antagonismes les plus graves, jusqu'aux plus sérieuses questions de grandes attributions indécises et de juste influence disputée! L'administration d'une province se compliquait de divers services et de plusieurs magistratures, mais qu'une hiérarchie inflexible soumettait à la direction, à la magistrature suprêmes : questeurs, légats, procurateurs étaient nettement rangés sous les ordres du gouverneur. Toutes les précautions étaient prises contre les conflits de pouvoirs : dans les provinces qui, comme laNumidie par exemple, n'avaient qu'une légion de garnison^ le légat impérial qui commandait la légion était en même temps, de par son titre de propréteur, investi des pouvoirs de gouverneur civil; et cette réunion des deux autorités, lesquelles comprenaient toutes les autres, était nettement indiquée par le titre ofîîciel complet, si précis dans sa concision : legatus Augusti pro prœtore legionis. S'agissait-il de ces grandes provinces belliqueuses, comme les deux Germanies, les deux Pannonies, la Syrie, etc. , gouvernements frontières où se trouvaient les quartiers de plusieurs légions ? Gomme tous ces corps d'armée étaient commandés par des légats anciens préteurs, le pouvoir central avait eu soin de placer
au-dessus de ces commandants militaires hiérarchiquement égaux, un chef d'un rang supérieur, puisqu'il était choisi parmi les anciens consuls, et qui était à la fois, sans compétition possible, gouverneur civil de la province et commandant en chef de toutes les troupes qui y résidaient. Ainsi, quelle que fût l'importance de la province, quel que fût le rang, la classe^ comme nous dirions, du gouverneur, à côté de lui, en face de lui il ne voyait personne dont il pût prendre quelque ombrage et redouter quelque empiétement, personne qui contrariât légalement et impunément ni les vues de sa politique ni les actes de son autorité. Tout marchait d'une même impulsion, tout obéissait à la volonté d'un seul.
Mais aussi, avant d'atteindre des dignités si hautes, avant de s'élever à des situations si considérables, par combien de degrés, par quelles épreuves diverses ne devaient pas passer ceux qui prétendaient aux suffrages de leurs concitoyens, plus tard au choix du prince, et se sentaient l'ambition d'administrer les affaires de TÉtat ! Avec quel étonnement, souvent même avec quelle admiration lisons-nous ces longues listes de dignités que les Romains se plaisaient à graver sur la pierre, curieux états de services, laborieuses carrières, toutes pleines, non pas de quelque série banale de titres vides et de sinécures orgueilleuses , mais de la suite lentement parcourue des emplois et des charges auxquels des règles sévères astreignaient tous ceux qui se vouaient à la vie publique !
Peut-être sera-t-on curieux de trouver ici quelqu'une de ces nobles notices biographiques, transmises à la postérité, soit par un légitime amour-propre, soit, comme le plus souvent, par la reconnaissance ou la flatterie contemporaines; sans doute aussi trouvera-t-on naturel que j'emprunte de préférence aux inscriptions de l'Algérie le
cursus honorum de quelqu'un des personnages considérables qui ont laissé trace, sinon dans l'histoire, du moins sur les monuments de l'Afrique romaine.
Publius Julius Junianus Martialianus a été l'un des légats impériaux gouverneurs de la Numidie et commandants de l'armée d'Afrique. Gouverneur de la Province, il a bien voulu se charger du patronage des habitants de Girta; la ville reconnaissante fait graver en son honneur, par décision municipale, une inscription que Léon Renier a retrouvée sur une grande table entièrement encadrée d'une moulure, et qui est aujourd'hui encastrée dans le mur d'enceinte de la Casbah de Gonstantine.
P • IVLIO . IVNIANO . MARTIALIANO • GV • GOS- QVAEST. PROVINCIAE. ASIAE- TRIE- PLEBEl . PRAETORI • GVRATORI • CIVITATIS • GA LENORVM • GVRATORI • VIARVM • GLODIAE • GASSIAE- ET- GIMINIAE • PRAEFEGTO AERARI MILI TARIS . PROCONSVLI • PROVINCIAE • MAGEDONIAE LEGATO. LEGlÏÏ AVG- SEVERIANAE- ALEXANDRIANAE PRAESIDI. ET. PATRONO. RES- PVBLICA- GIRTENSIVM. DE GRETO- ORDINIS- DEDIT- DEDICAVITQUE*.
Cette inscription doit se lire ainsi :
Publie Iulio luniano Martialiano, clarissimo viro, consuli, qusestori provinciœ Asiœ, tribuno plebei, prœtori, curatori civitatis Calenorum, curatori viarum Clodiae, Cassiap. et Ciminiœ, prœfecto œrarii militaris, proconsuli provinciœ Macedoniœ, legato legionis tertise Augustae Severianœ Alexandrianse, praesidi et patrono.
Respublica Girtensium decreto ordinis dédit dedicavitque '.
Les dignités que Publius Martialianus a successivement occupées, sont mentionnées, on le voit, dans l'ordre que le langage de l'épigraphie appelle l'ordre direct, et qui