‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 87 sur 156 · De oratoribus dialogus, cap · texte numérisé non relu

De oratoribus dialogus, cap

M. Mommsen remarque, avec raison que ces habitudes d'obéissance et de subordination respectueuse que l'enfant prenait dans la famille, il les portait ensuite dans l'armée et les conservait dans la vie publique ; or, il est permis de penser, malgré les couleurs un peu sombres dont le Dialogue charge les mœurs contemporaines, l'indifiérence de la jeunesse et la légèreté des parents, que ces exemples séculaires et ces principes bienfaisants ne disparurent jamais de la société romaine K

Le savant historien montre encore, et M. Gaston Boissier a développé cette observation avec sa justesse ingénieuse % comment ces riches patriciens , ces opulents chevaliers qui possédaient quatre ou cinq mille esclaves entassés dans les maisons de ville ou disséminés dans les fermes, pour peu qu'ils consentissent à gérer eux-mêmes leurs affaires, au lieu de les abandonner à des intendants sans scrupules, pour peu qu'ils se préoccupassent de l'administration de leurs immenses fortunes, retiraient de leur surveillance personnelle autre chose que de plus gros revenus, j'entends une sorte de profit moral et d'enseignement politique. M. Mommsen et M. Boissier sont d'avis que, si, pendant de longs siècles, la noblesse romaine a eu comme le privilège du sens politique, que si elle s'est montrée capable et digne de commander à l'univers, c'est que chacun de ces futurs maîtres du monde commençait par faire chez lui son éducation gouvernementale ; c'est que l'exploitation de ces vastes domaines, le maniement de ces millions de sesterces, la direction de ces nations d'esclaves, confuse multitude venue de tous pays, parlant toutes les langues, classée par emplois domestiques et je dirais presque par services, constituaient en réalité une sorte de gouvernement, et, comme disaient les Romains, de province, où

2. Revue des Deux-Mondes, 1" décembre 1868. L'esclave : G. Boissier.

ces jeunes grands seigneurs avaient toute chance de devenir financiers et administrateurs *.

Les modernes, gens de détail, excellent à des emplois resLeints, à des fonctions spéciales, où ils se cantonnent en quelque sorte, où ils se parfont, où ils s'emprisonnent. Il est possible que les Romains ne nous y valussent pas ; mais à coup sûr, dans ces fonctions considérables et périlleuses, qui, comme la haute administration, les grands commandements civils et militaires, le gouvernement d'un pays, demandent des vues générales, des lumières sur toutes choses, une plus large ouverture d'esprit, une plus vaste expérience, nous ne pouvons assurément prétendre à la compétence ni à l'autorité de ces hommes rompus dès leurs vingt ans à des épreuves si diverses, si solidement trempés au courant des faits et des choses, exercés sans relâche et instruits par une existence si active et si constamment renouvelée !

Il faut faire une dernière remarque : c'est que l'unité du commandement, cette première et si grande force, se complétait d'une indépendance presque absolue vis-à-vis' du pouvoir central : or, cette liberté sans doute avait chance de donner tout essor et tout développement aux talents et aux facultés. Rome aimait à faire fond sur ses magistrats, à se reposer sur eux de ce lourd fardeau des provinces, à leur laisser une liberté d'allure et une initiative qu'elle estimait très-favorables aussi bien à l'expansion et au bon emploi de leur activité qu'à la prompte

1. G. Boissier, Étude sur Mommsen , Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1872. M. Mommsen fait remarquer très-justement « qu'en général les politiques de la vieille Rome se ressemblent tous entre eux. Ce n'est pas par un élan du génie individuel, mais par un effort collectif et continu que les Romains ont conquis le monde. Dans ce triomphe de l'esprit de discipline et de suite, les personnalités s'effacent un peu : c'est le plus beau résultat d'une constitution bien faite, qu'un État puisse être grand sans avoir besoin de grands hommes. Rome surtout pouvait aisément s'en passer. Comme ceux qu'elle mettait à la tête de ses affaires n'avaient qu'à se conduire d'après des règles tracées d'avance et à suivre une politique traditionnelle, il n'était pas indispensable qu'ils eussent du génie.... »

no COMMENT ROME A ADMINISTRÉ

satisfaction des intérêts locaux. Les gouverneurs des possessions romaines administrèrent toujours sur place; l'autorité provinciale, tout en étant solidement rattachée à la métropole par les liens politiques les plus étroits, ne fût-ce que par l'ardent patriotisme des magistrats, fut toujours, administrativement du moins, affranchie de la tutelle lointaine et tracassière du gouvernement central; l'administration coloniale fut, comme on dit, autonome. Point d'intervention à distance, point d'ingérence ni de direction quand même et à tout propos; point d'expédition dans les Gaules dirigée du mont Palatin ; point de bataille, même gagnée, sur un programme du sénat ou sur un ordre de l'empereur ; point de décrets passant la Méditerranée pour être approuvés au forum ; point de longs et lointains recours aux décisions de la métropole. Correspondances paperassières, exposés d'affaires minutieux, propositions de mesures qui pressent adressées, renvoyées, modifiées, renvoyées encore; attentes des réponses, espérances des solutions, examens des dossiers, échanges des dépêches ; Rome ne connut pas ce régime des atermoiements et ces gouvernements d'outremer. Elle ne voulut pas diriger, du sein même de la capitale, des intérêts divers et compliqués qui ne pouvaient être connus et satisfaits que surplace : elle estimait qu'en pareil cas ses décrets ne pouvaient toucher le but, et qu'à ce point de vue ses colonies étaient vraiment hors de portée. Aussi assurait-elle à ses représentants le hbre usage de leurs attributions, et les mettait-elle à l'abri de toute pression inopportune. Les empereurs eurent, bien entendu, tout pouvoir de contrôle sur les actes de leurs légats et de révocation sur leurs personnes; mais, fidèles h la tradition, ils eurent le bon sens, eux aussi, d'abandonner leurs lieutenants à leurs propres inspirations, et se prêtèrent aux chances heureuses de l'initiative personnelle, a Aujourd'hui nos habitudes constitutionnelles.

ont érigé en principe la défiance envers le pouvoir ; à Rome c'était la confiance. Dans nos sociétés modernes, le dépositaire d'une autorité quelconque est toujours retenu par des liens puissants ; il obéit à une loi précise, à un règlement minutieux, à un supérieur. Le Romain, au contraire, abandonné à sa seule responsabilité, se sentait dégagé de toute entrave ; il commandait en maître dans la sphère de ses attributions *. »

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