‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 89 sur 156 · L'ordre règne à Varsovie · texte numérisé non relu

L'ordre règne à Varsovie

6. « Appius, le prédécesseur de Cicéron au gouvernement de Cilicie,.

Pour les Romains de la république, les provinces n'étaient encore que des pays conquis. «< Il y avait troppeu de temps qu'on les avait soumises pour que le souvenir de leur défaite se fût effacé. On supposait qu'elles ne l'avaient pas oublié, ce qui entraînait à se méfier d'elles ; en tout cas, on s'en souvenait, et l'on se croyait toujours armé contre elles de ce terrible droit de la guerre contre lequel personne n'a réclamé dans l'antiquité. Les biens du vaincu appartenant tous au vainqueur, loin de s'accuser de leur prendre ce qu'on leur enlevait, on croyait leur donner ce qu'on ne prenait pas, et peut-être au fond du cœur s'estimait-on généreux det leur laisser quelque chose. Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les propriétés du peuple romain (prsedia, agri fructuarii populi romani), et on les traitait en conséquence. Quand on consentait à les ménager, ce n'était pas par pitié ou par affection, pour elles, mais par prudence, et pour imiter les bons propriétaires qui se gardent bien d'épuiser leur champ, en lui demandant trop à la fois. C'est là le sens des lois qui furent faites sous la république pour protéger les provinces; l'humanité y avait moins de part que l'intérêt bien entendu, qui, en s'imposant quelque retenue dans le présent, ménage l'avenir *. »

Rome n'envoyait guère aux provinces que trois catégories de ses nationaux ; on pourrait dire que les provinciaux ne connaissaient que trois échantillons de Romains : les gouverneurs et leur suite, les publicains et les banquiers. Sans doute, ofliciellement et dans les lois,. toutes les précautions étaient prises contre les exactions

n'était certes point un Verres, et pouvait passer pour un concussionnaire assez modéré. Voici cependant, au témoignage de son successeur, l'état où il laissait la province : « Sic Appius, quum IÇ à^at/jidso*? provinciam curarit, sanguinem miserit, quidquid potuit detraxerit, mihi tradiderit enectam, npoaxvxfspo/jiivnv eam a me libenter non videt. » Ad Attic, V, 1. — Am. Thierry. Tableau, etc. 1. G. Boissier. Cicéron et ses amis, p. 330 et sq.

des gouverneurs; tous les abus, toutes les prévarications, toutes les variétés, toutes les nuances de prévarications étaient prévues et frappées; dans son admirable concision, la loi Servilia jette sur ce point un jour curieux et terrible. Il faut ici citer : « quantum pecuniae... aUaium, captum, œactum, conciliatum aversumve sit, de ea re ejus petitio nominisque delatio esto. » Mais rien n'y faisait dans la pratique, et le droit donné à chacun d'accuser tout magistrat sortant de charge était presque toujours illusoire. Qu'on y songe bien en effet; pendant la courte durée de son gouvernement, le proconsul avait à rembourser les dépenses de ses anciennes candidatures et à préparer une réserve pour les élections à venir. Et les jeux ruineux que réclamait le peuple ! Et les procès possibles, les juges qu'il faudrait acheter! Tout cela, dans l'espace d'une année ! Et, comme couronnement, au retour, la complicité de la noblesse ^ !

Les publicains, moins j)ressés et moins impatients, se donnaient un plus long délai; fermiers de l'impôt public, ils se contentaient de cinq ans pour faire leur fortune : c'était ordinairement la durée de leur bail, tt II était bien difficile aux malheureuses villes d'assouvir ces financiers intraitables ; presque partout les caisses municipales, mal administrées par des magistrats inhabiles ou pillées par des magistrats malhonnêtes, étaient vides. Cependant il fallait trouver de l'argent à tout prix. Or , à qui pouvait-on en demander, sinon aux banquiers de Rome, devenus les banquiers du monde entier ? C'est donc à eux qu'on s'adressait. Quelques-uns étaient assez riches pour tirer de leur fortune particulière de quoi prêter aux villes ou aux souverains étrangers... d'autres, pour moins s'exposer, formaient des associations financières dans lesquelles

1 . (( Hic uos omnes absolvimus ; et me hercule consepta omnia fœda et inhonesta sunt. » Cœl. in Cicer. Epist. ad divers. VIII, 6.

les plus illustres Romains apportaient leurs fonds... Tous ces prêteurs, que ce fussent des particuliers ou des compagnies, des chevaliers ou des patriciens, étaient très-peu scrupuleux et n'avançaient leur argent qu'à des taux énormes, généralement à 4 ou 5 pour 100 par mois. La difficulté pour eux consistait à se faire payer ^ » Mais là se retrouvait le proconsul, complice par intérêt et associé aux bénéfices, et qui aidait le remboursement de toutes les ressources de la puissance publique et du pouvoir exécutif; ou bien qui laissait faire, par peur des dangereuses rancunes de cette noblesse d'argent, et qui, ne demandant pas mieux au fond que d'empêcher les provinces de mourir, comme disait Cicéron, n'osait pourtant, pour les sauver, affronter les colères de tous ceux qui vivaient de la mort des provinces ^

Ce fut l'Empire en somme qui les sauva. Dès la dictature de César, dès le principat d'Auguste, les provinces respirèrent et ne s'y méprirent point : c'était un nouvel ordre de choses ; et, nous le voyons dans Tacite, elles en saluèrent l'avènement. « Elles tenaient en juste défiance le gouvernement du sénat et du peuple, à cause des querelles des grands et de la cupidité des magistrats, et elles n'attendaient plus des lois aucun secours, impuissantes qu'elles les voyaient contre la violence, la brigue et la vénalité ^. » Tout change, le jour où l'empereur, investi de la puissance proconsulaire perpétuelle, devient par là le centre de toute l'administration extérieure et le souverain réel des provinces ^. Jusque-là les provinces avaient nourri leurs gouverneurs. Ceux-ci deviennent, dans la

1. G. Boissier. Cicéron, p. 333. — Cicéron : ad. Q. fr., I, il, 33. — Pro Font. 1. « Nemo Gallorum sine cive romano quidquam negotii gerit; nummus in Gallia nullus sine civium romanorum tabulis commovetur. » — Tacite, Ann., III, 40.

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