DES TOPIQUES
OU
De la Discussion.
{Jrcmürf partir.
Sous ce titre , nous comprenons les Topiques ( rà Towxà ) et les Arguments Sophistiques ( U ffcrtptorixot Diyyo qui forment incontestablement deux traités à part dans la pensée de l’auteur , ainsi que nous le démontrerons ailleurs , contrairement à l’opinion de quelques critiques j mais qui dans la réalité se confondent en un seul et même ouvrage. Nous parlerons d’abord des Topiques.
132 ANALYSE
Leur authenticité a été mise en doute par les raisons suivantes : 1 ° parce que Diogène de Laërte ne les compte pas au nombre des ouvrages d’Aristote } 2° parce qu’ils ne ressemblent nullement aux Topiques de Cicéron qui , cependant ne voulait être , comme il l’écrit à son ami Trébatius , que l’interprète et l’abréviateur du philosophe grec. La première de ces raisons est fausse , car l’ouvrage dont il est question maintenant est expressément mentionné , comme nous en avons déjà fait la remarque , non pas dans la liste , mais dans le texte de Diogène : T.poi rw ivpeCLV ni rorunà xaf ftsSôSoca raptSwM. Nous répondrons à la seconde que Cicéron n’a jamais eu la prétention de donner un résumé fidèle de l’ouvrage d’Aristote , puisqu’il avoue lui-même n’avoir écrit le sien que sur de vagues souvenirs et pendant son voyage sur mer pour aller en Grèce. D’ailleurs , il est impossible de récuser le propre témoignage de l’auteur qui ne nomme aucun des ouvrages qui occupent dans la liste de Diogène la place des Topiques , tandis que ce dernier nom est cité et dans la Rhétorique , à propos de la distinction de l’exemple et de
l’enthyméme 1 , et dans le traité de l’Interprétation 2 , à propos de la demande et de la réponse dialectiques, et dans les Analytiques où il est question du même sujet 3 , et dans une foule d'autres passages qu’il serait trop long de rapporter.
Quant à la signification du titre , il serait assez difficile de s’en rendre compte , si l’auteur luimême n’avait eu soin de la déterminer. 11 résulte de son explication que le traité des Topiques est ainsi appelé , pârcc qu’il est comme une sorte d'itinéraire mnémonique qui nous trace la routé que nous avons à suivre dans la discussion et nous indique la source des différents arguments. Or , pour se rappeler plusieurs choses , il faut seulement reconnaître le lieu où elles se trouvent, (xa r Jzr.zp iv pvr/fjjovixxù fjtôvov oi zomi TeOivzsç iuôùç
* Tiç o lan oia<popà nxpxùdyfxxroç xal gvOu/j^r/aro* odvspov U tmv Tomx'Sv (Rhét. , liv. 1 , ch. 2).
1 Et oîv >î ipclrni<ns StaXsxrixr] ànOAplat^ç tanv àtrr.’nç, etc. — ï/p7îT at êv rots To7rtxoî* irspi àurûv (de Int erp. , ch, 11, édit. Buhle; ch. 2, liv, 2, édit, ordinaires).
3 2yXV>y<Çoptév(j>Sl to5 foavofxévoj xoct ivoétjoy , zxOxmp
toîç TottixoTî zipr t rxi (Anal) t. prior. , lif. 1 , C*.. 1).
ANALYSE
noMÏKjiv aura pwjpvsien/) 1 . C’est ainsi du moins que Cicéron a interprété ce passage, assez obscur pour embarrasser même les commentateurs grecs : Ut igitur earum rerum quœ ahscondita sunt demonstrato et notato loco facilis inventio est , sic , cüm pervestigare argumentum aliquid volumus , locos nosse debeinus. Sic enim appellatœ ab Aristotéle sunt hœ quasi sedes è quibus argumenta promuntur 2 .
Cet ouvrage qui renferme toutes les règles et une classification complète de tous les arguments de la discussion , est quelquefois désigné sous le nom de Dialectique (ji AmcAextoo?, de àisc)Jye<j9occ et de dizAoyo; ) , parce que toute discussion est nécessairement un dialogue. Ainsi , l'on trouve au commencement de la Rhétorique que cet art n est qu’une partie de la Dialectique , ou du moins qu’il lui ressemble beaucoup} car ni l’un ni 1 autre ne peuvent nous instruire d’une maniéré positive et certaine } mais ils nous donnent les moyens de parler, de ne pas rester courts sur quelque sujet que ce soit (é'an popmv rrjç Ai«-
* Topic. , liv. 8, ch. 12.
1 Cicer. , Topic. , § 2.
XexTWflS xài ôpouhpa ; r.îpl ovSî'vo; yàp utpirsuiv ou ou- Sérepz àvrüv iaziv ir.iGvhpy) ni; tyu , acXXà iwapttç nvkç roO zopfaai Àîyo’j; ) L Or, c’est a peu près dans ces termes qu’on expose le sujet des Topiques. « Le but de ce traité est de chercher une méthode qui nous fournisse une solution probable pour toutes les questions qu’on peut soulever en notre présence 2 . » Ce nom est encore employé pour désigner le même ouvrage dans la Métaphysique , dans les Analytiques , dans les Arguments Sophistiques et les Topiques eurmèmes. Enfin , aucun historien de la Philosophie, aucun commentateur ou apologiste d’Aristote n’a jamais parlé d’un ouvrage intitulé Dialectique , qui ne fût pas compris dans YOrganum et arrivé jusqu’à nous. La place des Topiques est véritablement entre les Analytiques etl es Arguments Sophistiques avec lesquels ils forment un système complet, comme le prouve un passage de ce
* Rhét . , liv. 1 , ch, 3.
3 H piv KpiUms Tfjj rpayputTt(*S , plQoàoj iupuv, if i,i ôavijeipiTx a'jDoyiÇtaSai ncpl irivr oj ro-j TrporiflsvTOi rp oSXiipxm «5 ivôôÇuv.... (lir. 1 , ch. 1).
m ANALYSE
dernier traité que nous avons déjà cité dans une autre occasion L
Cette partie de la Logique ou de la méthode , dont l’objet nous est à présent suffisamment connu , se recommande à l’attention du lecteur par les avantages suivants :1° Elle peut servir comme simple exercice d’esprit ( r.dz yvp.vzviav) ; 2° en nous obligeant de nous familiariser avec les opinions et les théories des autres , elle nous offre le moyen de nous entendre avec eux ( zpbç ras èvrevÇeiç) ; 3° par l’habitude qu’elle nous donne d’examiner en toute chose le pour et le contre , elle sert les intérêts de la vérité et contribue aux progrès des sciences philosophiques (~pàç
ràç yjxtx <p ùwxÿîacv ètuttyiimcç)
§ 1 er . Avant d’exposer toutes les règles et tous les artifices de la Dialectique , il faut résoudre quelques questions préliminaires; il faut d’abord que nous sachions au juste quelles sont les matières de la discussion ( irpèç -lax y.xi rot*
1 Argum. Sophist. , ch. 2.
3 Liv. 1, ch. 2.
ii jvXXoywp» ) , ou bien quelles sont les idées qui entrent généralement dans nos discours ( ex. nveov oi Xiyoi ) ; car ces deux choses se confondent nécessairement *. Nous serons obligés de rechercher ensuite à quelles sources nous pourrons les trouver et ce qu’il faut faire pour les avoir toujours à notre disposition ( nû ; tovtwv èumpr/jopsv , 7 tcà ; ~kr,'iyitjj3x ). Le premier livre est tout entier consacré à la solution de ces deux questions.
Or, 1° les matières de la discussion , aussi bien que du raisonnement démonstratif, du syllogisme en général , consistent dans les propositions ( zpozxaeii ) et les problèmes ( •npoSXriitara ) , qui sont au fond la même chose ; mais on les distingue par leurs formes ( tm rpomo ) , alors même qu’elles seraient toutes deux interrogatives. Par exemple , si l’on demande : L’homme doit-il être défini un animal raisonnable P Ces termes exprimeront une proposition. Mais qu’on pose la même question de la manière suivante : L’homme doit-il ou ne doit-il pas être défini
1 Êjti Si dcpiôjUü) i«* xal Ta xjt * , cij Ssv rt il \ifni xxi jrtpi üv il
ouXX oyn,«oi (liv. 1 , ch. 3).
ANALYSE
un animal raisonnable ? Elle devient alors un problème L
Les matières de toute proposition et de tout problème sont les quatre suivantes : la définition , le genre , le particulier et l’accidentel. On entend par définition ( opwpî) ce qui exprime les qualités essentielles (rè ti w hvai ) ou la nature spécifique d’une chose } elle doit remplacer le nom , c’est-à-dire, elle doit servir indifféremment de sujet ou d’attribut 5 cette identité en est la condition première. Le genre ( z à yévoç ) embrasse plusieurs espèces dont chacune a sa définition distincte. Le particulier, ou les qualités premières ( rô ïStov), peuvent être exprimées, comme la définition , par une proposition réciproque ( àvzi'/jxzrr/opsïzau zoïi npdypmoç ) ; mais elles ne conviennent qu’à une seule espèce , sans faire partie de son essence : c’est ainsi qne la faculté de rire est particulière à l’espèce humaine. Enfin , l’accidentel ( avpSeSnxàs ) peut être ou n’être pas, sans que rien ne soit changé dans la nature des choses 5 c’est la rencontre fortuite d’une certaine
' Atxftpu Si ri irpiSiri/ja xoù rj jrpiraois Ttj> rpoirâ (ch. 3 et seq).
qualité avec un être auquel elle n'appartient ni essentiellement ni particulièrement 1 . Voilà ce que l’auteur appelle les quatre différences ( m rkrapti Stoppai ) et qu’on a nommées plus tard les cinq voix de Porphyre , en y ajoutant la différence (oiatpopà ) , qui n’est point considérée ici comme une classe à part, mais comme la limite qui sépare un genre d’un autre. Les Différences sont moins générales que les Catégories j car il faut nécessairement qu’elles expriment ou une substance , ou une quantité , ou une qualité , ou tel autre de ces dix éléments de la pensée. On pourrait dire que les premières sont des Catégories logiques et les autres, celles qui portent plus généralement ce nom , seraient des Catégories méthaphysiques 2 .
Pour démontrer que les idées qu’on vient de nommer embrassent réellement tous les éléments
1 Ch. 4 et!) : IïïplTOiü 6po j , roD yfvojj, tou iôfoyxxi roù av/x- Ctêr.xôr oî .
* Àsiyàprôay/xGt&r.x&jxxl t 6 yivoçxxlrb fôtovxxlo opidpt&s tv ja(x tovtcov twv xx-njyopfwv èira 1 (ch. 6). Aristote a dit , en peu de mots, tout ce qu'il fallait dire de cette distinction, et l'Introduction de Porphyre est assez inutile \ voilà pourquoi nous n'en avons pas parlé.
140 * ANALYSE
du discours ou les matières de toute proposition, on peut se servir indifféremment du syllogisme ou de l’induction , qui sont les deux formes générales de l’argumentation dialectique, aussi bien que de la démonstration logique (rà &8> 7 tcôv ScaXcxnxûv taxi rà piv èntr/iayr) , ro Ss aulloyiauhi ) . On le prouvera par induction, en considérant séparément un grand nombre de propositions et de problèmes , et en s’assurant qu’ils ne sortent pas du cercle déterminé. On le prouvera par syllogisme de la manière suivante : Toute proposition est réciproque , ou ne l’est pas } si elle est réciproque , c’est une définition ou une proposition particulière , qui toutes deux ont cette propriété, à l’exclusion de toutes les autres. Dans le cas contraire , elle ne peut être que générale ou contingente ; elle aura pour sujet un genre ou un accident
Mais il ne suffit pas d’avoir déterminé la nature et les éléments de la proposition en général 5 il faut que nous sachions surtout quelles sont les propositions et les problèmes dialectiques. Or, il est certain qu’il faut exclure de la discussion ce
' Lir. 1, ch. 7.
qui est admis par tout le monde, et ce que personne ne saurait admettre (ro T.in yavcpav xd rô fi^svt ôoxoûv), en un mot, ce qui parait évident ou absurde : le premier , parce qu’il n’a pas besoin d’être défendu ; le second , parce qu’il ne peut pas l’être. Donc , la probabilité seule est du domaine de la discussion , et toute proposition dialectique doit être l’expression d'une idée probable (sv3ô£ov) *. Les problèmes dialectiques, en vertu de cette condition et de la définition générale qu'on en a donnée plus haut , sont ceux qui peuvent recevoir deux solutions contraires , également fondées en raison , également appuyées sur quelqu 'autorité recommandable; ou bien ceux qui dépassent les limites de la raison humaine et dont la solution est vraiment impossible. C’est dans ce dernier sens que Kant a pris plus tard le mot dialectique 2 . Outre les propositions et les problèmes , il y a des thèses qui peuvent également servir de matière de discussion : ce sont des pro-
* fort Si jrpirans pii» SiaXumxi) Ipûmini tvôoîos } etc. (liv. 1 , ch. 8).
J E’Tiù* 7 rpoO.rip.-xTa x*i £>» ivxvrloi iiaiv 01 auXXoyta/ioi, xai mpl ûv XSyov pw| tyoïuv Ô'/tuv fuyiXuv (cil. 9, ib).
positions paradoxales , comme celles qui font la base de plusieurs systèmes de l'antiquité : par exemple , le principe de l'école Éléatique que le mouvement n’existe pas , et celui de l’école Ionienne que tout est mouvement *.
2° Pour trouver tous les matériaux de l'argumentation dialectique, il faut mettre en œuvre les moyens suivants , au nombre de quatre. D’abprd on sera obligé de les chercher , ou dans les convictions du genre humain , ou dans les opinions de la multitude , ou dans les œuvres des savants : toujours le principe que nous voulons défendre par des raisons qui ne sont pas plausibles doit s’appuyer sur quelqu’autorité. Après avoir choisi son sujet , il faut le considérer sous tous les aspects , ou dans toutes les significations du terme qui l’exprime $ en un mot , il faut le diviser. Ensuite on fera ressortir les différences qui existent entre les éléments fournis par l’opération précédente. Enfin on essaiera d’en saisir les ressemblances 2 . Voici maintenant quelques observations
’ ©éois Si tTTIV JjhSXt!v|«J /Mtp&ÔoÇoS TÜV yvupfjuuv TtVOf XOCT& fl- Xoaoflm , oîov Stè ojx èerrtv àraXsyav (*. T. X. ? ib).
1 Tà SI ôpyava Si üv rûv auXXoyiofiüv, tort rfirapa.
ïv pilv (*. t. X. ch. 2 , et seq. , liy, 1).
particulières sur chacun de ces divers procédés , dont l’ensemble peut êtrenommé la Méthode Dialectique.
Le premier se conçoit de lui -même : toute discussion est impossible si elle ne repose pas , comme on l’a dit plus haut , sur une idée ou une proposition probable. Mais qu’est-ce qu’une proposition probable ? C’est celle qu’une autorité quelconque recommande à notre coufiance , celle qui a pour appui ou le sens commun de la multitude , ou quelque nom illustre dans la science. Cependant, en prenant pour modèles et pour principes toutes les opinions qu’on peut puiser à ces deux sources , il sera permis d’en créer de soimême et d’enrichir ainsi le domaine de la discussion. Le cercle de la Dialectique s’étend aussi loin que celui de la Philosophie $ les problèmes et les solutions sont les mêmes 5 il n’y a que les méthodes qui soient différentes
Le second et le troisième procédé de la Méthode Dialectique sont indispensables à la clarté (npoç ri ffcupis)} ils nous obligent à nous maintenir toujours
’ Ch. 12. — ITpos fil» àuv fù'niyim xzt ’i\r,0dxv Ttpcrfpx- Tiicriov , ôtfcXs’tTU'Ss ai npis ôdç a».
ANALYSE
sur le terrain de la question 5 ils nous donnent la faculté d’embarrasser notre adversaire en tirant parti de la confusion de ses idées, et nous empêchent de nous engager dans une discussion de mots , au lieu de raisonner sur les choses 1 . Or , on parvient à démêler les diverses significations d’un mot, on saisit une idée sous tous ses points de vue par le moyen de la comparaison et de l’analyse 5 en décomposant le genre dans ses espèces , et en comparant les espèces entre elles. Mais il faut surtout chercher des différences entre les idées et les expressions que l’on confond le plus souvent , en raison de l'analogie qui existe entre elles : les autres se distingueront assez d’elles-mêmes 2 .
Si les deux opérations précédentes ont pour résultat la clarté , la dernière est nécessaire pour donner de l’étendue à nos idées ; car 1 etendue est le résultat de l’induction, qui elle-même repose tout entière sur des rapports de similitude. Elle nous fournit en outre les matériaux du
1 ' 3 npos to yivsjOot xar XjTQ to rpdéy/jta* , xxi [xii irpbs rouvo/za. Eltl ;ziv y«p tüv roXù ôismx^Tuv xxrAjr.lot 7ravfîXi)S il ôlifOf,xi (ch. 14).
syllogisme hypothétique, qui est une espèce d’induclion , et les éléments de toute définition , c'est-4-dire , le genre prochain et la différence prochaine *. Mais de même qu’il faut chercher des différences entre les choses que la nature a le plus intimement liées , entre les espèces et les genres les plus rapprochés les uns des autres, c'est entre les plus éloignés qu’il faut saisir des ressemblances qui, sans cette condition , seraient absolument sans mérite et sans effet 1 2 .
§ 2. Après ces considérations préliminaires sur l’objet et la méthode de la Dialectique considérés du point de vue le plus élevé , nous entrons dans le fond même du sujet ; nous arrivons aux lieux communs qui n’ont pas encore été mentionnés jusqu'à présent, quoique l’ouvrage tout entier leur ait emprunté son nom 3 . Mais ici notre tâche
1 • 3 H 54 TOÛ ouatoii Btapia yjAmuùi rr pii tï rois Jttoxtixoùs X6-
yovs xat TTf.oî TO-JS 45 ùroOtliwî ouDo jtauoùj xal npi; rry» fariSanv tû» ÔptOJtÛV.
3 La séparation do ces deux parties est nettement marquée par ces mots, qui terminent le premier livre : Tà /«v Sjv Sp-
yxvx, Si ü» ôt ouUoyta/xoi , txùtx Imv : ôt Si r irw , irpèj Sus yjAot.ua rà Xr/Oivrx , ii 34 ètotv (liv. 1, clt. 16).
ANALYSE
devient réellement difficile $ en même temps elle n’a jamais été si aride. D’abord, il est impossible de suivre l’auteur dans une multitude de détails , admirables , il est vrai , par leur finesse , par une délicatesse d’observation qui nous montre la présence du génie , même dans les plus petites choses , mais qui ne doivent pas trouver place dans une analyse , si étendue qu’elle puisse être. Ensuite , nous ne trouvons pas dans cette partie des Topiques , qui en a certes bien besoin , un plan aussi nettement dessiné que dans celle qui précède et dans celle qui suit. On peut même dire qu’il y règne une très-grande confusion , au moins dans plusieurs passages dont le texte, quoique très-authentique , est évidemment transposé ou mutilé 5 malheureusement ce sont ceux qui pouvaient le mieux nous éclairer sur les premiers chapitres où Aristote , selon son habitude , devait nous dire sans mystère le secret de sa marche et de sa classification. En effet , il commence avec beaucoup de méthode par diviser tous les arguments en deux grandes classes : les uns positifs , destinés à édifier ( x.casxvxevx<mxÀ ) ; les autres négatifs , qui servent à détruire («vaerxsva<rri>« ). Chacune de ces deux classes se par-
tage en deux autres, qui sont les arguments généraux ( ri xaSéhv ) et les arguments particuliers (ràèirt fiipovg). Puis, après avoir annoncé positivement qu’il est nécessaire de commencer par les arguments généraux et négatifs (npünv avv Tiepl tüv xoSôXou avataxeuaorjxwv pnriov ) , il passe brusquement à un autre sujet 5 il fait observer que l’accident n’admet pas la réciprocité , c’està-dire que dans la proposition il ne peut pas tenir indifféremment la place du sujet ou de l’attribut, comme le genre, les qualités particulières et la définition : fort 5 è yxhnûzarov ro Mnarpéyetv rtp à.m roü avf/SeêriMTOç 01 xsiav ovopaaîav. x. r. X. Ce n’est pas tout : après s’être arrêté quelque temps sur ce point, il revient d’une manière aussi imprévue aux considérations générales par lesquelles il avait commencé 5 il réduit à deux classes toutes les fautes qu’on peut commettre dans la discussion : les erreurs proprement dites et les fautes de langage : « A tophaidai 3 è 3eï y-où rài dpMpriocç ras èv toïç npoêhôpiecaiv , on iitrl St'rrai , >j rw ifiev3ea9act , rj rw Ttapxëaivsiv rrjy ystuévrpj Xs$iv *. * Puis il [passe de nouveau , r sans aucune
* Lit. 2, ch, i.
ANALYSE
transition , aux lieux communs qui dérivent de l’accident *. Quant à la distinction des arguments positifs et des arguments négatifs dont on vient de parler il n’y a qu’un instant , elle ne peut pas nous servir ; elle ne donne pas naissance à deux parties séparées } elle n’exerce aucune influence sur la distribution de l’ouvrage, et l’auteur avoue à chaque instant que le même raisonnement peut servir à la fois à édifier et à détruire , à réfuter et à prouver. On ne fait pas un pas sans rencontrer cette formule :
Ôutoç Si o toit oç àvrm-jsifpsi xz't rpiç ro xxccc<7xsvatÇeiv xaù dvxaxeva&tv 2 . Nous convenons que la division ordinaire de tous les arguments dialectiques en lieux intrinsèques et lieux extrinsèques est aussi facile à saisir que fondée en raison ; mais il n’en existe aucune trace dans l’ouvrage que nous avons sous les yeux } elle appartient à Cicéron qui n’a songé, en l’adoptant, qu’aux besoins du barreau. 11 est pourtant impossible de supposer
1 Lir. 2 , ch. 1 .
* Voy. ch. 2 , liv. 2. — Ib. ch. 3 , 4,5, C , et en général , à la suite de chaque argument, on est presque sur de rencontrer les mêmes paroles.
qu’Aristote, le génie de la méthode et de la classification , ait exposé sans ordre, sans avoir un plan bien fondé ; qu’il ait jeté au hasard à peu près trois cent quatre-vingt-deux arguments L Voici le résultat des efforts que nous avons faits pour remédier à cette confusion apparente.
Après avoir examiné dans son ensemble cette partie de la Dialectique d’Aristote qui traite spécialement des lieux communs, c’est-à-dire, où ils sont exposés et énumérés, nous y avons reconnu deux espèces d’arguments parfaitement distinctes dans leur nature, aussi bien. que par l'usage qu’on en fait. Les uns reparaissent fréquemment, en conservant toujours les mêmes titres, dans une multitude de circonstances différentes; ils servent indifféremment à toutes les matières de la discussion , à toutes les idées générales sur lesquelles, comme on l’a dit plus haut, repose nécessairement toute proposition : ce sont les arguments généraux , ou les lieux communs par excellence, comme l’auteur les appelle lui-même (aaHrsrx è-niKsuooi v.xi -mi-jol twv rôrav). Les autres ne conviennent qu’à l’une ou à l’autre de ces idées
1 Voy. édit. Buble , tome 5 , liv. 2-7.
ANALYSE
LNO
générales; ils ont une certaine spécialité dont ils ne peuvent pas sortir, et quoiqu’il faille les compter parmi les lieux communs dont ils forment le plus grand nombre, quoiqu’ils soient toujours des arguments généraux , ce titre leur est moins dû qu’aux premiers ; nous les nommerons donc des arguments ou des lieux particuliers.
1° Les arguments généraux, dont on peut facilement déterminer l’usage , ne sont pas toujours en même nombre et ne se présentent pas non plus dans un ordre systématique et invariable. Les voici à peu près tous avec leurs noms authenliques, disposés dans l’ordre où nous avons pu les recueillir : la division ou la distinction (S «ck/sctcs, TTtxTa'xws hyoulwj) ; la signification étymologique , que Cicéron et Ramus appellent notatio , et qu’Aristote désigne par cette expression assez obscure t -/.û-xi vouvoya ; les corrélatifs (ovn pev«) , qui comprennent , comme nous savons , quatre sortes de rapports , dont Cicéron ne reconnaît dans ses Topiques que les contraires et les contradictoires (ex contrario et repugnantibus)\ les conjugaisons et les cas (<jlmt/pc xoî rraxTEic) , que les latins, sur l’exemple de Cicéron, ont traduits littéralement par conjugala ; les causes
et les effets, ou bien encore les antécédents et les conséquents (tmzt.zu.vjx , yzvzizii y.a'i q.Ooocà') 5 la comparaison, ou le plus, le moins et l’égalité (rà vxJjrjj , to r~~o'j v.'À to étioiojj , dans le traité de Cicéron ex comparai ione major uni, autpariuni , aut minorum), l’augmentation et la diminution (r.zWk'nc, /ai «cpatpcîtï) , que le philosophe romain a traduits par ailjuticta 1 . INous allons essayer maintenant de donner une idée plus étendue de chacun de ces lieux.
La nature et l’utilité de la ditision se comprennent d’ elles-mêmes. Elle est d’un usage général tant en Logique qu’en Dialectique 5 elle s’applique, également à toutes sortes de matières , mais elle est surtout un excellent moyen de réfutation. Far exemple, si l’on avance une proposition générale, nous n’avons qu’à l'appliquer successivement à tous les genres qu’elle embrasse , puis à toutes les espèces renfermées dans chacun de
* Tous ces lieux sont expressément mentionnes dans le ch. 6 du liv. 2, comme formant une classe réellement distincte par sa généralité : MàXtsrx ô 4rrixx(f.oi xxi xotvoi râv tôjtwv,
ôt ri èx rûv Avnxu/Uyuv , xxi rüv «uotoljju» xxi râv imtafuv
Kai iri txv yOxprixûv ôè xai «iï ytvtaiav xxi çSopûv ûaxÙTUf. . ... E-r i :x to5 «àiXov xai ritrov xxi ô//otu;. .. x. r. X.
ANALYSE
ces genres, enfin aux individus. Si les exceptions sont en trop grand nombre, la proposition est évidemment fausse. A défaut de division , il faut employer la distinction (tô ^.syifuvo v) ^ .
L’étymologie est souvent nécessaire pour faire connaître la nature d’une chose , quand le terme qui l’exprime a été détourné de sa signification primitive; Ainsi, qu’on me demande ce qu’il faut entendre par un homme heureux (Èuôai'uwv), je consulterai l’étymologie de ce mot, et je dirai que c’est celui que protège un bon génie 5 ou, comme dit Xénoerate , celui qui conserve une âme pure } car elle seule est notre bon génie 2 .
Au moyen de la corrélation ou du rapport constant, invariable, qui existe entre deux termes, il suffit que l’un nous soit connu , ou intégralement , ou à certains égards , pour que nous connaissions aussi l’autre exactement de la même façon. Par exemple, nous pouvons fort bien nous représenter une chose dans sa totalité, quand
1 Liv. 1 , ch. 5. — Liv. 3, ch. 6 et pass.
1 Celte belle définition de Xénoerate mérite d'autant plus d’étre conservée , qu’elle n’est pas là à sa place : KotOAirtp Çmojtpirr.s çnaiv ijôafi/ov* hvea riv rr,'J '}/uj£»iv c’/ovry. a7rojôa£av : raim» yàp «xi otm iivou. ôai/xovx (JlV. 2, ch. 6),
DE L’ORGANUM D’ARISTOTE. loS
même nous n’en aurions sous les yeux que la moitié , ou telle autre partie déterminée. Si nous avons une idée du sens de la vue, nous définirons facilement l’état de cécité. Il en est de même des autres espèces de corrélation, c’est-à-dire, des contraires et des contradictoires *, mais la dernière est exclusivement un moyen de réfutation , tandis que les trois autres peuvent servir également à réfuter et à prouver
Ce qu’ Aristote appelle les conjugaisons et les cas comprend généralement ce que nous entendons par dérivés. Il ne les définit pas, mais les exemples qu’il en donne sont une preuve suffisante de ce que nous avançons : ainsi , les termes suivants : vertueux, courageux, sont des conjugaisons de vertu et de courage. Les cas (qu’il faut prendre dans le sens propre du mot casus , qui lui-même n’est que la traduction littérale du grec ktowi?) désignent particulièrement des adverbes , et non pas ce que nous appelons du même nom. C’est du moins ce qui résulte positivement de cette phrase : ilzwjeii Os , olov zb Sixaieoç , wti dvbpdo>î , y.xi
‘ Liv. 2, ch. 8 et 9. — Liv. 5, ch. 6 : Em 8è 6 riras
•Jto» àvaoxtjàÇovTC /jkivav.
ANALYSE
■ayiEtyi»; , y.xl evexrixwî , v.y\ crx tovtov rôv tositov ).îvs—
rat 1 . Parle rapport qui existe entre les termes primitifs et les termes dérivés nous pourrons découvrir un rapport semblable entre les idées ou les choses qu’ils expriment, et nous pourrons en tirer parti dans l’argumentation 2 .
Si nous ne savons pas apprécier une chose pour elle— même , si nous ne la connaissons pas assez dans sa propre nature pour en tirer des arguments spéciaux et solides, nous pourrons remonter aux causes qui l’ont produite (ri mvrixi) , ou à celles qui peuvent la détruire (ri <p9aortxà). On peut aussi s’en rendre compte par les effets de sa naissance (yévewç) et de sa destruction (<p9ooi). Par exemple , d’un bien il ne peut jamais résulter de mal , et d’un mal dérive rarement un bien. Un objet que la moindre cause peut détruire n’est pas très-puissant de sa nature , et celui qui est long-temps à se former et à naître est destiné à vivre long-temps. Les applications de ce lieu commun sont innombrables 3 ,
1 Liv. 2, ch. 9.
1 Liv. 3, ch. 6. Liv. 4, ch. 4 et pass.
* En tin rüv ytvtm'uv xxt ySopâv , xxt itoir.nxâv xai cpOafTtxwîk.
«. r. y,, (liv. 2, ch. 9. — Liv. 5, ch. 6.
Les arguments fondes sur la comparaison ( ri fxa},),ov , to rjrrov, /zi ri ôi/otcoç) ne sont pas autre chose que les raisonnements « fortiori et à pari , comme on les appelait autrefois dans l’école, et comme on les nomme encore aujourd’hui. L’auteur s’explique sur ce sujet avec tant de clarté qu’il est impossible d’en douter un seul instant. Si nous admettons, dit-il, que le plaisir est un bien , une chose sera d’autant meilleure, elle méritera d’autant plus d’être comptée parmi les biens , qu’elle sera plus propre à satisfaire nos passions. Voilà l’emploi de l’idée de plus. Si j’attribue à deux objets une même qualité, et sien même temps celui qui doit la posséder au plus haut degré en est pourtant privé , le second la possédera encore bien moins. Voilà l’emploi simultané du plus et du moins. L’emploi du semblable , ou l’induction dialectique , comme on l’appelle ailleurs , se comprendra sans autre explication 1 .
Enfin, il arrive souvent que l’objet de la discussion nous échappe, parce qu’il est trop grand ou trop petit ; parce qu'il ne s’étend que sur un
Liv. 2, ch. 10. — tiv. 3, ch. 6.
ANALYSE
point imperceptible , ou qu'il dépasse les limites de notre horizon } en un mot , parce qu’il n’existe pas en proportion de nos moyens de connaître. Il faut alors l’augmenter ou le diminuer par la pensée } il faut ajouter ou retrancher , jusqua ce qu’il soit au point nù nous le désirons. Mais tout n’admet pas un tel changement , voilà pourquoi ce dernier moyen n’est pas d’un usage aussi fréquent et aussi étendu que les précédents : cependant , comme il n’est applicable à aucune matière déterminée , il mérite encore d’être compté parmi les arguments généraux dont la liste vient d’être épuisée 1 .
2° Les arguments ou les lieux particuliers se divisent de la même manière que les matières de discussion auxquelles ils doivent servir. Ainsi, les uns seront exclusivement consacrés à l’accident , les autres au genre ; il se formera une troisième classe de ceux qui ne sont applicables qu’aux qualités particulières , et une quatrième renfermera tous les moyens de construire et de renverser une définition. Nous allons parcourir
* Xpiisc/zos Sè ôjx Èv «7r*« 6 tSttos, à),\ h oîs t>jv to 5 //i).Xov ûmpo/»i» o j/iêxiva jjtvsaflai (liv. 1, ch. 11).
rapidement , sans en faire un inventaire rigoureux , ces divers arsenaux de la Dialectique où se trouvent entassées des armes souvent bien minces et bien faibles.
D’abord , il faut savoir distinguer les accidents des autres faits qui les accompagnent} il faut les discerner avec soin des qualités générales, essentielles ou individuelles ; et pour cela il faut considérer leur extension et les êtres dans lesquels ils se manifestent } il faut examiner s’ils n’entrent pas dans leur nature ou s’ils ne sont pas en contradiction avec elle. C’est aussi une nécessité d’avoir égard au temps et à la durée } car des accidents n’arrivent qu’une fois, et toujours d’une manière imprévue ( ônorep ' èru^ev ) : les faits qui reparaissent fréquemment et dans un ordre déterminé sont ceux qu’on appelle contingents ( wç ènîmlv ) : enfin , ce qui dure éternellement , c’est le nécessaire ( àvcc/x-m ). Tels sont les lieux particulièrement applicables au sujet , que nous avons pu distinguer des arguments généraux auxquels ils sont mêlés l .
' Lir. 2, ch. 1. — Cette place ne parailra pas trop
138 ANALYSE
Le principe général, le premier argument dont il faut faire usage pour reconnaître un genre , c’est qu’il doit être un attribut de toutes les espèces qui lui sont immédiatement subordonnées ; il faut qu’il entre comme élément essentiel dans leur définition ; mais il n’est pas nécessaire qu’il admette lui-même tous les attributs de l’espèce. C’est le principe qu’on exprimait autrefois dans l’école sous la forme suivante : le genre a plus d'extension et V espèce a plus de compréhension. Le genre n’est pas compris non plus , il ne peut pas être distingué des classes inférieures , sans la différence , pas plus que la différence sans l’espèce. C’est par leurs espèces que les genres se distinguent entre eux. Ainsi , deux espèces qui n’ont absolument rien de commun appartiennent évidemment à deux genres différents } et si , au contraire , deux espèces se rencontrent en un point , si elles se ressemblent par une de leurs qualités essentielles, on peut en
grande, si l’on songe qu’elle est occupée eu grande partie par les arguments généraux qui s'y trouvent bien plus développés qu'aillcurs.
conclure qu’elles appartiennent au même genre. Dans tout genre , il y a des extrêmes et des moyens 5 par conséquent , les moyens et les extrêmes ne peuvent pas être pris dans plusieurs genres différents *.
Il y a deux sortes de qualités qu’on nomme particulières : les unes essentielles et permanentes, les autres relatives et passagères. Celles-ci ne sont au fond pas autre chose que les accidents , dont les différents caractères nous sont déjà connus. 11 n’y a donc que celles-là qui méritent de faire l’objet des règles suivantes. D’abord , il est nécessaire que ces qualités soient mieux connues que le sujet auquel on les attribue 5 car c’est par elles seulement que ce dernier peut être déterminé. Par conséquent, elles ne doivent pas être exprimées par des propositions ou des termes embarrassés et obscurs : une seule et même chose ne saurait avoir plus d’une qualité particulière. Il ne faut pas qu’elles soient purement sensibles , car alors elles ne seraient plus
1 Liv. 4. Il commence ainsi : Merà ô£ tx3tx TTspi twv irpos ro yévo> , et finit par ces mots : Ilîpi //£v toj yiwjs , xxOxrref» iiprjxi jusOoosyTîQi».
ICO
ANALYSE
ni essentielles ni permanentes. Elles entrent dans la définition , mais elles ne peuvent pas la constituer tout entière. Il ne faut pas les confondre avec les qualités exceptionnelles qui rentrent dans les accidents , ni avec les qualités naturelles qui toutes ne remplissent pas les deux conditions énoncées plus haut. Elles forment, en un mot, le caractère distinctif ou le trait caractéristique de chaque être *.
Tout ce qu’on a dit jusqu’à présent peut également servir à la définition , qui est impossible quand on n'a pas appris à distinguer entre elles les qualités qu’elle admet et celles qui en sont exclues. Cependant , il reste encore beaucoup à dire sur cette matière que l’auteur est loin d’avoir épuisée dans les Analytiques , et à laquelle il donne ici la plus grande place et le rang le plus élevé. Nous ne le suivrons que dans les considérations d’une certaine importance.
Il établit d’abord une distinction entre les règles générales de toute définition et celles qui nous apprennent à bien définir . C’est par celles-ci qu’il faut commencer , parce qu’étant les plus difficiles
• Lir. 5.
à mettre en pratique, elles ouvrent un plus vaste champ à l’argumentation * . Or, pour bien définir, il faut remplir deux conditions : il faut être clair et il faut être précis. Tous les défauts qu’on peut reprocher à son adversaire se ramènent à la violation de ces deux règles fondamentales 9 . On pèche contre la clarté , lorsqu’on emploie des termes équivoques (et ôpûvv/x iv sort rô ivprjpJvov)^ quand le sujet est complexe (^Xeova^üç Xsyopsvov) et qu'on ne l’a pas divisé avant de le définir 5 enfin , quand on se sera servi d’expressions métaphoriques, ou d’un langage à part, qui n’est pas consacré par l’usage. On manque de précision lorsqu’on emploie , ou des termes trop généraux , qui ne désignent pas exclusivement le sujet de la définition , ou des termes inutiles , qui n’en expriment pas l’essence, ou des termes limités dans leur extension, qui ne la comprennent pas tout entière 5 enfin, lorsqu’au lieu d’être une proposition réciproque, ce que nous donnons
1 Aourbv $c It coptoTai , r, U fjù\ xs&ws ut p tarai ttwc furiréov
lirmv TrpôoTOv fxh oîv Intixtirriov ci pwj xocX&f £>piürai errc-
XtipnoiS pâov $ mpi toDto 7j Trepi exeivo yfvcrai (IÎV. 6, ch. 1).
2 Eîti oè toü ptrj xa>.'is /xépxj Suo, tv piv ro àaacpcï fïf Ipptjjvei* xs/pvjQoct. . . ScvTîpov ôg et itri t:\iTov ctpr^xc rov ).iyov tou oéovro> (îb)*
ANALYSE
pour une définition n’est qu’une tautologie stérile qui remplace un mot par plusieurs autres , sans éclaircir l’idée (èi zoàizo 7tXeo vains èipfr/jzui) L
La définition en général étant par sa nature l’expression des choses considérées dans leur essence ( ro rt $v livat ) , et son but étant d’expliquer ce qu’on ignore , il faut avant tout que les termes dont elle se compose expriment des idées plus connues et plus primitives (zpizzpz xai yiHùpnuûrzpa ) que celle qu’on veut définir. Mais on peut donner cet avantage à une idée sur une autre , pour deux raisons diamétralement opposées : ou parce qu’elle la précède dans l’ordre absolu de la logique , comme le point précède la ligne et celle-ci la surface ( yv<j>pipMzepov ùtt'/.ûç , xa9 ' àvzb ) ; ou parce qu’elle lui est antérieure dans l’ordre contingent qui préside au développement de nos facultés intellectuelles (yvoôpiuuizspov rîiuv ) 3 c’est ainsi que la notion de corps ou de solide nous est donnée par nos sens avant toutes les abstractions géométriques. Cette dernière manière de procéder manque tout-à-fait d’exac-
4 Lir. 6, cb. 2 et 3. Le ch. 2 traite de la clarté , le ch. 5 de la précision.
DE L’ORGÀNUM D’ARISTOTE.
titude et de précision ( rv~/p\aoc îtovoia ) ; la première est beaucoup plus scientifique ( èntanuovuuliTepciv ) et doit seule nous servir de base dans l’art de définir 1 . Par conséquent, toute bonne définition doit reposer sur des idées générales qui représentent en même temps la nature particulière de la chose qu’on désire connaître 5 on veut parler en un mot du genre prochain et de la différence prochaine 2 . Malgré la prédilection que lui inspirent les définitions de cette espèce , l’auteur avoue cependant qu’elles ne sont pas toujours possibles et qu’il faut quelquefois désigner un objet ou par la cause qui lui a donné naissance , ou par l’usage auquel il est destiné , ou par tel autre moyen plus propre à le rappeler à l’esprit que l’application des règles générales que nous venons d’exposer 3 .
' Liv. 6 , ch. 5. — Mil ôià rporlftüV xai yvupt fiurlpuv ifiifi-
;«vo s , tôpiaroti. — To ptiv oyv oià yvupi//c.)TÉpwv ifpr.sOat rov
opov iïTiy ixitiGiiv. x. r. X.
1 Ch. 5 et 6, liv. 6.
3 Viennent ensuite des détails innombrables qni ne méritent pas d’étre connus, et des arguments généraux que nous connaissons déjà. Tel est le sujet des chapitres suivants, jusqu’à la fin du liv. 6 et du liv, 7 tout entier.
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§ 3. La partie des Topiques que nous venons de parcourir et dont l’étendue n’est pas moindre que l’importance , a pour objet ce que les rhéteurs sont convenus d’appeler l ’ invention ; elle renferme une classification détaillée de tous les arguments possibles, comme l’indiquent positivement ces mots qui la terminent : ot yiv olv zôr.ot , ôt 5>v èvmpYjvousv itpoç f , carra tüjv 7rpê)jsp«rcov èmyeipeiv , ayiiïov txavwç i\r,pSpŸ,'JToa. La partie dans laquelle nous entrons , peut-être la plus remarquable par des aperçus d’une rare finesse , nous dit comment il faut nous servir de ces armes toutes préparées, suivant les circonstances et les personnes. En un mot , elle traite de la disposition dialectique , comme le prouve également cette phrase par laquelle elle commence : fiera 5e raûra mp\ ra^etiK , v.xl nüç 5ef èpvrâv lev.zÉov.
Mais lorsqu’il est question de dialectique , il faut toujours se représenter deux adversaires qui sont aux prises , deux personnes qui discutent dans un but d’amour-propre, et qui cherchent, par des questions captieuses, à s’embarrasser mutuellement. Le prix qu’elles espèrent est de briller aux yeux des sots , toujours portés à donner raison à celui qui a parlé le dernier. 11
faut donc que ce traité, sous peine d’être incomplet et de manquer à sa destination, nous apprenne en même temps et l’art d 'interroger ou de poser les questions , et l’art de répondre ou d’éluder les difficultés , et enfin , comment on soutient une thèse en général, comment il faut diriger la discussion dans son ensemble. Tel est aussi le plan qu’a suivi l’auteur et que nous espérons mettre en évidence , sans enlever une seule règle , une seule idée , à la place qui lui est consacrée dans le texte.
1 0 Interroger (èpwràv) en termes de dialectique , c’est argumenter à la manière de Socrate , c’est présenter , sous formes de questions , toutes les difficultés qui peuvent embarrasser un adversaire, tous les moyens , de quelque nature qu'ils soient, dont on peut faire usage dans la discussion. Or, ces moyens , considérés du point de vue le plus élevé , sont de deux espèces : les propositions nécessaires qui servent à la construction du syllogisme ( àvayxacîas r.po-dani 3t £>•> 6 crj/./oyiauùç yivezai ) ; et les propositions accessoires ou contingentes ( r.xpi ra; àvaymîaç ). Il faut toujours commencer par celles-ci et réserver les
faut se charger d’ornements j il faut multiplier les distinctions et les divisions j il faut les noyer, pour ainsi dire , dans une foule de réflexions inutiles , mais toujours vraies ou intéressantes 5 en un mot, on essaiera de les faire passer à la faveur du désordre : tel est le but de l’amplification dialectique 4 .
Mais les moyens précédents ne réussissent pas toujours } excellents toutes les fois que nous n’aurons pour adversaires que des gens du monde (it poç roùî mD.ovç ) , ils sont impuissants contre les hommes instruits qui connaissent aussi bien que nous les secrets et les ruses de la Dialectique (npàç tous StaXexrixoùs). Dans ce cas, il faut marcher directement à son but par le moyen du syllogisme $ il faut énoncer franchement la proposition qu’on veut démontrer, et se servir tout d’abord de ses plus solides arguments. Tels sont à peu près , avec les comparaisons et les exemples , les moyens qui concourent à répandre la clarté. En général , avec les forts comme avec les faibles , la question dialectique doit être posée sous une
* En t i pirixûvuv xal 7tap6ju6di),V«v t« xpfatpta Trpôî tôv
\ly ov j woViüy yàp ôvruv , âSr.loy iv ômiuri \|ievî6$ (ib).
DE L’ORGANUM D’ARISTOTE. lü'J
forme tellement pressante qu’on ne puisse y re'pondre que par oui et par non *.
2° La manière dont il faut répondre (dmxpn i;) n’est pas la même pour tous , mais elle varie selon le but qu’on veut atteindre. Ceux qui cherchent uniquement à s’instruire doivent oublier tout amour-propre et convenir sans hésiter de tout ce qui leur semble vrai. Ceux qui n’ont d’autre intérêt que la vanité, qui ne cherchent qu’à contredire toutes les opinions qu’on soutient en leur présence, de quelque nature qu’elles soient d’ailleurs , ceux-là doivent être sobres dans leurs réponses , dans la crainte que leurs adversaires ne tirent parti de leurs propres paroles. Enfin, ceux qui veulent uniquement s’exercer dans l’art du raisonnement et de la parole $ ceux qui cherchent la discussion et non la dispute (pj àfyüvoç ydp iv » à).Xà r.dpai xai ffxé^ewç) ont à observer plusieurs règles différentes, qui dérivent de la nature même de la question. Mais aucune de ces règles , qui
1 Em 7rp<lrx(nj G'.yAsxrixx) rrpos r,v sjrtv àîroxptvssôai vxt tj g J (liv. 8, ch. 2). Cet article embrasse les trois premiers chapitres du huitième livre , et finit par ces mots : I Iis /4v oJ« ipUTTi/xxriÇttv xxi tSttuv Scf , ojffoov txatvà rà èiprgsièvx.
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autres pour la fin , en les ménageant autant que possible *.
On distingue les propositions accessoires par l’usage qu’on en fait , et , considérées sous ce point de vue , elles sont elles-mêmes partagées en quatre classes: les unes servent de base à l’induction ( ÎTzayoyyfiç yj*p iv ) > ^ autres ne sont que des moyens d’amplification (et? ôyxov roü liyov); il en est qui servent à cacher d’abord le but qu’on veut atteindre ( ètç xptyiv roü avp.nepiauxzQï ) ‘i enfin les dernières sont au contraire destinées à le mettre au jour et à répandre la clarté sur toute la discussion ( npbç r b aotfféarepw hvoa rbv Xoyov )
Ce qu’on entend ici par induction, ce n’est pas l’opération de l’esprit considérée en ellemême et comme moyen de trouver la vérité pour son propre compte j c’est une forme d’argumentation par laquelle on arrache à son adversaire une suite de concessions qui renversent son
' T«ï ph Suv dcvayxaiàç Si wv o aiA>eyi ff/i&s , Sux 4y0ùs TrpoT&- Tioy , àTTOjrârcOv on Av«Tàru(liv. 8).
3 Liy. 8.
système et le forcent d’accepter le nôtre. C’est la partie la plus essentielle de la méthode Socratique, dont la puissance est assez connue pour n’avoir pas besoin d’autre recommandation *.
Eh tenant les esprits en suspens sur l’opinion qu’on veut soutenir , on diminuera beaucoup la résistance $ on ne s’exposera pas à voir attaquer avec opiniâtreté les moindres moyens qui pourraient la défendre. Or, pour atteindre à ce but , il faut procéder d’abord avec lenteur, avec calme, en s’emparant de toutes les issues qui peuvent rester ouvertes à notre adversaire } il faut au contraire se précipiter vers la fin et annoncer sa conclusion , quand il n’est plus temps de la repousser. On se gardera d’insister avec trop de chaleur sur les points importants , si l’on ne veut pas que , par esprit de contradiction , ils nous soient contestés plus vivement 2 . Quand on n’a que de faibles raisons à faire valoir, il
' Ib.
2 AttVds oc ètîTSty , 8n ptàkara rroiciv, «o7jXov, &QÏ t \oj yàp ovroi rou rrpis tjIjv 0«criv £p>?<nptouv , ptàXXov rô ooxovv À'JToïi nOixnv. (ib. supr.)
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remplissent plusieurs chapitres , ne mérite d’ètre citée 1 .
3° Avant de soutenir une thèse (ÿitéye iv Béaiv ) , il faut d’abord examiner si elle peut être raisonnablement défendue 5 en un mot , si elle est soutenable. Or , elle ne l’est pas , toutes les fois qu’elle aboutit à des conséquences absurdes , ou quand elle favorise les passions et les mauvaises mœurs } enfin , lorsqu’elle est en opposition avec le sens commun, c’est-à-dire , avec des croyances généralement adoptées 2 .
Après avoir choisi son sujet , il faut encore le méditer en silence pour le posséder sous tous les points de vue et pour prévenir autant que possible toutes les objections. Parmi ces dernières, les unes n'ont pas d’autre but que de prolonger la discussion et de ne pas nous laisser le temps de
* A cet article sout consacrés les chapitres 4 , 5 , 6 et 7 , dont le premier commence par ces mots : ILpi 5 h à-ozpiütws jrpürov ptèv Siopirrtov , etc.
5 Cet article commence au chapitre 8 par ces mots : Tirsx«> Si xat 0£«v xxi Ôptapov àurbv àim3 Seî irpoty/ufliaanmi ; il s'étend jusqu'au chapitre 12, mais il n'y a que les chapitres 8 et 9 qui en aient fourni les matériaux , les deux autres étant à peu près stériles.
conclure , ou bien elles portent exclusivement sur la forme, tandis que les autres attaquent le fond meme de nos idées et le raisonnement sur lequel nous voulons qu’elles soient fondées.
Ce sont incontestablement les plus sérieuses et même les seules que l’auteur nous enseigne à prévenir. Dans ce dessein , il reproduit longuement ce qu’il a dit dans les Analytiques , et qu’il doit répéter encore dans les Arguments Sophistiques, sur les diverses espèces de raisonnements et les vices dont ils peuvent être entachés. On nous pardonnera sans doute de ne pas l’imiter dans cette circonstance. Nous remarquerons seulement , pour ne rien oublier , qu’outre les trois sortes d’arguments et de syllogismes mentionnés ailleurs, c’est-à-dire, le philosophique, le dialectique et le sophistique, il en reconnaît ici un quatrième , Yaporème (ànipnpA) , qui établit une égalité parfaite entre le pour et le contre, et qu’on définit pour cette raison : le yllogisme de la contradiction (suXXo yapix; SiocXsxnxciç àvn<poKT£&>s). Ce n’est pas autre chose que le dilemme , qui en effet n’est mentionné nulle part, sous ce nom, dans toute l’étendue de l 'Organum. Aristote fait preuve
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d’une profonde sagacité, en le comptant, malgré son apparence de rigueur , parmi les arguments dialectiques qui ne peuvent rien pour la découverte, ni même pour la démonstration de la vérité.
En général , la Dialectique nous donne l’habitude d’envisager une question sous toutes les faces et d'examiner en toute chose le pour et le contre. Si elle nous offre l’avantage de nous former à la diseussion , de nous rendre habiles à manier la parole, elle est aussi d’une grande utilité pour la science et la philosophie elle-même , car l’impartialité est une des premières conditions de la vérité. Mais il ne faut pas discuter à tout propos et contre tout le monde (7 xpà; roù; vo-/ovraç ) } il est rare que la discussion ne produise pas d’aigreur , alors même qu’elle a commencé dans les dispositions les plus calmes et les intentions les plus pures 1 . Ce conseil d’une rare sagesse mériterait d’être suivi encore aujourd’hui , et couronne
4 Oy îtt auvecravai Trp 0$ roùÿ tj^6vt<xç , avàyxjj yàp ro—
vrjpoXoyfav at>//êa(vav.Kjat yàp oi yuptva£<S/«yoià8uvaToD<jiv farlywOcu r ou boàiy cofai àyumanxws (liv. 8, ch, 12).
dignement cette œuvre bizarre qui a coûté tant de finesse et de patience. Mais ne nous hâtons pas de la juger $ elle renferme plus qu’une autre des germes de liberté dont nous verrons les développements dans la seconde partie de cet ouvrage.
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