‹ Esquisse d'une histoire de la logique [Texte imprimé]Chapitre 16 sur 19 · MÉTHODE CRITIQUE · texte numérisé non relu

MÉTHODE CRITIQUE

ou

TRANSCMDENTALE.

ON a d’abord le droit de nous demander si l’ouvrage de Kant, que nous allons comparer à YOrganum d’Aristote ’ 7 si la Critique de la raison pure appartient réellement à la Logique. On pourrait en douter } on serait tenté d’y chercher plutôt un système complet de Philosophie , quand on songe à l’importance et à la diversité des questions qui sont passées en revue dans ce monument célèbre. Nous laisserons à

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l’auteur lui-même la lâche de résoudre celte difficulté : « Par cette critique de la raison pure, » je me propose , dit-il , de substituer une autre » marche à celle qu’on a suivie jusqu’à présent » dans la Métaphysique et de faire subir à cette » science une révolution complète , en suivant » l’exemple des physiciens et des géomètres.

» Je n’ai donc voulu mettre au jour qu’un traité » de la méthode et non pas un système de la » science elle-même , dont j'ai seulement tracé » un plan général , pour donner une idée de » l’étendue et des parties qu’elle embrasse *. » INous ne rapporterons pas une multitude d’autres passages qui établissent le même fait } nous ajouterons seulement , à celui que nous venons de citer, qu’un système de Logique ne peut pas être isolé , qu'il est nécessairement accompagné d’un système de psychologie. Quel est, en effet, le but de la Logique? C’est de nous apprendre comment et dans quelles limites il faut nous servir de nos facultés intellectuelles. Mais , pour résoudre cette question , il faut évidemment savoir quelles sont ces facultés , quelle est leur

* Crit. de la raison pure, pref, de la deuxième édit.

DE 1.A LOGIQUE

valeur relative , dans quel ordre elles se développent dans la conscience , de quelles sources émanent les idées qu’elles nous donnent 5 en un mot , il faut au moins une analyse sommaire de la pensée, dont nous trouvons d'ailleurs de fréquents exemples dans YOrganum et les ouvrages de Descaries, qui traitent de la méthode. Aussi Kant est-il injuste , lorsqu’il regarde comme étranger à la science que nous venons de nommer tout ce qu’on a dit sur l’origine de nos connaissances , sur nos différents moyens de nous assurer de la vérité et les préjugés qui s’opposent à leur développement. Il lui est facile d’admettre, 1 après cela , que la Logique n’a pas fait un pas depuis Aristote jusqu’à lui L Mais son œuvre est en contradiction avec scs paroles ; car, lui aussi , pour déterminer les limites dans lesquelles doit s’arrêter la raison spéculative , il est obligé d’en faire connaître la nature et de la distinguer avec précaution de nos autres moyens de connaître , qui sont , d’après lui , la sensibilité et l’entendement. Lui aussi , il traite la question de l’origine de nos connaissances , lorsqu’il démontre

* Crit. delà raisou pure, préf. de ta deuxième édit.

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qu’il y a des intuitions pures , des notions et des jugemens à priori qui ne sont que les diverses formes delà sensibilité et de l’entendement. Enfin , il s’occupe des obstacles qui s’opposent au légitime usage de notre intelligence , lorsqu’il nous signale les tendances naturelles, ou, comme il les appelle , les illusions transcendentales qui nous portent à étendre notre raison en dehors des limites de sa puissance.

Envisagée sous ce point de vue, qu’il est impossible de rétrécir impunément , la logique de Kant nous apparaît sur-le-champ comme la fille très-légitime de celles de Descartes et d’Aristote. Ces deux systèmes si différents , dont elle porte sur sa physionomie les traits les plus remarquables , elle ne s’est pas contentée de les réunir dans un ordre déterminé , comme deux éléments distincts d’un même tout organique } mais elle les a identifiés dans toute l’étendue de l’expression } elle les a comme absorbés l’un dans l'autre , et de cette opération est sorti un nouveau système au moins aussi original et beaucoup plus profond que les deux précédents. ÜN’ est-ce pas , en effet, dans l’observation de conscience , dans

la pensée elle-même que l’auteur de la Critique de la raison pure , comme celui des Méditations , va chercher les premiers fondements de la certitude et de la vérité ? N’cst-ce pas là , par conséquent, qu’il est forcé d’établir le point de départ de la Logique, considérée dans son universalité, ou , comme nous l’avons déjà dit 1 , dans son application au système général de toutes les sciences? Mais il va beaucoup plus loin que son modèle } car Descartes , au premier phénomène qui se présente à son observation, reconnaît l’existence d’un moi ou d’une réalité pensante, et de là s’élance vers l’infini qui lui fait oublier la nature extérieure. Aux yeux de Kant, l’existence d’un être appelé moi ne repose que sur un paralogisme , et Dieu est un idéal dont la réalité ne peut être démontrée ni par l’expérience, ni par la spéculation. Une fois entré dans les profondeurs de la pensée , il y reste avec opiniâtreté $ il y perd le souvenir de son existence } il s’anéantit , il se transforme en elle avec tout ce qui est. L’influence d’Aristote est plus évidente encore , s’il est pos—

* Voyez l’art, précédent intitulé : Méthode expèrim.

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fcible ; elle est , en quelque sorte , visible à l’œil et sensible à l’oreille; car toutes les règles essentielles de YOrganum , toutes les figures par lesquelles la réflexion se manifeste dans le langage deviennent ici les formes ou les fonctions mêmes de la pensée ; formes constitutives de sa nature, qu’elle appliqué à tous les matériaux qui lui sont donnés par les sens ; fonctions qu’elle exerce nécessairement sur les éléments fournis par l’expérience, mais dont oH ne peut pas faire des réalités objectives qui existent en dehors et indépendamment de la pensée. Nous allons essayer de démontrer que la plupart de ces formes sont empruntées à YOrganum j ïnàis dans un but qui les ennoblit et les élève à la plus haute dignité. Il nous sera facile de nous convaincre que l’œuvre du philosophe grec est comme un symbole du système transcendental. Chaque parole de ce symbole aura une signification profonde ; elle sera interprétée par la pensée, mais non vivifiée par l’esprit ; car il ne faut pas oublier qu’il n’y a nulle réalité derrière ces abstractions.

Et d’abord , le système tout entier de la logique de Kant est conçu absolument sur le même plan que

la logique d’Aristote. Comme celle-ci , il se divise en trois parties , dont la première , intitulée Analytique des notions, a pour objet les formes les plus simples de la pensée , en un mot , les Catégories. La seconde est l 'Analytique des jugements , dont le titre indique assez bien , au moins quant à présent , les matières quelle embrasse. La dernière est la Dialectique transcendentale , ainsi appelée parce qu’en nous faisant connaître les diverses formes de la raison spéculative , elle nous signale aussi les abus dans lesquels nous tombons à leur égard , l’extension illégitime qu’on est entraîné à leur donner, par l’effet d’une illusion naturelle. Nous allons examiner successivement ces diverses parties dans les limites de la question que nous avons à résoudre $ en même temps nous dirons pourquoi nous n’en reconnaissons pas davantage contre les propres paroles de l’auteur L

1 On sait que la Critique de la raison pure se divise en deux grandes parties , dont l’une est la science des éléments ( elementarlehre ), et l’autre la science de la méthode ( metho denlehre). La première comprend l'Esthétique transcendentale, qui traite des formes de la sensibilité, et la Logique transcendentale qui s’occupe des formes de la pensée.

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Dans le système particulier des Catégories, tel qu’il est exposé dans la Critique de la raison pure , nous avons plusieurs choses à distinguer : 1 0 les notions de temps et d’espace , qu’on appelle des intuitions pures, ou les formes de la sensibilité, et que, malgré cela, nous admettons au nombre des Catégories} 2° la classification de toutes ces notions, que l’auteur lui-mème appelle de ce nom , et les divers titres sous lesquels il les a distribuées} 3" les termes particuliers, qui sont compris sous chacun de ces titres , ou les Catégories elles-mêmes , prises isolément dans les différentes classes quelles composent.

Sur les notions du temps et de l’espace , considérées seulement sous le point de vue subjectif, Kant est au fond parfaitement d’accord avec Aristote. Le premier les appelle des quantités extensives (extensive groessen ) , et le second des quantités continues (mnov ctvvtyii) , ce qui est absolument la même chose. Tous deux reconnaissent qu’elles ne sont pas le résultat d’une synthèse arbitraire, mais que chacune des parties dont elles se composent a sa place déterminée relativement à toutes les autres} c’est-à-dire quelles nous sont

données dans leur totalité infinie , et qu’elles forment par conséquent deux unités : « 11 n’y a qu’un seul temps et un seul espace *. » Peu importe après cela qu’ Aristote en fasse des Catégories et Kant des intuitions pures ou des formes de la sensibilité : il est certain que ces deux éléments n’appartiennent pas plus à la faculté de sentir qu’ils ne ressemblent aux autres conceptions étrangères à l’expérience. Il serait absurde de prétendre que le temps et l’espace agissent sur nous comme les objets extérieurs ou toute autre cause çapable de nous émouvoir; en un mot, ils ne parlent qu’à notre intelligence : d’un autre côté, ils n’ont pas entièrement le même caractère que les Catégories proprement dites, car ils sont divisibles , quoique l’esprit les conçoive d’abord dans leur totalité et leur unité. Mais a-t-on le droit d'en conclure qu’ils ne dérivent pas de la même faculté ? Je ne le pense pas , et Kant lui-, même avoue le contraire lorsqu’il prétend que le fait général, que cet acte primitif de la pensée ,

* Catég. d’Arist. , ch. 4. — Kaut, Esthct. transcend. , 3 3,4,3. — Log. transcendent. , p. 148, septième édit.

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dont les Catégories ne sont que des fonctions particulières , s’applique aussi au temps et à l’espace, sous le nom de synthèse de F imagination l . Or , où sont les éléments qui doivent être l’objet de cette synthèse F Ils ne peuvent pas être puisés dans l'expérience, puisqu’ils doivent représenter un fait à priori y d’un autre côté, tout fait à priori , tout ce qui est étranger à l’expérience et à la faculté de sentir, nous sommes obligés de le rapporter exclusivement à la faculté de penser ou à l’entendement pur. Donc, ce qu’on appelle les formes de la sensibilité rentre dans la classe des notions et des Catégories. D’ailleurs , de l’aveu même du philosophe allemand, les parties de l’espace et du temps ne sont que des limites, ou le résultat d’une pure négation 2 . Ainsi, malgré tous ses efforts pour apporter au monde une doctrine nouvelle , il n’est parvenu , sur ce premier point, qu’à reproduire la doctrine d’Aris-

1 Cril, de la raison pure, J 16., p. 97-100, septième édit*

’ Der Raum isl wesentlich einig ; das UHumigfahige tu ihm , milhin auch der allgemeine Begriff von Raûmern überhaupt , beruht lediglich au/ Einschrantkungen (ib. ^ § 2, p. 29). Il en est de même du temps , § 4 , p. 3a.

tote , et même nous ne savons pas s’il s’en éloigne beaucoup dans le sens objectif; car l’auteur de Y Organum ne reconnaît nulle part une réalité correspondante aux deux modes de la pensée qui viennent de nous occuper.

La classification des notions de l’entendement , auxquelles le nom de Catégorie est exclusivement réservé dans le système de Kant, se fonde, comme on sait , sur une classification préalable des jugements. Mais celle-ci , sur quel principe s’appuyet-elle et qui en est l’auteur ? Kant ne répond nulle part à ces deux questions, dont la solution est pour nous d’une haute importance. D’abord , l’auteur ce n’est pas lui , quoique , par erreur ou par oubli, il n’en nomme pas une autre. Du premier coup-d’œil il est facile de reconnaître , dans ce tableau des jugements, le système d’après lequel ont été énumérées et analysées les diverses espèces de proposition , dans le traité de l’Interprétation et dans les prolégomènes des Analytiques. Il n’y a pas jusqu’aux noms qui ne soient restés les mêmes, a l’exception de quelques-uns , comme nous l’avons déjà démontré dans la première partie de cet ouvrage. Nous ferons seule-

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ment remarquer ici que cette identité est plus complète qu’on ne serait tenté de le croire après une comparaison superficielle. En effet, tous les jugements reconnus par la Critique de la raison pure sont représentés dans YOrganum par des propositions de même nature *. Celles ci , à leur tour, supposent nécessairement les Catégories d’Aristote. Ainsi , sans les idées de quantité , de qualité et de relation , aucune espèce de proposition ne saurait être conçue. La modalité n’est pas une notion simple } elle renferme le temps et l’espace , sans lesquels on ne comprend pas la distinction du contingent et du nécessaire 5 le sujet représente la substance 5 enfin , le verbe , avec ses trois formes fondamentales, exprime faction, la passion et la situation. Kant est donc bien injuste en reprochant à Aristote de n’avoir

* Cela ne s'applique pas seulement aux jugements opposés, mais encore à ceux qui naissent de leur réunion. C’est ainsi qu’il y a une proposition indéfinie (Myos àipiims) qui tient le milieu entre l'affirmation et la négation , une proposition apodictique , et enfin une proposition dialectique , qui n’est pas autre chose que l'expression d’un jugement disjonctif (voy. analyse de YOrganum analyt.).

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pas de système, dans le moment même où il accepte, avec une aveugle confiance, celui que le philosophe grec a si péniblement édifié par fobservation de la parole et de la pensée C

Maintenant que nous connaissons le principe de leur classification , il nous est facile de déterminer la nature et l’origine historique des Catégories elles-mêmes. Chaque espece de proposition reconnue par Aristote exprime par elle-même , indépendamment de la signification des mots, une opération particulière de la faculté de penser ou de l’entendement. Ainsi , la proposition affirmative est évidemment l’expression d’une synthèse par laquelle nous réunissons en général une représentation à une autre. Il en est de même de la proposition négative et de toutes celles que nous avons énumérées. Ce sont autant de figures dont nous sommes obligés de nous servir pour exprimer les résultats de la réflexion. Je les appellerais volontiers les formes universelles et invariables de la parole, car elles ne changent pas avec les mots, qui en sont comme la matière ou les éléments

1 Ciit. de la raison pure, septième édit. , p. 79.

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contingents. A ces formes purement sensibles correspondent des opérations intellectuelles, également inaltérables et nécessaires , qu’on peut étudier en elles-mêmes , indépendamment du sujet sur lequel elles s’exercent , avant de connaître les matériaux qui leur sont fournis par l’expérience. Telles sont précisément les Catégories de Kant , par lesquelles on a voulu représenter toutes les formes de la pensée humaine, toutes les fonctions de l’entendement qui se réunissent et se confondent dans un acte supérieur, dans le fait primordial de V ciperccption pure. Il n’y avait donc qu’un pas de la théorie contenue dans les premiers traités de YOrganum à cette doctrine des Catégories sur laquelle reposent et sont pour ainsi dire calquées toutes les parties de la philosophie transcendentale. Ainsi que nous l’avons déjà dit, elle a été produite par la fusion de la méthode psychologique de Descartes avec les formes extérieures ou les figures logiques d’Aristote } mais cette origine ne lui ôte rien de son élévation et de son indépendance.

L’analyse des notions est immédiatement suivie de celle des jugements , qui ne renferme aucun

résultat nouveau, qui n’ajoute rien, pour le fond, à la doctrine des Catégories dont elle n’est qu’un appendice ou un simple commentaire. Après avoir établi que nos prétendues connaissances à priori ne sont que les fonctions de l’entendement ou des actes émanés du moi lui-même, qui, dans le système de Kant, ne peut pas être distingué du fait général de la pensée , on devait nous apprendre commentles résultats de notre activité nous semblent imposés par une force étrangère , par quel procédé, instinctif ou réfléchi, ces fonctions sont couvertiesen données, en notions ou en idées, et dans quelles limites, sous quelles conditions il est permis d’en faire usage. Tel est précisément l’objet de cette partie, composée tout entière , comme l’auteur le dit lui-mème , de règles négatives qui nous enseignent plutôt ce qu’il ne faut pas faire , ou les abus qu’il faut éviter pour ne pas tomber dans l’erreur , que les moyens à mettre en œuvre pour arriver à la vérité *. Elle n’a pas échappé plus que la précé-

* Voy. anal, des jugements, introd. , p. 127 et 139, éd. cit.

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dente à l'influence tonte-puissante de ÏOrganum. Mais, malgré le titre dont elle est revêtue, ce n’est point dans les formes extérieures du jugement, telles qu’elles ont été comprises et classées par Aristote } ce n’est point dans les diverses figures de la proposition que nous en trouverons la base et la véritable origine : un jugement transcendental ne ressemble pas à un jugement ordinaire ; il ne représente pas simplement le lien qui unit deux idées, mais la condition à laquelle un lien de cette nature devient légitime, mais la loi qui régit toutes nos connaissances , et quelquefois un rapport invariable entre les jugements eux-mêmes. La théorie qu’elle renferme ne saurait donc être expliquée que par celle du syllogisme et les règles du raisonnement. Or , le syllogisme , dégagé des subtilités innombrables dont il était si long-temps hérissé , considéré du point de vue le plus élevé et réduit à ses éléments indispensables , peut encore être envisagé sous trois aspects : 1° par rapport au principe sur lequel il est fonde , ou en vertu duquel il doit être admis comme un moyen légitime d’étendre nos connaissances $ car, s’il n’est

pas justifié par une loi ou par une croyance fondamentale de la conscience, il faut le repousser comme un procédé arbitraire et impuissant ; 2° par rapport à l’acte même , à l’opération intellectuelle qui le constitue et en représente l’essence invariable $ 3° par rapport aux forme sous lesquelles il se manifeste , soit dans la consscience, soit dans la parole : et par ces formes nous entendons, non pas les figures qui n’exercent aucune influence sur la pensée , mais les diverses espèces de syllogisme. Nous écartons pour un instant ces dernières, qui font la base d'une autre théorie, et notre attention se portera seulement sur l’acte et le principe du raisonnement déductif. Malgré le cachet d’originalité qui leur est imprimé par le langage et les idées du criticisme , il ne faut pas faire de laborieux efforts pour retrouver ces deux éléments dans le schème transcendenlal et le principe suprême de nos jugements à priori *«

1 C’est entre ces deux objets que se partage l’abalyse des jugements, que l’auteur divise en deux sections : La premièreest intitulée le schématisme des notions Je l'entendement

APRÈS ARISTOTE

D’abord le raisonnement , quand on l'examine du point de vue d’Aristote ; quand on considère l'usage qu’on en fait généralement, ne représente pas, comme le jugement, un simple résultat ou une vérité acquise , mais l'acte même par lequel on y est conduit , l’opération ou l'effort qui nous aide à la trouver , si toutefois elle n’est pas perçue immédiatement par la raison ou par l’éxpérience. Ainsi que nous l’avons prouvé ailleurs 1 , cet acte consiste à identifier une vérité particulière avec une vérité générale , ou , ce qui est exactement la même chose, à nous représenter le général par le particulier, l’abstrait par le concret, à l’aide d’un résultat intermédiaire. Il est exprimé par le syllogisme , et cependant il n’est ni dans la majeure , ni dans la mineure, ni dans la conclusion , ni même dans la somme de ces propositions, mais dans le lien qui les unit. Tel

pur , et la deuxième , système de tous les principes de F entendement pur . Vient ensuite une troisième section qui n’est pas annoncée dans l’introduction, parce qu'elle est en quelque sorte le résumé des deux précédentes et de l’ourrage entier! elle traite de la distinction des phénomènes et de» noumènes.

1 \oy. anal, de XOrganum, premières anal;!.

est le fait essentiel qui constitue le raisonnement, et qui donne au syllogisme une forme invariable, dont les figures particulières ne sont que des modifications sans importance. Elevé à son plus haut degré de généralité , il n’est pas autre chose que le schème transcendental. En effet , par ce nom bizarre , Kant n’a voulu désigner que cet acte de l’intelligence qui sert de lien ou de terme moyen entre le particulier et le général. Mais ici le général c’est la pensée elle même , représentée par les Catégories ; le particulier c’est le résultat de l’expérience ou de la sensibilité 5 et enfin , le moyen par lequel nous réunissions des éléments si différents, ce n’est plus cet acte presque mécanique dont le syllogisme est l’expression, mais un procédé inhérent à la constitution la plus intime de l’âme humaine , et dont le secret ne sera jamais entièrement arraché à la nature J .

Quant au principe de contradiction , qui fait la base du syllogisme , Aristote l’a formulé , avec

* Dieser Schematismus unseres Verslande s ist tine verborgene Kunst in den tiefen der menschlichen Seele deren wahre Handgriffe wir der Natur schwerlich je mais abraihen, und lie unverdeckl vor Augen legen werden (p. 132, édit. cit).

APRES ARISTOTE

une admirable précision , dans le troisième livre de la Métaphysique *. Seulement il n’est pas là entièrement à sa place , car il ne peut rien ajouter à nos connaissances 5 il n’est que le moyen de les développer et de nous préserver de l’erreur. C’est en cette qualité , c’est comme principe suprême , comme critérium, absolu de l’analyse qu’il a été reconnu aussi dans la Critique de la raison pure 7 mais sous une forme trop exclusive et bien inférieure , dans notre opinion , à celle que lui a donnée le philosophe ancien 1 2 . Ce que Kant a nommé le principe suprême de tous nos jugements synthétiques n’est pas une de ces lois de la raison ou de la conscience qu’on appelle des vérités premières ; c’est une formule qui résume son système et exprime à merveille l’idée fondamentale de toute sa philosophie. 11 peut être

1 To yàp Auto S/mc ùnipyuv ri xai /ri! ù?ràpx«» iiùtoatm f ÿ Ai m xxrà ri Auto (Mctaph. , liv. 3, ch. 5).

* A la formule d’Aristote Kant veut substituer celle-ci s L’attribut ne peut pas être en contradiction avec le sujet. Keinem Dirige kommet ein Prœdical su xvelclies ihm tviderspricht (p. 139 et 140). Mais il est évident qu'elle suppose déjà la première , et qu’au lieu de gagner, elle perd en étendue, puisqu’elle ne peut s’appliquer qu’aux jugements.

exprimé en ces termes : l’expérience est impossible sans l’unité synthétique de la pensée , dont les Catégories sont autant de fonctions nécessaires 5 ce qui revient à dire que les notions de l’entendement pur ne sont pas autre chose que les conditions de l’expérience.

Les différents genres de raisonnements reconnus par Aristote servent de base à la troisième et dernière partie du système de Kant, à celle qui est intitulée Dialectique transcendentale. Nous nous rappelons qu’ils sont au nombre de trois : le syllogistique (avDjoryiarimç) ■> plus vulgairement appelé le catégorique $ l’hypothétique (o il i>rÆffîwç), et le disjonctif (Swapeais) *. A ces trois formes invariables de tous nos raisonnements, bien plus générales et plus réelles que les figures , correspondent autant de formes nécessaires de la pensée , autant de notions à priori , qui subsistent indépendamment des matériaux fournis par l’expérience, comme les figures indépendamment de la signification particulière des propositions et des mots. Mais ici la pensée et ses diverses

* Voy. anal, de l 'Organum. — Arist. , prem. analyt. , liv. 1, cb. 22 et 23.

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formes, sans changer absolument de nature, prennent d’autres noms et un autre caractère j elles jouent un rôle moins solide, mais aussi plus brillant que dans les parties précédentes. Ici , la pensée c’est la raison , et les notions de la raison sont les idées. Le but de la raison est d’élever toutes nos connaissances à leur plus haute unité 5 elle est aux résultats et aux règles de l’entendement ce que celles-ci sont à l’expérience. Une règle ou une condition étant donnée, elle les soumet en vertu d’un besoin tout-puissant, d’une nécessité inséparable de notre constitution intellectuelle à une condition supérieure , et celle-ci à une autre , jusqu’à ce qu’elle arrive à l’inconditionnel ou à l’absolu , qui n’est pas autre chose que l’unité suprême ou la totalité de toutes les conditions. Il faut donc que nous ayons à priori, que la pensée puise en elle-même une notion de cette unité, et c’est précisément ce qu’on appelle une idée de la raison pure. Les notions de ce genre ou les idées de la raison pure sont au nombre de trois, ni plus ni moins, comme les diverses espèces de raisonnement que nous avons distinguées tout-à-1 'heure : 1° l'unité absolue du

sujet, ou le mot, l’homme considéré comme un être pensant } 2° l’unité absolue des conditions relatives aux phénomènes qui représentent ici les objets, et dont l’ensemble constitue la nature 5 3° la condition absolue des choses en général, ou Dieu *. Nous ne donnerons pas de plus grands détails sur ces résultats 5 nous ne ferons pas connaître les sophismes naturels qui nous y conduisent, parce que notre but n’est pas d’exposer le système de Kant , mais de rechercher ce qu’il a conservé de celui d’Aristote. Nous nous contenterons de faire remarquer que les idées de la raison pure ne sont pas autre chose que les Catégories élevées à la plus haute puissance , mais seulement les Catégories de la relation} car les autres ne peuvent pas arriver a l’absolu , ou disparaît toute différence de quantité et de qualité , où il n’y a pas d’autre mode d’existence que le nécessaire. Par conséquent, elles n’ont pas même autant de valeur qu’à leur premier état, lorsqu’elles s’appliquent immédiatement aux données de l’expérience } elles sont absolument vides de toute

1 Dialect. transcendent,, p. 274-287.

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vérité objective. En un mot, l’homme, la nature et Dieu ne sont que la pensée humaine , qui , semblable à la grenouille de la fable , se travaille et se gonfle de vent pour se donner un air de supériorité et de grandeur.

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