‹ Esquisse d'une histoire de la logique [Texte imprimé]Chapitre 17 sur 19 · LOGIQUE SPÉCULATIVE · texte numérisé non relu

LOGIQUE SPÉCULATIVE

La Logique de Kant , encore à peine connue parmi nous , est déjà presque oubliée en Allemagne , où , dans l’espace de quelques années , elle était parvenue à une sorte de domination absolue. Elle a fait un bien immense à ce pays, en lui ouvrant , pour le consoler de l'impuissance de la raison , l’immense carrière de l’expérience et de l’action. Elle a développé dans son sein la vie et le mouvement menacés d’être étouffes par le génie de la spéculation, qu’elle a blessé à mort avec ses propres armes. Quelques-uns vont même jusqu’à soutenir qu’elle a sauvé la liberté et h nationalité allemandes. Mais , malgré ses nom-

breuses et solides qualités , malgré sa profondeur et sa perfection comme système , elle n’est certainement pas , comme elle en a la prétention , le degré suprême de la science et la solution définitive de toutes les questions qu’elle a soulevées. Il y a plus que cela : elle renferme dans ses doctrines les plus essentielles le principe de sa ruine et le germe d’une doctrine supérieure qui lia dévore, qui l’absorbe aujourd'hui, ainsi qu’elle-même avait absorbé autrefois les deux méthodes précédentes. En effet , si l’homme , la nature et Dieu ne sont que des productions de la raison 5 si , après que tout est anéanti dans la pensée , il reste encore quelque chose , c’est la pensée elle-même considérée , non pas sans doute comme la représentation de ce qui est , ou de la réalité , mate seulement comme pensée. 11 n’y a donc plus deux choses à distinguer } savoir : l’existence ou la réalité d’une part, et la pensée de l’autre } mais la pensée est la seule réalité , et réciproquement , la réalité c’est la pensée. Or , s’il en est ainsi et si I on prend la pensée dans sa totalité , dans son élément le plus pur , à ce degré supérieur où elle prend le nom de raison , on pourra convertir

les deux propositions précédentes en celles-ci , qui ont exactement la même valeur : ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel. JVas 'vernünftig ist , ist wirklich , und was wirklich ist , ist verniinflig. — Par conséquent , toutes les formes de la réflexion , soit intérieures ou extérieures, celles qui font la base du système de Kant ou de la logique d’Aristote , ne sont pas autre chose que les formes de la réalité et de l’existence. Cest préchsément le développement, je n’ose pas dire la démonstration de cette dernière proposition qui constitue la logique spéculative , ainsi n ommée , parce qu’elle n’est pas pratique j elle n’est ni une méthode ni un art comme les systèmes précédents 5 elle ne prétend pas nous apprendre ce que nous avons à faire pour comprendre et développer la vérité ; mais comment la vérité , la réalité ou la pensée , en un mot , comment la Divinité existe , se développe et se comprend elle-même. La logique spéculative, comme on peut le voir dès à présent , est le couronnement et la justification de tous les autres systèmes de logique } mais en même temps, et pour cela même , elle cesse d’appartenir exclusivement à

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cette branche de la Philosophie } elle se confond avec la science la plus élevée qu’on puisse concevoir, avec la Métaphysique ou l’Ontologie.

La logique de Hégel comprend donc à la fois et celle de Kant et celle d’Aristote. C’est ce que nous apprenons de lui-même , lorsqu’il dit que la matière de la Logique [dos logische ) peut être envisagée sous trois points de vue; 1 ° le point de vue abstrait ou de l’entendement , qui a donné naissance à la logique vulgaire ; 2 ° le point de vue dialectique ou de la raison négative, de la raison séparée des objets , qui a donné naissance à la doctrine transcendentale 5 3° le point de vue spéculatif ou de la raison positive. Dans son opinion , ces trois points de vue ne peuvent pas donner naissance à trois parties distinctes de la Logique , encore moins à trois systèmes opposés •, mais ils représentent autant d’époques différentes dans le développement de cette réalité logique ou de cette pensée réelle ( das logischreele ) dont nous avons parlé tout-à-l’heure *. Nous pourrions ajouter que cette identification

* Encyclopédie des sciences philosophiques, trois, édit. , P- 93, §79,

de la Logique et de la Métaphysique n’est que l’œuvre d’Aristote , élevée à la troisième puissance : d’abord comme symbole , ensuite comme pensée , et enfin comme réalité.

Il nous est donc impossible , si nous voulons rester fidèles à notre sujet , si nous ne voulons pas entrer dans une sphère nouvelle et sans limites , de nous étendre beaucoup sur cette dernière transformation de la science dont Aristote nous a légué le premier monument. Il faudrait d'ailleurs , pour l’exposer d’une manière intelligible , pour en donner une analyse complète , embrasser , dans son ensemble , la philosophie de Hegel , ce qui est encore plus étranger à notre tâche et pourrait fournir la matière de plusieurs volumes. Il nous suffira d’indiquer ce que deviennent 1rs principales formules de l’Or— ganum dans le système de la logique spéculative.

Aux yeux de Hégel , cette branche de la Philosophie est la première et la plus importante , parce qu’elle est la base de toutes les autres. Il la définit : la science de Y idée pure , de l’idée considérée dans l’élément le plus abstrait de la pensée , ou de la pensée elle-même dans la to-

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talité des modifications et des lois qu’elle se donne par sa propre puissance. Après l’avoir définie , il la divise en trois parties qu’il appelle : la doctrine, de l être , la doctrine de T essence et celle de la notion.

Dans la première partie , nous assistons pour ainsi dire à la naissance de letre. Nous le voyons d’abord rien, puis devenir, puis exister . Une fois arrivé à l’existence, il passe par diverses transformations , toutes bien réelles , et qui cependant ne sont pas autre chose que les Catégories de Kant et d’Aristote. Les premières sont la qualité , la quantité et la mesure , qui résulte de la combinaison des deux précédentes L

Dans la seconde partie , nous trouvons toutes les autres Catégories , sans aucune exception , et même des Categories nouvelles engendrées par la combinaison des anciennes : nous y voyons comment l 'être essentiel se développe successi-

1 En allem. das Maass. C’est une quantité déterminée , un quantum (autre distinction de Kant, auquel se rattache une existence ou une qualité. Voilà pourquoi Ilégel la définit, dans son langage barbare , un quantum qualitatif, das qualitative quantum (p. 120, § 107 , ouvr. cité).

vement sous les formes de la substance et de l’identité , du phénomène et de la réalité , de la possibilité et de la nécessité , de la causalité , de la réciprocité , et , en un mot , de tout ce que nous appelons une notion simple et absolue.

C’est principalement l’influence de Kant , ses classifications et son langage qu’on reconnaît dans ces deux premières parties.

Dans la troisième , nous rencontrons exclusivement et dans l’ordre même où elles nous sont parvenues pour la première fois , toutes les formes de la logique d’Aristote, la notion , le jugement et le syllogisme avec toutes ses figures , mais sur une échelle bien plus élevée, et revêtues d’une dignité que personne n’avait encore songé à leur accorder. Voici comment Hégel s’exprime à ce sujet : « Si les formes logiques n’étaient que » les enveloppes inanimées et impuissantes de » nos pensées , on pourrait se dispenser de les » connaître^ elles ne formeraient qu’une histoire » indifférente pour celui qui cherche la vérité. » Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut les considérer : » elles sont , au contraire , l’ esprit vivant de la » réalité , et rien dans la réalité n'est vrai » que ce qui P est par ces formes et dans ces

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» formes *. » Et en effet, d’abord la notion ( der Begriff) , c’est ce qui est essentiellement libre ; c’est la puissance qui existe par elle-même ; elle est seulement une abstraction , parce qu’elle n’est pas encore la pensée dans la totalité de ses manifestations , parce qu’elle n’est pas l’idée ; mais en elle-même , elle est concrète et réelle 1 2 . Le jugement, c’est l’identité du général et du particulier ; car l’attribut n’est pas autre chose que le général; le sujet , c’est le particulier; et enfin la copule , c’est leur identité. Un seul exemple suffira pour faire comprendre , relativement au but que je me propose , ce que devient le syllogisme entre les mains de Hégel. Dans son opinion , la société humaine , représentée par FEtat, n’est qu’un système de trois syllogismes, dont chacun appartient à une figure différente.

D’abord la personne humaine , qui représente le terme mineur, se soumet à la loi ou bien au gouvernement, qui représente le terme majeur, à cause de la nature spéciale de l’homme qui représente le terme moyen. Telle est la première figure.

1 Ouvr. cil. , p. 161 et 162.

2 Ibid., p. 164 ,§164.

Ensuite , par la volonté individuelle de chaque personne, de chaque citoyen, la naiure spéciale de l'homme , ses besoins physiques et moraux trouvent leur satisfaction dans l’ordre social , ou marchent d’accord avec le gouvernement et la loi} ils se réunissent comme les deux termes d’une conclusion. Telle est la seconde figure.

Enfin , la société , la loi ou le gouvernement deviennent à leur tour le moyen par lequel l’individu peut conserversa nature morale et sociale, ou la nature humaine se réaliser, se conserver dans l’individu *.

On explique de la même façon le système du monde, le mouvement et l’organisme 5 en un mot, tout se fait , se maintient , se développe par jugement et par syllogisme, après avoir été renfermé d’abord dans la notion 5 ou , pour me servir du langage énergique et tranchant de l’auteur, tout est une notion , tout est un jugement , tout est un sj'llogisme 1 2 . Quand la pensée a traversé toutes ces formes , autrefois stériles et glacées , mainte-

1 Ouv. cit. § 190, p. 194.

* Allât iat BegriJ[(j>. 173). Aile dirige aind eût Vrtheil (p. 168, 5 167.) Allés iat eût Schluaa (p. 178).

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nant si animées et si fécondes j quand elle est arrivée par ses propres efforts et sa puissance infinie à son dernier terme de développement , alors elle prend le même nom que dans le système de Kant : elle est l 'Idée. Mais loin d’être une abstraction vide, entièrement séparée des choses 5 loin d'être le contraire de la réalité, Vidée , aux yeux de Hegel , est la réalité par excellence et la seule réalité } elle est la vérité absolue qui a conscience d’elle-même, le vrai en soi et pour soi ; elle est l’identité du sujet et de l’objet, de l’idéal et du réel , du fini et de l’infini , de l’esprit et de la matière, du contingent et du nécessaire, et de tout ce que l’entendement ou la logique ordinaire nous représente comme opposé ou contradictoire. Elle est l’éternelle création^ elle se développe éternellement selon les règles de la Logique elle

est l’esprit et la vie éternels. Il n’y a qu’une idée, c’est Dieu 2 . En voilà assez et peut-être trop pour justifier ce que nous avons dit plus haut du caractère général de la Logique spéculative et de

* C’est ce que Hegel veut dire par cette expression qui se présente si fréquemment dans ses œuvres ( dialeciitcher process ).

1 Voy, Encyclop. des sciences philos. , p. 203 et seq.

l'influence qu’ont exercée sur elle les trois systèmes précédents. Maintenant , il est temps que nous fassions connaître en peu de mots les conséquences à la fois spéculatives et pratiques , le résultat dernier auquel nous ont conduit et l’analyse du système d’Aristote et l’étude historique des diverses transformations qu’il a subies depuis le temps où il a paru dans le monde jusqu’à nos jours.

Conclusion*

Les quatre grands systèmes qui viennent de passer sous nos yeux , dans leur ordre de succession chronologique , peuvent être considérés à la fois , et comme autant à' cléments et comme autant de transformations nécessaires d’une seule et même science : tel est , en trois mots , notre propre système.

Et d'abord , comme transformations, ils nous présentent une gradation admirable ; ils nous montrent comment l'humanité s’élève lentement de la sensation à l’action , de l’action à la réflexion ou à la pensée , et de là seulement à l’essence des choses. La sensation est représentée

CONCLUSION

par le système d’Aristote , qui exprime par des figures, par des symboles presque matériels, les conditions auxquelles nous arrivons à la vérité. L’action est représentée par Descartes qui résume tous les moyens d’atteindre à la vérité dans l’observation , c’est-à-dire , dans l’usage même de notre activité intellectuelle. Kant , réduisant à de simples formes de l’intelligence ce que l’on prenait avant lui pour la vérité elle-même dans son caractère le plus pur et le plus élevé , est la personnification du moment de la réflexion ou de la pensée. Enfin , Hégel a transformé la pensée elle-même en réalité. '

De plus , chacune de ces quatre transformations est parfaitement en harmonie avec le caractère national du philosophe qui en est l’auteur. Celui qui nous a fait présent de la méthode syllogistique appartenait au peuple grec , essentiellement artiste , dévoué par instinct à la culture des formes , admirateur passionné de la beauté extérieure. La méthode d’observation que nous avons tout-à-l’heure identifiée avec l’action , mais qui représente aussi l’esprit de conquête et d’indépendance , qui le représentait surtout à l’époque où elle vint détrôner le syllogisme $ la

œ^CLUSION.

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